3 choses à savoir sur ce qui se passe à la frontière Canada-États-Unis

J’étais en vacances aux États-Unis la semaine passée, et dès qu’on disait qu’on était des touristes canadiens, on se faisait dire la même chose: «on est désolé du résultat des élections» (textuellement: «We’re so sorry for the Donald thing.»).

Sans qu’on ait amené le sujet de la politique une seule fois, on nous en parlait constamment. «On aime votre premier ministre!», «Ce n’est pas un bon moment pour nous», «J’essaie de me concentrer sur autre chose depuis les élections…»

(Il faut dire qu’on était en Californie, l’État qui a voté le plus démocrate. Ailleurs, c’est probablement différent.)

C’est quand ils sont enfin rendus au Canada et en situation d’irrégularité qu’ils se sentent soulagés.

Une répercussion impressionnante de cette élection que l’on peut observer chez nous, c’est la nette augmentation de réfugiés (principalement originaires d’Afrique et du Moyen-Orient) qui passent la frontière canado-américaine à pied, ailleurs qu’aux postes frontaliers officiels. À Hemmingford au Québec et à Emerson au Manitoba, entre autres. En janvier seulement, au Québec, 452 personnes ont fait une demande de statut de réfugié à la frontière.

Des photos ont circulé dans les médias de ces familles qui arrivent à travers champs, avec des poussettes puis des menottes, un drôle de mix. Les images sont un peu surréelles: un agent de la GRC avise les gens que s’ils continuent à avancer, ils entrent de façon irrégulière au Canada et sont en état d’arrestation. (Il est à noter que cette procédure d’entrée est loin d’être plaisante ou efficace, mais qu’elle n’est pas illégale.)

Les réfugiés disent qu’ils le savent, avancent, et se font menotter; tout ça fait partie de l’entente tacite, du protocole. Des agents aident les familles à transporter les enfants, et tout se fait relativement dans le calme. Ils sont contents de s’être rendus jusqu’au Canada, on dirait que c’est quand ils sont enfin rendus en situation d’irrégularité qu’ils se sentent soulagés.

Évidemment, il serait absurde de nier l’impact du décret sur l’immigration de Trump (légèrement adouci dans sa nouvelle version) sur ce phénomène. Le décret, actuellement contesté juridiquement, suspend l’accès aux États-Unis à tous les réfugiés ainsi qu’aux ressortissants de sept pays à majorité musulmane (six dans la nouvelle version).

Pourquoi choisir d’entrer au pays en plein milieu de nulle part, dans le froid, et se faire arrêter?

Le Canada et les États-Unis partagent la plus longue frontière du monde, et avec le printemps qui s’en vient et Trump qui ne change pas, le nombre de réfugiés arrivant de cette façon au Canada risque d’augmenter.

Répondons donc à quelques questions qui circulent par rapport à tout ça…

  1. Pourquoi entrer à travers champs?

 Y a des postes frontaliers à plein d’endroits, et c’est même possible d’y passer à pied. Pourquoi, donc, choisir d’entrer au pays en plein milieu de nulle part et de se faire arrêter?

Comme on peut s’en douter, ce n’est pas par amour pour les grandes étendues enneigées que les migrants décident de passer la frontière en plein pré. Seidu Mohammed, un Ghanéen arrivé de cette façon en décembre dernier, a eu tellement froid pendant sa longue marche qu’on lui disait qu’il devrait se faire amputer ses doigts, un orteil et possiblement ses bras.

Les migrants qui arrivent irrégulièrement au Canada peuvent déposer une demande d’asile.

C’est que l’Entente sur les pays tiers sûrs, dont les États-Unis et le Canada sont signataires, prévoit que les demandeurs d’asile doivent déposer leur demande dans le pays où ils arrivent, donc aux États-Unis dans le cas de Seidu Mohammed et des autres réfugiés qui traversent nos lignes.

Par contre, le texte prévoit des exceptions, qui font que les migrants qui entrent au Canada sans passer par un poste frontalier, donc notamment par les chemins forestiers, peuvent alors y déposer une demande d’asile. C’est de cette disposition dont veulent se prévaloir ceux qui jugent qu’il n’est plus sûr de déposer une demande aux États-Unis.

  1. Non, Steven, on ne peut pas les revirer de bord

Si on veut être honnêtes, je crois qu’on peut dire que le gouvernement Trudeau accueille assez favorablement ces réfugiés. Dans la foulée de l’arrivée d’un nombre inhabituellement élevé de migrants, Ralph Goodale, le ministre de la Sécurité publique et de la Protection civile, a adressé ses remerciements à la communauté d’Emerson et notamment aux premiers répondants au nom des Canadiens, en plus de leur accorder une aide financière.

