Steven Wilson

À toi, homme infidèle

À toi qui as passé plus d’un an dans mes bras et dans ma tête. À toi qui ne cessais de crier ta joie de vivre cette “bulle rose” que nous nous étions créée. À toi qui sais aussi bien te mentir à toi-même qu’à ta femme. À toi qui as su me transporter en plein cœur d’une passion dont la déraison n’avait d’égale que l’incroyable dose de plaisir que nous avons su nous injecter. À toi.

Comme je le relatais il y a quelques mois dans cette tribune qui me fut accordée, toute cette histoire n’aurait pu naître sans le fameux réseau social que je ne nommerai plus, son nom étant assez omniprésent et son emprise sur nos vies suffisamment inquiétante. Ce que je n’ai pas écrit, à l’époque, lors de ce cap des 35 000 échanges que nous venions de franchir, c’est que j’avais, dès le chiffre symbolique des 5000 messages, la ferme conviction qu’il fallait tout arrêter là. Baignée alors par la lumière d’un grand instant de lucidité, je savais que cette histoire n’était qu’une shot d’amour, de bonheur instantané, de carpe minutem.

À prendre ou à laisser. Je l’ai prise. Toi aussi. J’ai compris, toi non.

J’ai compris l’étendue du problème de tous ces couples comme le tien qui, malgré la médiocrité d’une relation qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, malgré des années à ne plus partager qu’une logistique réglée comme l’agenda d’une école militaire, malgré le partage d’un lit qui ne tressaute plus que sous les larmes ou les ronflements, ne se quitteront jamais. Ou mettront des années, des décennies à le faire.

Quand l’ennui sera devenu tellement insupportable que le grand saut dans le vide, voire la mort, représenteront une issue plus joyeuse que le quotidien morne, la non-vie, la non-écoute de soi que représente le fait de rester ensemble quand on sait pertinemment que l’amour a foutu le camp depuis longtemps et que même la tendresse est un lointain souvenir.

J’ai compris que tu étais terrassé par la peur. Des peurs archaïques, des peurs d’enfants, des peurs millénaires et universelles. Peur de l’échec, de l’abandon, de la solitude, du jugement, peur de se lancer dans l’inconnu, de se réinventer. Peur.

Un ami à moi, philosophe fou au verbe sensé, avait pour habitude de répéter “la peur, c’est le contraire de l’amour”. Ce n’est que très récemment que j’ai pu saisir la profondeur de ses propos. Tes peurs, homme infidèle, ne t’ont pas empêché de m’aimer. Oh non, tu t’es jeté à bras le corps dans cette relation extraconjugale, comme on attrape une bouée pour éviter son propre naufrage. Tes peurs t’empêchent de t’aimer toi. D’aimer le délire, la folie en toi, l’immense soif de liberté après des années d’oubli, de refoulement, passées à t’inventer des menottes que tu te crées plus solides chaque jour.

L’enfant, l’hypothèque, les assurances dentaires sont autant de déplorables excuses pour ne pas regarder en face ces peurs qui te minent, te figent dans ta propre vie. Comme si la vie n’était pas plus grande que ça, pas plus digne de confiance que ça. Comme si nous en avions plusieurs. Comme s’il était préférable pour votre progéniture de grandir baignée dans les non-dits de deux humains qui ne connectent plus.

Nous ne franchirons pas le cap des 50 000 messages.

Tu ne viendras plus me porter des croissants les matins que nous ne mangerons pas, trop affairés à faire l’amour comme si nos vies en dépendaient. Tu retourneras probablement à tes films pornos, tu dormiras encore chaque soir dans ton grand lit beaucoup trop cher à côté de celle qui t’a donné un enfant. Tu regretteras souvent. De ne pas avoir eu le courage d’envoyer chier tes peurs pour écouter ton cœur.

Peut-être as-tu bien fait. Sûrement que nous n’étions pas faits pour une relation steadée. Je ne te fais aucun reproche, homme infidèle. Oh oui, juste un. Celui d’être infidèle. Infidèle à toi-même.

*Image tirée du clip de Steven Wilson, The Raven that Refused to Sing

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