3 choses à ne pas oublier lorsqu’on discute de liberté d’expression

De quoi alimenter vos prochaines réunions de famille.

Au sens strict de la loi, la liberté d’expression se porte assez bien merci au Québec. On a techniquement le droit de s’exprimer librement, en dehors de quelques exceptions : les secrets d’État, certaines obscénités, les propos haineux, la discrimination et la diffamation, par exemple.

Mais cette liberté revient constamment au coeur de l’actualité (allo Mike, allo Jérémy) et elle a justement animé le plateau de l’émission Zone franche cette semaine. On pensait être assez ferrés sur la question mais la discussion a mis le doigt sur plusieurs angles morts. Food for thought comme on dit. 

1- La plupart du temps, le débat n’est pas à propos de la liberté d’expression. Il porte plutôt sur le «coût social» à payer pour l’exprimer

Selon l’avocat et professeur Julius H. Grey, les lois canadiennes et québécoises protègent relativement bien notre liberté d’expression. Il est d’avis que ce n’est pas la loi qui met des limites à la liberté d’expression, mais plutôt la société. L’auteur Patrick Senécal est du même avis. Pour lui, le problème viendrait des gens «qui aussitôt qu’ils se sentent inconfortables ou offensés, vont dire : “t’as pas le droit de dire ça”.» 

Selon l’avocat et professeur Julius H. Grey, les lois canadiennes et québécoises protègent relativement bien notre liberté d’expression. Il est d’avis que ce n’est pas la loi qui met des limites à la liberté d’expression, mais plutôt la société.

C’est ce que Judith Lussier appelle «le coût de l’expression». Certaines personnes déclarent avoir peur, aujourd’hui, de s’exprimer sur certains sujets. Par exemple, elles hésiteraient à critiquer le mouvement metoo. «Ils évaluent le coût de leurs paroles. Ils évaluent que c’est trop cher. Ils vont se mettre à dos leurs parents, leur famille, leurs amis.»

C’est cette pression sociale qui, notamment, peut mener certaines personnes à perdre leur emploi pour avoir tenu des propos jugés inacceptables sur Facebook. D’un autre côté, ce n’est pas une pression sociale si grande qu’elle empêche un homme comme Donald Trump, avec ses propos bien loin de la rectitude politique, d’occuper la fonction la plus importante des États-Unis.

Lorsque cette pression sociale s’exprime sous la forme de menaces, elle devient un crime.

2- Ce «coût social» n’est pas le même pour tout le monde

Au Québec, tout le monde est libre de s’exprimer, mais les conséquences de le faire ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Prenons l’exemple des femmes.

En novembre 2019, la députée Christine Labrie a lu à voix haute, à l’Assemblée nationale, une liste d’insultes qu’elle et ses collègues reçoivent régulièrement en privé. “Minable prostituée du crime organisé”, “va te faire enculer, crisse de salope”, “aïe! la nunuche, allez vous rhabiller ou suicidez-vous”. Ce qu’elle constate, «c’est que mes collègues hommes vont plus recevoir des critiques sur des faits, sur des arguments qui sont vraiment plus de l’ordre des débats idéologiques. Alors que moi et mes collègues femmes, on va plus recevoir des messages violents ou insultants par rapport à notre apparence physique ou à la manière qu’on se présente.»

Le chroniqueur Richard Martineau, en couple avec la chroniqueuse Sophie Durocher, abonde dans le même sens.

« On reçoit des insultes tous les deux. Mais elle, ce qu’elle reçoit, c’est hallucinant. C’est des trucs de viol, c’est à caractère sexuel, toujours. Quand on fait des émissions de débat, on essaie d’avoir des filles. Et les femmes d’opinion sont réticentes à participer. Je peux comprendre, car le prix à payer est énorme.»

Mais cette différence n’existe pas seulement entre les hommes et les femmes. Selon Judith Lussier, «La liberté d’expression, c’est un peu une extension des dynamiques de pouvoir. Qui, dans la situation, a le pouvoir de faire taire quelqu’un? Puis qui, dans la situation, peut s’exprimer librement sans payer un coût supérieur que la moyenne?»

3- La liberté d’expression a toujours évolué en même temps que la société

Selon Me Julius H. Grey, «Notre société est remplie de ce que j’appelle le présentisme. L’idée que ce que nous pensons aujourd’hui, notre opinion sur les questions sexuelles, le multiculturalisme ou la diversité, c’est le summum de l’intelligence du monde. Si on voyage dans le passé, nous allons voir que la chose qui aurait été dangereuse, disons dans le Québec des années 40, c’est une blague sur la messe. Ça aurait été choquant pour les gens.»

Judith Lussier constate aussi que les limites qui définissent une opinion acceptable par la société ont changé : «Moi, j’ai grandi dans une société où on faisait des blagues homophobes à qui mieux mieux. Je ne pense pas que c’est de la rectitude politique si on ne fait plus ces jokes-là aujourd’hui. Je pense plutôt qu’on a évolué comme société puis qu’on ne trouve plus ça drôle. Ça ne veut pas dire qu’on est brimé. Je pense que ça veut dire qu’on avance vers la bienveillance.»

Évidemment, l’autre chose qui a changé dans le débat, c’est la plateforme. Finies les discussions de tavernes, bonjour les montés de lait sur Facebook.

«J’ai l’impression qu’on m’a donné un pouvoir, qui est de lire dans la tête des gens. Et je veux pas l’avoir, ce pouvoir-là. Je veux le redonner.» – Richard Martineau

Richard Martineau dit sentir la différence. «J’ai l’impression qu’on m’a donné un pouvoir, qui est de lire dans la tête des gens. Et je veux pas l’avoir, ce pouvoir-là. Je veux le redonner. Parce que avant, quand je me promenais dans la rue, je trouvais que les gens étaient gentils et fins, j’avais un côté naïf et candide. Mais maintenant, je vois ce que certaines personnes pensent, pis c’est vraiment pas joli. On sous-estime la frustration de beaucoup de personnes.»

Emilie Nicolas, quant à elle, trouve qu’on met souvent les dérives de la liberté d’expression sur le dos de Monsieur et Madame tout le monde, des trolls «isolés dans une cave». Elle pense que les campagnes de cyber-harcèlement font souvent suite aux propos de personnes publiques avec une grande visibilité, qui vont provoquer la réaction de leurs fans, souvent via messages privés. C’est là qu’il y a les menaces de mort. Les menaces de viol. Les “retourne dans ton pays”.»

Et la discussion ne s’est pas arrêtée là. On peut écouter le débat, animé, ici.

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