À quelle enseigne tu loges ?

Dans un monde idéal, l’orientation sexuelle, l’appartenance religieuse, le sexe ou la couleur de peau des politiciens ne devraient avoir aucune influence sur les décisions qu’ils prennent. Seul l’intérêt public devrait dicter leurs préoccupations politiques. Dans la réalité, c’est loin d’être le cas. Nos prises de positions, nos choix, sont tous teintés, d’une manière ou d’une autre, par ce que nous sommes, et les politiciens échappent rarement à cette règle.

La semaine dernière, la chroniqueuse Francine Pelletier, du Devoir, dénonçait, après avoir sous-entendu l’homosexualité d’un ministre fédéral et souligné celle, déjà connue, de John Baird, la propension du gouvernement Harper à défendre les intérêts des gais sous le couvert de la défense de plus grandes libertés : «[Ils] ont beau minimiser leurs croisades en rappelant le parti pris canadien pour les “droits de la personne”, il n’existe aucun autre sujet sur lequel on pourrait confondre la position conservatrice avec celle des libéraux ou des néodémocrates. Les conservateurs n’ont certainement pas manifesté la même sensibilité pour les droits des femmes, des Autochtones, des minorités ethniques, ou encore pour cet autre droit fondamental, celui à un environnement sain», écrivait-elle.

«Les progressistes devraient plutôt se réjouir de cette ouverture», répondait la chroniqueuse du Journal de Montréal Lise Ravary, outrée avec raison par la malheureuse présomption faite dans Le Devoir.

Personnellement, puisqu’on est si à l’aise qu’on le prétend avec l’homosexualité, je ne vois pas pourquoi il y aurait encore cette notion même de garde-robe. Normalement, ce sont les choses honteuses que l’on relègue au placard. Des squelettes, par exemple, une relation avec une prostituée, un loyer non payé en 2005 ou des disques de Nickelback. Mais bon, vivre son homosexualité en public demeure un choix et ce n’est ni à moi ni à une journaliste du Devoir d’en décider.

Par contre, les progressistes doivent-ils se réjouir de l’agenda caché du cabinet Harper ou de la personnalisation des enjeux quand ça fait son affaire? Non, ne serait-ce que pour toutes les fois où ça ne le fait pas. Pour avoir un meilleur éclairage sur la joute politique, je crois qu’il est pertinent de savoir à quelle enseigne logent les politiciens et quelles sont leurs motivations pour y loger.

Quand on apprend que les ONG religieuses ont bénéficié d’augmentations plus généreuses de la part de l’Agence canadienne de développement international (ACDI) que les organisations non religieuses, il est pertinent de connaître l’allégeance évangélique de Stephen Harper. Quand on apprend que John Baird a fait remplacer une œuvre du peintre québécois Alfred Pellan par un portrait de la reine au ministère des Affaires étrangères, on sait que ce n’est pas simplement pour refléter les goûts artistiques du ministre. Le tour de taille du maire Rob Ford n’est peut-être pas étranger à son intolérance envers les vélos. Ou vice versa. De même, connaître le passé du sénateur Pierre-Hugues Boisvenu explique, sans l’excuser, cette déclaration saugrenue sur le droit des assassins à avoir une corde dans leur cellule.

Idéalement, les hommes devraient militer pour l’égalité des sexes avec autant de ferveur qu’une femme ou que John Baird défend les gais. Les blancs devraient défendre les minorités ethniques, les hétérosexuels devraient défendre aussi les homosexuels, les privilégiés devraient défendre les démunis. Toujours. Mais ce n’est pas le cas. L’empathie opérant tel qu’elle opère, on a plutôt tendance à militer pour les enjeux qui nous interpellent personnellement.

Le fait que j’aie un chien me rend peut-être plus sensible à la cause des animaux, le fait que j’habite sur le plateau me rend sûrement moins favorable à l’étalement urbain (ou vice versa), le fait que je sois lesbienne a certainement un impact sur le nombre de chroniques que je vous balance au sujet des enjeux LGBT.

Mais au moins vous le savez et, en tant que lecteurs éclairés, vous êtes capable de juger si ce que je suis teinte ce que j’écris. Vous pourrez toujours dire : «Ouin, mais elle, on l’sait ben…». Je jugerai probablement que vous avez tort, convaincue d’être guidée par des idéaux humanistes qui défient toute discrimination et tout biais idéologique. Et puis, des facteurs qui influencent ce que nous sommes, il y en a un char pis une barge. Mais au moins, je ne vous aurai rien caché. Je pense qu’on est en droit d’exiger autant de transparence de la part de ceux qui façonnent nos politiques.

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