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À la découverte des trésors des Sulpiciens
À l’entrée du 2065 Sherbrooke Ouest se dressent deux tourelles de pierre, souvenir d’une époque lointaine où les colons français se protégeaient des attaques iroquoises. Du haut de celles-ci, on pouvait jadis contempler l’horizon du fleuve.
Le paysage s’est drastiquement transformé depuis 1680. Un centre-ville s’est érigé entre l’eau et la vigilance des miradors, laissant cette adresse du Golden Square Mile naviguer à l’ombre de la modernité. Pourtant riche d’un héritage ayant traversé les siècles, combien de fois ai-je roulé devant sans la moindre idée de l’existence de ce lieu? Tout un pan de l’histoire montréalaise réside à l’intérieur de l’opulent bâtiment qu’occupait autrefois le Grand Séminaire de Montréal, aujourd’hui investi par l’Institut de formation théologique de Montréal. Secret bien gardé, l’édifice abrite la bibliothèque de la Compagnie de Saint-Sulpice. Accessible au public depuis juin, une visite s’imposait.
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Accueilli poliment quoiqu’avec une certaine interrogation, me voilà à grimper un somptueux escalier devant le buste du père fondateur, le missionnaire Jean-Jacques Olier. Deux résidents habitent toujours les lieux alors qu’ils étaient 250 par le passé. Du mobilier ancien, des gravures et des œuvres d’art monumentales se côtoient le long des larges corridors. Il y a un cachet certes muséal, mais résolument mondain. Les Sulpiciens n’ont pas fait vœu de pauvreté.
Patrick Dionne me reçoit dans la salle de lecture. En fonction depuis le printemps dernier, le bibliothécaire s’occupe du catalogage, des recherches et dirige les visites guidées. L’un de ses principaux mandats est de faire rayonner le patrimoine livresque de la bibliothèque : « Promouvoir la richesse confessionnelle et l’histoire des documents. Mais aussi aller au-delà du religieux. Par exemple, je viens de trouver une grammaire en langue copte », dit-il en guise d’introduction.
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Les livres proviennent en majorité de l’héritage sulpicien, l’un des premiers ordres religieux avec les Jésuites à s’établir en Nouvelle-France à la deuxième moitié du XVIIe siècle. Au cours des dernières années, les dons issus de congrégations catholiques ayant fermé leurs portes et les legs des Pères sulpiciens décédés ont fait gonfler la collection au chiffre vertigineux de 155 000 volumes. Une montagne polyglotte d’une extrême diversité : « Il s’agit de l’une des collections privées les plus impressionnantes au Québec, si ce n’est pas la plus abondante en livres rares », souligne-t-il dans la pièce décorée de bois noble.
« Un livre rare, c’est en premier lieu un contenu de qualité, ensuite c’est selon son importance dans l’histoire de la pensée, son degré d’ancienneté, la taille du tirage, le contexte d’écriture, s’il est dédicacé. Ce sont tous des critères à aborder pour définir la rareté d’un volume ». Question d’appuyer ses propos, il me présente une immense Bible avec une couverture en bois. Sa date d’origine reste toujours à être déterminée. À ses côtés se trouve un recueil d’enseignement du latin publié en 1536. Un artefact qui pourrait être l’un des premiers livres européens à avoir traversé l’Atlantique.
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S’engageant sous une arche de pierres anciennes, Patrick m’invite à entrer dans la première partie de la bibliothèque de six étages. La température et l’humidité de la salle sont contrôlées, protégeant les ouvrages de l’été caniculaire. Classés et très bien ordonnés, les trois premiers planchers dévoilent une imposante collection d’œuvres dites plus communes. Une large portion des livres se concentre sur des sujets de théologie, d’études bibliques et apostoliques, mais les lieux recèlent également de sections entières réservées à la littérature, à la sociologie et à l’histoire de l’art, ouvrages pour la plupart imprimés dans de très belles éditions.
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Même si « Dieu est mort » sous la plume de Nietzsche, la collection renferme son œuvre intégrale. Une variété étonnante de volumes sur l’histoire profane: des œuvres de psychanalyse, de marxisme, de féminisme, sur le mouvement hippie ou les idées de Marshall McLuhan. Un éventail de sujets dévoilant la grande curiosité intellectuelle du monde clérical. « Il résonne entre ces murs un amour de la vérité. Une volonté d’aller au fond des sujets et de s’y concentrer sur une longue période. Une véritable consécration à la connaissance », note le bibliothécaire en empruntant l’étroit escalier en colimaçon de 1867.
