À la recherche du temps perdu : bilan d’un voyage autour du monde

Selon les gourous des tendances, les « expériences de vie » seraient devenues la valeur cardinale des millénariaux, au détriment de l’accumulation de biens. Apparemment, certains spécimens de la génération X qui portent des pantalons à zip font, eux aussi, le tour du monde dans l’espoir de « se transformer ». Comment ça se passe, ta crise de la quarantaine, Hugo?

Cet article est tiré du numéro 49 du magazine URBANIA.

Une première version de ce texte a été écrite il y a deux mois sur un ferry titubant entre les îles de Bali et Lombok, en Indonésie. Le vent était violent et je devais serrer mon PC avec mes avant-bras pour l’empêcher de sacrer le camp.

De retour à Montréal depuis une dizaine de jours – après un périple familial de sept mois en Asie –, je dois retravailler ce texte, à la suggestion (un ordre) de Raphaëlle, la big boss de la boîte. « L’objectif de ce récit n’est pas encore clair pour le moment », a-t-elle justifié.

Pas le choix de lui donner raison.

Je me relis et le texte initial était une sorte de gros bilan décousu et énumératif assez dull.

Mais bon, même Ricardo doit scraper son Osso Buco de temps en temps.

À l’instar de « l’objectif de ce récit », ma vie non plus n’est pas super claire pour le moment, à commencer par mon état d’esprit, à des années-lumière que celui que j’avais en rédigeant ce premier jet.

À l’instar de « l’objectif de ce récit », ma vie non plus n’est pas super claire pour le moment, à commencer par mon état d’esprit, à des années-lumière que celui que j’avais en rédigeant ce premier jet. J’avais alors les deux pieds dans le voyage, vivant presque autant le moment présent que Robin William dans Dead Poets Society.

Mais astheure, je dors mal.

Je me lève aux aurores et ma to-do list se met à défiler dans ma tête. Mon sac à dos n’est même pas défait que j’ai déjà un horaire aussi chargé que Rémy Girard en 2003.

Prends juste aujourd’hui par exemple : une rencontre matinale chez URBANIA, une amie en visite avec sa fille pour dîner, reconduire Simone chez son amie Estelle en début d’après-midi, aller à l’école payer la rentrée des enfants, faire l’épicerie, aller chez Faema faire réparer la machine à café, une visite à La Source pour pimper mon compte de cell, aller chez le coiffeur avec Victor (coupe Longueuil), aller magasiner des outfit de premier jour de classe, faire du ménage, retravailler ce texte, prévoir un souper d’adieu pour ma cousine et sa fille, qui retournent en France demain, aller à la SAQ.

Hier, c’était semblable, et demain, ce sera encore pire.

Pour couronner tout ça, je viens de me pogner avec ma blonde, qui a recommencé le boulot déjà (une orthopédagogue). Elle trouve que je pourrais refuser des invitations des fois ou mieux les hiérarchiser, mais elle n’a juste aucune idée à quoi ressemble ma boîte Messenger.

 

Sept mois autour du monde, crisse, me semble qu’on aurait dû ramener plus que le désespoir de refaire des lunchs.

Pas pour me vanter, mais je suis aussi populaire que Bono en Afrique ou Ludivine Reding à Juste pour ados. Et même si je me suis ennuyé moyen de grand monde, pas facile de fredonner « sans t’oublier toi ma meilleure amie, le cœur serré, prochain rendez-vous dans 100 ans » à quelqu’un qui semble avoir aussi hâte de te retrouver qu’une barmaid quinquagénaire de Mascouche trépigne à l’idée d’une nouvelle édition spéciale de La Fureur.

En vérité, je suis déçu.

D’abord de constater à quel point on est revenus au point A, comme si ce voyage n’avait été qu’une parenthèse, une anomalie comme Néo dans la matrice, voire une dépense excessive.

Sept mois autour du monde, crisse, me semble qu’on aurait dû ramener plus que le désespoir de refaire des lunchs. Les petits jus en carton sont rendus des pestiférés en plus, paraît.