Le maire de Montréal, Denis Coderre, dit vouloir faire de la métropole une «ville sanctuaire» pour les réfugiés sans-papiers. Évidemment, on pourrait toujours faire plus, mais l’attitude du gouvernement canadien contraste grandement avec celle du gouvernement américain.

«Ils ne traversent pas en plein hiver à -30 pour le fun. Ils font cela parce qu’ils n’ont pas le choix».

Une des critiques les plus virulentes est venue de Steven Blaney, candidat à la chefferie du Parti conservateur, qui demande à ce que les personnes interceptées après avoir traversé la frontière soient immédiatement ramenées au poste douanier américain le plus près, en plus de l’ajout de policiers à la frontière.

Mais, comme on l’a vu plus tôt, une disposition de l’entente sur les tiers pays sûrs empêche qu’on les retourne. Si on veut contrer l’immigration irrégulière tout en continuant d’accueillir les réfugiés, Éric Taillefer, avocat spécialiste en droit de l’immigration, expose une solution dans La Presse: on pourrait tout simplement annuler l’Entente et permettre à n’importe qui de réclamer le statut de réfugié en entrant au pays, peu importe d’où il vient. «Ils ne traversent pas en plein hiver à -30 pour le fun. Ils font cela parce qu’ils n’ont pas le choix», dit-il dans l’article.

De toute façon, un «pays sûr» pour les réfugiés ne l’est plus tellement quand il suspend leur droit d’entrée au pays… un avis que partagent 200 profs de droit canadiens qui demandent la suspension de l’entente.

En attendant, les futurs Canadiens errent dans les champs de neige…

  1. Votre mot de passe Facebook, svp

Le passage de la frontière dans «l’autre sens» a aussi attiré l’attention, avec des citoyens canadiens, dont plusieurs étaient même nés au Canada, refoulés aux frontières américaines. Les douaniers ont mis ça clair: on n’entre pas aux States comme dans un moulin… et surtout quand on a un nom arabe, disons.

Il y a eu plusieurs exemples, mais retenons celui de Yassine Aber, un étudiant de l’Université de Sherbrooke qui faisait un voyage à Boston avec l’équipe d’athlétisme de l’université et qui a été reviré de bord, après avoir été interrogé notamment sur un jeune homme présumément parti faire le djihad, qui apparaissait sur une même photo de groupe que lui, publiée en 2014 sur Facebook.

De plus en plus, Facebook devient un recours pour juger du potentiel de dangerosité d’une personne.

Je comprends l’idée de sécurité. Mais si je devais commencer à surveiller les comportements de mes 721 amis Facebook (il y en a évidemment plusieurs que je ne reconnaîtrais pas dans la rue), ça serait angoissant!

Et pourtant, la tendance de recourir aux réseaux sociaux pour juger du potentiel de dangerosité d’une personne semble de plus en plus fréquente. Dans ce très bon article de La Presse, dont je m’étonne que la circulation n’ait pas été plus grande, on apprend que les douaniers américains peuvent demander le téléphone et le code d’une personne avant de la laisser rentrer aux États-Unis, et le secrétaire à la Sécurité intérieure John Kelly a affirmé qu’il serait possible, dans un avenir rapproché, que certains demandent de dévoiler les mots de passe permettant d’accéder à des comptes de réseaux sociaux, comme Facebook par exemple. Apparemment, certains le feraient déjà.

C’est intense à plusieurs niveaux. Évidemment, il y a toute la question de la vie privée, mais aussi celle de vos amis. Un douanier pourrait théoriquement, si vous consentez à lui donner vos mots de passe, aller lire vos conversations avec tous vos amis qui, eux, n’ont pas consenti à ce qu’on accède à celles-ci.

En espérant que cette Donald thing fasse le moins de dommages possible.

C’est l’éternelle question de la sécurité VS le respect de la vie privée. Et à mon avis, ici, on dépasse clairement la ligne.

Et bon, comme des conversations suspectes, ça se supprime, je me demande à quel point ce serait pertinent de toute façon…

Restons donc vigilants, tout en espérant que cette Donald thing fasse le moins de dommages possible.

Pour lire un autre texte de Camille Dauphinais-Pelletier: «3 choses que vous ne saviez pas sur le Montréal souterrain».

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