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Nous revenons dans le hall d’entrée pour recevoir les visiteurs qui formeront le petit groupe du tour guidé auquel je me joins. Il se compose d’initiés, deux archivistes de la BAnQ et deux bibliothécaires. À la suite du tour des premiers étages, l’intérêt s’accentue alors que nous nous dirigeons vers les niveaux supérieurs, là où se cachent les trésors les plus inusités.
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Les trois étages du haut s’ouvrent derrière une grille scellée à clé, où les photographies sont prohibées. Dans la voûte, l’odeur change, nos yeux s’écarquillent. Même s’il est permis de parler, contrairement à la règle d’or des bibliothèques habituelles, le silence est palpable. On se sent dans une nouvelle de Borges ou dans une scène de Richard au pays des livres magiques. Des milliers d’ouvrages anciens aux apparences de grimoire médiéval défilent sous nos regards béats.
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Parmi les manuels précieux se trouve une version Du contrat social de Rousseau publiée pendant la Révolution française. La première édition des Fables de La Fontaine, illustrée par Gustave Doré, des Contes de Perreault et L’enfer de Dante. Des Torahs, des Corans centenaires reposent sur de vieux rayonnages impossibles à déplacer. Des écrits mis à l’index et ceux qui se faufilent dans les craques de l’autorité comme une copie clandestine non signée des Liaisons dangereuses.
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Une étagère est dédiée aux dictionnaires en langues autochtones. S’y glisse tout près un très rare exemplaire de 1845 du Système pénitentiaire aux États-Unis de Tocqueville. Des pamphlets anticléricaux de l’essayiste Charles Maurras. La publication complète du journal L’Action de Jules Fournier et des ouvrages d’Olivar Asselin, en dépit de leurs réserves envers l’Église au Québec.
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Patrick renchérit en nous dévoilant une première édition française des Voyages de Gulliver en excellente condition, soulignant avec déception la disparition du second tome. Une copie de La Machine à explorer le temps du britannique H. G. Wells : « Oui, de la science-fiction lue à Saint-Sulpice! ». Des livres en langues perdues, des versions intégrales comme des adaptations expurgées pour une lecture contrôlée.
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Exlibris raffinés sur papier de qualité, facsimilés, estampes, dorures, couverture en relief, en velours, revêtement en cuir, avec verrous, sur papier parchemin. Un travail d’artisanat qui transcende les âges. Certains montrent des signes avancés de détérioration: déchirures, moisissures, brûlures. Les ouvrages ont été lus, étudiés, trimballés. Chaque livre est une histoire.
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Alors que le groupe se dirige, comblé, vers la sortie, je reçois l’autorisation exceptionnelle de prendre quelques clichés à l’intérieur de la voûte. Je demande à tout hasard s’il y a une édition de Birds of America de Jean-Jacques Audubon, œuvre colossale considérée comme le Saint-Graal de l’ornithologie. Visiblement moins impressionné que moi, Patrick enfile ses gants blancs et déniche sans difficulté une incroyable copie du XIXe siècle révélant les plus fameuses illustrations ailées du continent nord-américain. Je m’efforce de ne pas sacrer par respect pour le décorum des lieux.
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La bibliothèque est donc ouverte au public, idéalement sur rendez-vous et le tour guidé de 90 minutes permet de profiter pleinement de l’érudition de Patrick. Selon ce dernier, l’engouement est inattendu. Le bibliothécaire m’avoue être débordé par les visites qui sont à pleine capacité jusqu’à mi-octobre. « Les groupes sont très diversifiés, de tous les âges. Il y a bien sûr des professionnels du milieu, des archivistes, des bibliophiles, mais aussi des écrivains, des étudiants en lettres, des familles en sortie culturelle curieuses de contempler de beaux objets comme des livres anciens. C’est vraiment pour tout le monde ».
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En effet, difficile de demeurer insensible devant un bouquin grand comme une table sur la spiritualité mexicaine du XVIIIe siècle. Je quitte le bâtiment un peu décoiffé, m’engageant sur une artère pleine à craquer et criante de klaxons. Après cinq heures immergé dans la singulière magnificence de ces lieux, j’en sors avec le sentiment privilégié d’avoir fait un voyage dans le passé en empruntant une fenêtre sur l’histoire du savoir, le tout verni d’une évidente noblesse ecclésiastique.