« J’espère juste qu’on va ramener quelque chose de tout ça », philosophait hier soir ma blonde comme un biscuit chinois, en m’envoyant une craque subtile sur le fait que j’avais repris mes vieilles habitudes (traduction : renouer avec le Tzina et rentrer en titubant).

OK, je suis peut-être un peu parano aussi (j’ai renoué avec la SQDC itou).

Est-ce alors juste ma crise de la quarantaine qui se prolonge?

C’est cliché rare d’avoir des tourments existentiels à mon âge, j’en conviens. Autant que des Lavallois qui flaubent leur paye pour modifier leur Honda Civic, des Polonais qui boivent abusivement, des Italiens machos et des Français en transe dans le Montréal souterrain.

D’emblée, je suis parfaitement conscient que l’utilisation des mots « crise de la quarantaine » dans un magazine comme URBANIA, c’est pas très lit. Mais bon, la transparence est ma muse et, de toute façon, je ne pense pas qu’être un DJ EDM de 23 ans rendrait ce texte plus pertinent.

Je tape ces mots dans ma maison vide, ça aussi c’est weird, après avoir passé autant de temps dans une bulle commune.

Là, c’est redevenu chacun pour soi.

La traversée indonésienne en ferry dont je parlais au début me paraît désormais si lointaine, aussi floue que mon après-bal.

La veille du départ

En fait, c’est l’entièreté de ce voyage qui commence déjà à souffrir de la maladie d’Alzheimer.

Les moments marquants subsistent, pour l’instant.

La veille du départ, par exemple, quand on a dormi en famille dans le sous-sol de la maison, où tous nos effets étaient empilés. On avait libéré le haut pour Kelly, notre sous-locataire. Elle-même revenait d’un long séjour en Asie, ce qui était suffisant pour nous faire halluciner des liens limite ésotériques.

Des matelas pour les enfants étaient étendus à côté de notre lit queen. Sans le savoir, on allait reproduire un cocon du genre pour les 210 prochaines nuits.

J’avais miraculeusement réussi à trouver le sommeil cette nuit-là. Je regardais mes enfants dormir avec l’insouciance de ceux qui ne savent pas pentoute dans quoi ils s’embarquent.

C’est safe l’Asie, mais t’es quand même obligé de ramener tout le monde. Et le voyage, c’est quand même un peu l’aventure.

Je n’avais pas vraiment peur qu’un avion s’écrase, qu’un enfant se noie dans le Mékong ou se fasse kidnapper par d’anciens Tigres tamouls, mais j’étais conscient que partir sept mois en Asie était plus risqué qu’arpenter la Promenade Masson (sauf pendant la vente-trottoir, qui attire plein de monde louche).

C’est seulement moi qui allais frôler la mort, après m’être stupidement encastré dans une table vitrée à cause de l’alcool et de Charles Aznavour.

L’avenir allait me donner raison, mais par chance, c’est seulement moi qui allais frôler la mort, après m’être stupidement encastré dans une table vitrée à cause de l’alcool et de Charles Aznavour. Vingt-quatre points de suture et un choc post-traumatique plus tard, me voilà à nouveau fringant sur l’elliptique d’Énergie Cardio.

APARTÉ : Si j’avais pris un shooter chaque fois que quelqu’un a demandé à voir ma cicatrice depuis mon retour, je serais ivre en permanence.

Ce voyage, c’était aussi et d’abord la concrétisation d’un vieux rêve avec ma blonde, une façon de rentabiliser le fait de sortir ensemble depuis l’époque où Loud ignorait que toutes les femmes savent danser (bien joué, Hugo). Lors d’un séjour en Inde, on avait croisé plusieurs familles et on s’était alors juré de faire pareil si on se reproduisait un jour.

Ajoutons à ça une job stressante moins dans mes cordes où je n’ai pas réussi à résoudre la crise des médias et huit traitements de chimiothérapie pour ma blonde. Rendus là, on aurait été plus caves de ne pas partir que courageux de l’avoir fait.

