À la recherche des fanfictions québécoises

On compte 81 285 fanfictions de Harry Potter sur le site Fanfiction.net, mais seulement une vingtaine portant sur la télésérie Fortier. Comment ça se fait?

La fanfiction, pour faire court, c’est ce qu’on appelle la création de récits qui ont comme point de départ un texte ou un univers déjà existant. Une fanfiction peut prolonger, altérer ou même carrément déconstruire une œuvre originale. C’est aussi une manière de faire progresser, d’entretenir et de bâtir des communautés autour de créations adorées par des fans. Par exemple, plusieurs personnes appartenant au fandom [ensemble de fans rassemblés autour d’un objet de culture populaire] de Harry Potter ont écrit des récits mettant de l’avant une relation amoureuse entre le protagoniste et Cho Chang; d’autres avec Luna; et certains avec Draco Malfoy.

Une recherche rapide sur les sites de fanfiction démontre qu’il y a bel et bien une production québécoise, mais qu’elle est cachée à un point tel qu’on pourrait la croire complètement inexistante. En fait, pour le moment, la fanfiction née de fandoms québécois n’est recensée nulle part. Dans ma fascination pour la pratique, j’ai dû fouiller longuement sur les répertoires en ligne comme Fanfiction.net ou Archive of our own, en tapant précisément le nom du fandom désiré (ex : Fortier) dans les moteurs de recherche. Un travail de moine. Ou de fangirl.

« Welcome to my life »

C’est de cette manière qu’on peut tomber sur des fanfictions issus d’une pluralité de fandoms québécois. Simple Plan, par exemple. Une usagère du nom de Lystopia écrit beaucoup au sujet du band montréalais. Dans Unknown Number, elle raconte l’histoire d’une rencontre avec Sébastien Lefebvre, chanteur/guitariste de la formation.

« Sébastien signe rapidement des autographes et peu à peu la foule diminue. Lorsque c’est finalement notre tour, il regarde rapidement autour de lui et affiche une mine agacée. Comme nous, il a surement très hâte d’être chez lui, dans son lit douillet. Dans ma tête, je l’encourage, vu qu’il ne reste qu’une trentaine de fans. »

La fanfiction permet aux autrices d’analyser leurs histoires préférées en se posant la question : « Et si? »

Au cours de mes recherches, je suis également tombé sur une suite de fanfictions portant sur la télésérie Unité 9, publiée par l’usagère Mamansexprime. Elle a choisi d’y faire progresser la romance entre les personnages de Mélissa et de Jeanne. Dans ce cas-ci, la fanfiction sert à explorer un filon narratif inachevé dans l’œuvre originale, à s’imaginer ce qui aurait bien pu se passer dans cette histoire-là.

En fait, la fanfiction permet aux autrices (les femmes composent 80 % du bassin de créateurs) d’analyser leurs histoires préférées en se posant la question : « Et si? » Ce qui en découle est une belle exploration de la créativité et de la subjectivité de chacune.

« Là où la main de l’Homme n’a jamais mis le pied »

Un cas exceptionnel, au Québec, est celui de Christine Hébert, qui gère la page Facebook Nous sommes fans et qui a publié le seul essai universitaire au sujet de la série Dans une galaxie près de chez vous. Dans celui-ci, elle écrit à profusion au sujet de la communauté des Duggies, ces amatrices de Dans une galaxie qui écrivent de la fanfiction, font du fanart [illustrations de fandoms], pratiquent le cosplay et entretiennent toute sorte d’activités en rapport avec leur affection pour l’équipage du Romano Fafard. Christine Hébert fût d’ailleurs la gestionnaire de DUG fanfics

Une chambre à soi

Il y a un trait commun dans la fanfiction, peu importe la forme qu’elle prenne : un sentiment d’authenticité qui rejette entièrement l’ironie. C’est cet aspect de la création qui m’attire le plus. Peu importe les degrés de variation dans la qualité des œuvres, la constante est le degré de passion qui subsiste dans les textes.

Comme les restrictions légales rendent la monétarisation de leur pratique particulièrement difficile, le plaisir de créer est le plus important vecteur de motivation pour les autrices de fanfiction. Leurs textes sont des offrandes d’affection pour un fandom particulier, des cercles de partage d’amour autour d’une œuvre.

Il y a un trait commun dans la fanfiction, peu importe la forme qu’elle prenne : un sentiment d’authenticité qui rejette entièrement l’ironie.

Je trouve chaque fanfiction fascinante, puisque la façon dont les autrices abordent leur fandom prend autant de formes qu’il y a de créatrices… On finit par en comprendre beaucoup sur les fans, sur les œuvres originales, mais aussi sur les réussites de chaque univers (comme celles portant sur la diversité dans Steven Universe, par exemple). À l’inverse, la fanfiction peut aussi redresser les torts faits à un fandom par les propriétaires de franchises (comme celles portant sur la diversité dans Harry Potter).

Comme l’affirme Henry Jenkins, autorité universitaire dans le domaine de la fanfiction : « Fan fiction is a way of the culture repairing the damage done in a system where contemporary myths are owned by corporations instead of by the folk. » La fanfiction peut dès lors être vue comme un acte subversif, même politique.

Les belles histoires

Au début de la semaine, ma curiosité a été piquée par une version revisitée de La Scouine, écrite par Gabriel Marcoux-Chabot, un expert d’Albert Chartier (auteur du roman original). Je l’ai achetée sur le champ et j’y ai pensé toute la soirée de lundi, tandis que j’écoutais Les pays d’en haut à la télé. La série est une énième adaptation du roman de Claude-Henri Grignon, cette fois revu avec brio par Gilles Desjardins (auquel je voue un culte d’amour plus vaste que les Laurentides).

Bien que ces œuvres oscillent entre adaptation et réimagination, j’ai tout de même l’impression qu’elles annoncent le début d’un truc que j’attends depuis assez longtemps au pays. C’est-à-dire le dévoilement de la fanfiction faite au Québec. Je sais qu’elle existe depuis un bail, mais elle se fait très subtile et particulièrement difficile à trouver. Toutefois, je crois (non, en fait, j’espère, très très fortement) qu’on va commencer à en voir davantage sur la place publique. Et je crois aussi qu’on pourrait au moins aspirer à une centaine de fanfics sur Le Chalet d’ici la fin de l’année.

(Appel à tous : en écrivant ce texte, j’ai développé une dépendance à la fanfiction québécoise, donc si vous voulez partager vos œuvres, j’aimerais vraiment beaucoup les lire. N’hésitez pas à taguer quelqu’un qui écrit de la fanfic, à copier le lien de l’une de vos créations dans les commentaires ou à nous envoyer un courriel avec votre site en référence. Ça va me faire un immense plaisir de tout lire ça. Merci!)

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