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On roule sur une route poussiéreuse du Rajasthan, au milieu de nulle part, quand tout à coup, notre chauffeur nous demande si nous voulons nous arrêter un peu plus loin : il y aurait semble-t-il un endroit sacré à visiter.
Comme ce n’est pas les endroits sacrés qui manquent en Inde et qu’on est devenu un peu plus sélectifs sur ce qu’on voulait voir, on lui demande ce que c’est. Lorsqu’il nous répond que c’est un endroit très important pour les Hindous, on comprend qu’en fait, c’est lui qui aimerait arrêter. Pas de trouble, mon Sanjey. Arrêtons.
Satisfait, il se met alors à nous expliquer, l’étincelle dans l’oeil, qu’à cet endroit repose une moto sacrée (?) que les dieux ont fait rouler sans chauffeur, jusqu’au poste de police le plus proche, pour avertir les autorités que des pèlerins avaient eu un accident de la route mortel. Hein? N’étant pas sûrs d’avoir bien compris, on lui demande de répéter l’explication. Finalement, on avait bien compris : c’est bien une moto qui est vénérée à cet endroit et ce sont bien les dieux eux-mêmes en personne qui l’ont conduite jusqu’au poste de police. La preuve : quand la police a trouvé la moto, il n’y avait pas de conducteur (?).
Bon. Ok. Mettons que je suis inspecteur de police. À quel moment la théorie divine s’impose-t-elle ? À quel moment il ne s’agit plus d’un conducteur – peut-être ivre, peut-être juste pas fier d’avoir fauché trois personnes – qui a abandonné la moto avant de se pousser ? À quel moment j’écris sur mon rapport « Vishnu a abandonné une moto devant le poste de police ce matin » ? La moto était-elle enregistrée au nom de Vishnu ? Je comprends qu’avec le temps, des « miracles » passent à l’histoire et tout, mais là on ne parle pas d’une légende qui a pu se modeler au fil des siècles, mais bien d’un fait divers qui remonte à une dizaine d’années tout au plus. Fascinant, quand même qu’ici l’événement soit, d’un commun accord, accepté comme étant d’origine divine alors qu’à Cowansville disons, ça n’aurait en aucun cas ne serait-ce qu’effleuré l’esprit de quiconque. Y a-t-il eu quelqu’un au poste ce jour-là (un stagiaire, un fin limier, quelqu’un ?) pour seulement émettre une autre hypothèse ?
Enfin. On en était à ces réflexions, quand la voiture s’est arrêtée. On s’attendait à voir une simple plaque commémorative sur le bord de la route. Nenni ! Il y avait foule ! Des gens jouaient de la musique, des offrandes s’étalaient par centaines, des gens priaient tout haut et la moto sacrée trônait fièrement, couverte de fleurs fraîches, au sommet de son socle.
Tout ça a beau nous sembler étrange, c’est quand même touchant de voir tous ces gens vénérer ensemble quelque chose de sacré.
Même si c’est une Kawasaki Vulcan 900cc.