La peur de scroller back

55 000 $, 11 pays et environ 300 heures d’école à la « maison » plus tard, je ne suis pas encore psychologiquement prêt à scroller back mon compte Instagram pour revisiter mes souvenirs de voyage. Pas encore prêt à me rappeler à quel point la vie était plus l’fun il y a quelques semaines. Pas envie de revoir nos premières photos, comme celle des enfants devant Notre-Dame-de-Paris lors de notre escale parisienne, tout juste avant qu’elle ne passe au feu*.

* À ce sujet, pas une journée ne passe sans que je regrette d’avoir par la suite republié cette photo avec le hashtag #NotreDrameDeParis. Pas une.

En m’enfargeant dans mon compte Instagram, je revivrais aussi notre arrivée mouvementée en Inde.

C’était la nuit, mais Mumbai ne dort jamais vraiment, sinon d’un œil par centaines sur les trottoirs. La chaleur étouffante laissait présager des jours caniculaires. J’avais fumé plusieurs cigarettes au pied de l’hôtel avant de trouver le sommeil.

Mes enfants me parlent encore du choc qu’ils ont subi dès le lendemain.

Les jeunes de leur âge qui quêtaient, les foules compactes, les odeurs, les traverses de rue suicidaires : l’Inde constitue toujours le summum du dépaysement, à l’heure où le chemin commence à être tapé pas mal partout dans le monde.

Je m’ennuierais aussi de l’odeur d’encens, de Varkala et même des poux, qui nous ont suivis durant une bonne partie du trajet. Ils me rappellent que tout le voyage s’étendait alors devant nous.

En parcourant mes photos du Sri Lanka, je me remémorerais ces paysages de carte postale, Simone qui pleurait quand un éléphant l’effleurait avec sa trompe durant notre safari, Victor qui est devenu BFF avec un Danois, nos déjeuners avec des singes, et les vagues de Mirissa.

C’est aussi dans ce pays qu’on a commencé à chialer contre le tourisme de masse, un phénomène auquel on contribuait aussi. À cause de lui, les prix augmentaient, l’exotisme perdait de sa saveur et plusieurs activités proposées semblaient patentées juste pour les visiteurs (des descentes en tyrolienne FU?%&** PARTOUT!).

Même sensation de désespoir devant ces hôteliers et chauffeurs de taxi qui te suppliaient de leur donner une bonne note sur Trip Advisor ou Booking.com, puisque ces commentaires avaient droit de vie ou de mort sur leurs affaires. On n’était pas mieux que les autres, mais c’est important d’être conscient de son rôle dans la vie et, en voyage, c’est d’être un signe de piasse ambulant. À partir de là, j’avais commencé sérieusement à me demander si notre voyage contribuait à défigurer et dénaturer l’authenticité de ces endroits, juste pour nous permettre de récolter des likes sous nos beaux moments en famille.

Un bungalow à Phuket

De la Thaïlande, ça me rendrait terriblement nostalgique de revoir des images de Rosalie, Dominic et leur fille Françoise à Phuket, des amis venus passer une semaine dans un bungalow digne de Boucherville.

On vivait nos premières vacances dans le voyage, en quelque sorte, puisque pour la première fois, on se posait un peu, profitant d’un répit des trajets de train interminables et des chambres moyennes.

En plus des plages, on s’est ruinés en viniers cheap sur le perron, en plus d’assister à un surprenant gala de boxe thaïe, où les plus jeunes pugilistes avaient l’âge de ma fille.

Les images du Laos ressusciteraient la descente du Mékong sur une pirogue, ma cuite impromptue avec un gars de Chicago à Vang Vieng et les piscines bondées de la Pistoche à Luang Prabang.

Une photo en particulier me vient en tête, où les enfants se garrochent dans l’eau d’un rocher, main dans la main. Je les ai fait sauter 40 fois pour en avoir une pas pire.

Du Cambodge, mon mélancolimomètre ferait de la fumée à l’idée de revivre notre trajet aux aurores pour voir le soleil se lever sur les légendaires ruines d’Angkor.

