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Matin
Hôpital de Verdun. L’urgence affiche 169 % d’occupation. Presque banal, rendu là. Des chiffres qu’on nous lance comme on jouerait avec des torches enflammées, depuis la mi-décembre. Laval, les Laurentides, Lanaudière, la Montérégie : partout, les tableaux de bord virent au rouge. On ne parle plus vraiment de « capacité », mais de garder la tête hors de l’eau.
La salle d’attente, elle, n’est pourtant qu’à moitié pleine. Presque uniquement des personnes âgées, alignées dans un décor interchangeable, exactement comme on se l’imagine : chaises en rangées, murs dénudés, lumière sans chaleur. On comprend vite que la saturation à la The Pitt se joue ailleurs, de l’autre côté des portes, hors champ.
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Le plan de départ flirtait avec le gonzo : passer 24 heures à l’urgence — patient P5 dans le jargon —, attendre comme tout le monde pour prendre le pouls du réseau. Mais l’idée me ronge. Aucune envie de jouer au malade imaginaire, encore moins d’ajouter du poids à une mécanique déjà à bout de souffle. Le message est clair, martelé en boucle : appelez le 811 ou restez chez vous si possible. Et pourtant, me voilà quand même.
La flambée d’influenza du temps des Fêtes a fini par gripper un réseau de la santé déjà à fleur de peau, faisant basculer la routine dans l’enjeu de société. On s’échange des rumeurs, des stratégies de contournement, des itinéraires de secours.
Certains évoquent même l’Ontario dans l’espoir d’y être soignés plus vite. C’est vrai qu’après leur avoir donné nos médecins…
La dernière fois que j’ai mis les pieds à l’urgence, c’était pour un slap shot reçu en pleine arcade sourcilière. J’avais bien sûr poireauté quelques heures, mais au moins, j’avais un trou à montrer. Un badge d’entrée. Cette fois, rien. Pas de balafre. Pas même un os qui dépasse pour justifier ma présence au party. On ne va pas au garage sans char.
Je déambule d’un pas incertain quand une infirmière du poste de triage m’épingle du regard et pointe son index vers le comptoir, d’un geste sec et sans appel. La machine se met en marche. Je suis pris à mon propre jeu.
— Suivant !
L’infirmière me regarde, faussement piteux, planqué derrière un masque bleu flambant neuf. La viabilité de cet article repose sur un mensonge bricolé dans le métro, entre deux stations, sans trop y croire moi-même.
Je déballe mes symptômes avec une voix éraillée, étonnamment théâtrale : toux violente, courbatures, maux de tête, fièvre, sueurs nocturnes. Le regard qu’elle me lance ne ment pas. Elle ne comprend pas ce que je fais là.
— Est-ce qu’il y a quelque chose qui t’inquiète, exactement ?
Je balbutie une réponse molle de faux hypocondriaque, pas convaincante pour deux cennes.
— Tu sais que t’as une grippe, hein ? Y’a rien à faire pour ça, à part prendre soin de toi. T’as un humidificateur ?
Le ton est celui d’un parent bienveillant qui sait très bien que son enfant invente une fièvre pour éviter l’école.
Elle prend mes signes vitaux, consulte l’écran, puis tranche, presque amusée :
— Tout est comme dans les livres. Honnêtement, t’es la personne la plus en forme que j’ai vue aujourd’hui. Si tu veux vraiment consulter un médecin, je peux te donner un rendez-vous en clinique. Mais ici, c’est l’urgence… et ton cas n’en est pas une.
Merci.
Elle est le pare-feu. Celle qui filtre, qui tranche pour éviter que tout déborde. Ni IA ni bureaucrate : une vraie personne chargée de dire non, avec calme, quand le système n’a plus la marge pour dire oui à tout le monde. De rappeler que l’urgence n’est pas une salle d’attente élargie, mais un lieu de priorités.
Elle me renvoie chez moi avec ma fausse grippe et le privilège de pouvoir repartir. Derrière moi, la file s’allonge.
Après-midi
Mon plan tombé à l’eau, me voilà forcé d’improviser. Cinq urgences en 24 heures. Un pèlerinage.
La salle d’attente du CHUM est sous haute surveillance. Beaucoup de sécurité. Des gardiens disposés comme des virgules dans un texte, chargés de maintenir une paix minimale, fragile, alors que le taux d’occupation grimpe à 129 %. Les chaises, toutes orientées dans la même direction, semblent avoir été placées pour décourager toute rencontre, toute connivence, toute tentative de rébellion.
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Les corps finissent par céder. L’ennui gagne toujours contre la posture. Derrière, un jeune avec des crânes tatoués sur les mains, les dix jointures retenues par des points de suture. À côté, un homme a du sang séché qui lui coule le long des oreilles. Il regarde des TikTok à plein volume. Pas étonnant que ses tympans aient lâché. Il porte aussi un cache-œil de pirate en plastique transparent. Il m’explique que sa tête est restée coincée entre deux tours de palettes, dans un entrepôt près du port. Trois heures qu’il attend. « J’ai fini mon shift plus tôt », dit-il, avec une candeur désarmante.