Du Cambodge, mon mélancolimomètre ferait de la fumée à l’idée de revivre notre trajet aux aurores pour voir le soleil se lever sur les légendaires ruines d’Angkor.

Mes souvenirs du Vietnam me ramèneraient avec mon père, venu passer trois semaines avec nous. En sa compagnie, on a traversé le pays du sud au nord, en essayant d’en voir le plus possible. Les shacks dans la jungle à Can Tho, les rats de notre balcon à Ho Chi Mihn, la fête de Simone aux glissades d’eau, les trajets de bus dans des couchettes, la magie d’Hoi Han, des rides de scooters dans des décors majestueux, la bouffe, des grottes gigantesques, les montagnes de Sapa, une croisière dans la baie d’Ha Long et des ballounes remplies de gaz hilarant vendues dans les bars, qui ont fait grimper à un niveau inquiétant mon rythme cardiaque.

Aimer l’Indonésie presque à mort

Pas prêt encore non plus de voir mes archives de l’Indonésie, avec ses habitants aussi sympathiques que Patrice L’Écuyer qui anime un quiz. Un gros coup de cœur, encore. Malgré tout.

On aura eu là-bas notre record de visiteurs : ma cousine et sa fille durant deux semaines dans la villa du bonheur, mononcle Éric venu faire de la plongée, sans oublier Rock (mon sauveur) et Gitane, qui sont venus semer la pagaille sur les îles Gili, où je suis passé à deux doigts de laisser ma peau.

Mais j’ignorais évidemment encore tout ça en pondant une première version de ce texte sur mon ferry chancelant.

Je ne savais pas que je m’apprêtais à développer une passion inattendue pour le snorkeling.

Je ne savais pas que je vomirais durant la quasi-totalité du vol Kuala-Lumpur–Tokyo.

Je ne savais pas que j’aurais un énième coup de cœur pour le Japon, et surtout pour Osaka, avec ses bars karaoké populaires l’après-midi.

Je ne savais pas que je tomberais aussi en amour avec Puerto Morelos, paisible bourgade mexicaine située à Cancún, où nous avons écoulé les derniers jours de ce périple.

Enfin, je ne savais certainement pas que mes parents allaient nous préparer un festin de bienvenue, avec de la légendaire salade de macaroni de ma mère, du pain, du fromage, des cretons, mais surtout avec du vin qui ne goûte pas la peste bubonique.

Mais maintenant que je sais tout ça, que j’ai revu la plupart de mes amis et que j’ai mangé ma all dressed de Chez La Mère, j’ai quand même la poisse à l’idée de reprendre ma vie exactement où je l’avais laissée.

À la rentrée scolaire tantôt justement, la prof de Simone lui a demandé ce qu’elle a préféré dans son été et elle a répondu « je ne sais pas ».

Est-ce que ce voyage nous aura changés, en tant que famille? Est-ce que les enfants vont redevenir ces personnes que je croisais trop vite le matin avant l’école et une heure ou deux avant de les coucher, puis les fins de semaine entre leurs amis et mes lendemains de veille? Après ce qu’on a vécu?

Est-ce que mon ferry indonésien aurait dû couler à pic pour pouvoir partir la tête haute et m’épargner les déceptions de la vie qui continue comme avant?

À la rentrée scolaire tantôt justement, la prof de Simone lui a demandé ce qu’elle a préféré dans son été et elle a répondu « je ne sais pas » (ce qui est déprimant sur un moyen temps).

Au moins, elle n’a pas répondu « le Funtropolis », calvaire, qu’on a eu la l’idée de visiter en revenant. Méchant clash avec le célèbre carrefour de Shibuya.

Mais la vie continue. Des sandwichs au pain blanc avec une tranche de jambon pas de moutarde pour les enfants, le retour à l’elliptique d’Énergie Cardio et les poubelles le vendredi. Et au moment où ce magazine atterrira à votre porte, je risque de me demander encore si la vraie vie se trouve ailleurs ou ici.

Et je n’aurai probablement toujours pas osé retourner voir mes photos de voyage, mettant en valeur des choses qui n’existent déjà plus.

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