Des noms, des chiffres, lancés à voix haute : une loterie d’élus et d’impatients. À chaque numéro appelé, un frisson traverse la salle. On se croirait au bingo, sauf qu’ici, personne n’a envie de gagner, seulement de sortir.
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Il y a beaucoup de monde. Du monde magané. Le tout maintenu ensemble par des bénévoles d’une douceur qui trahit leur fatigue. Les regards flottent, cherchent à être rassurés, et le sont souvent plus vite qu’on ne l’imaginerait. Malgré le foutoir, le personnel tient la ligne : professionnalisme béton, humour discret, juste assez pour rendre l’insupportable humain.
Un homme traverse la salle en jaquette d’hôpital, bottes Sorel aux pieds, masque au menton, visiblement en érection, ou quelque chose qui y ressemble. Il sacre sans reprendre son souffle.
Le va-et-vient des fumeurs rythme l’attente, une procession de corps habillés en mou. Certains prennent des selfies. Un couple âgé se rappelle qu’il faut faire attention à la rougeole. La sécurité fait le tri : on sort ceux qui n’ont pas d’affaire là. Ici, la règle est simple : pour exister, il faut un numéro. Sans numéro, point de salut.
Je n’en ai pas. Mais même couvert de bouette de vélo, je n’arrive pas à me fondre parmi ceux qui dorment dans ce ballet de chaises roulantes.
On dit que l’urgence est le portrait le plus fidèle d’une société, le dernier espace public total. Les plus nantis tuent le temps sur leur téléphone ou un sudoku d’iPad. Les autres rawdoggent l’attente, sans distractions. Un thermomètre brut de la fracture sociale. Au moins, ils s’épargnent l’actualité : ICE qui abat une femme à Minneapolis, l’autre qui veut acheter le Groenland. Ils ont au moins le luxe de ne pas savoir.
Des visages tatoués. Des Autochtones qui rient. Des étudiants à cran. D’autres qui ont l’air de Témoins de Jéhovah. Certains n’ont plus de lacets pour tenir leurs bottes. Les détails comptent. Plusieurs dorment. Petite trêve, deux pierres d’un coup. Le personnel reste diplomate, funambule du désespoir ordinaire. Pas de civières visibles, seulement une armée de corps usés, engagés dans la guerre du sablier.
Un Inuit demande à un agent de sécurité s’il est juif. L’agent répond par la négative, avec un fort accent sénégalais. La meilleure blague de la journée.
Je me dis qu’au-delà de la crise de l’urgence québécoise, il n’y a peut-être ici rien d’autre qu’un après-midi ordinaire au centre-ville.
Dehors, les taxis blaguent en créole. Le monde poursuit sa course. L’urgence aussi.
Soir
L’urgence est un endroit sans heure où la nuit tombe sans prévenir, comme une panne de courant. Le petit chariot de café-viennoiserie a fermé boutique, tout comme l’antiquaire russe à l’étage. Passé une certaine heure, à l’hôpital général juif, il n’y a plus rien à vendre. Juste du temps à perdre et un taux d’occupation à 194 %.
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Ici aussi, pas de télé. Pas de film en boucle. Juste un message en bilingue qui repasse comme un mantra administratif : merci de votre patience. J’imagine que le cellulaire a fini par tuer les télés silencieuses des urgences. Autrefois, on attendait ensemble devant un film. Aujourd’hui, chacun attend seul, éclairé par sa propre petite lumière.
Je me souviens d’avoir regardé Forrest Gump avec mon père, petit, quand je m’étais explosé le poignet. Une autre époque.
J’ouvre mon ordi et je commence à écrire ce récit du pas grand-chose, parasite discret parmi les distributeurs de Purell qu’on s’affaire à remplir. Autour de moi, des gens du monde entier, abattus, rapetissés par l’immensité kafkaïenne des murs. On ne saurait même plus où l’on est, n’était-ce de ces ombres hassidiques qui glissent dans les couloirs, seuls points de repère dans ce labyrinthe de brique et de verre.
À côté de moi, une femme pleure à voix basse dans une langue d’Asie du Sud-Est. Personne ne la regarde.
Puis, le système semble geler. Plus aucun nom n’est appelé. Le temps se fige jusqu’à ce qu’une sonnette de maison retentisse. Numéro 111. Un homme se lève avec ses deux petits chiens. À cette heure-là, on a cessé de séparer le normal du bizarre. Je m’offre une pause pour acheter des biscuits dans une machine distributrice. Erreur. Trois mini rondelles sèches au fond d’un sac trop grand.
C’est le signe de décrisser.
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Nuit
Depuis quelques semaines, pour entrer à l’urgence de l’hôpital Notre-Dame, dans Centre-Sud, il faut d’abord passer par un détecteur de métaux. Comme à la polyvalente Saint-Henri dans l’temps, et on sait tous que ce genre de fouille n’annonce jamais rien de rassurant. On me scanne les extrémités avec un bâton de plastique qui fait bip bip, artefact tout droit sorti d’un film de science-fiction fauché. Frontière franchie.
Une fois la douane passée, l’ambiance explique à elle seule la mesure. C’est rowdy. C’est sale. C’est déprimant. 129 % d’occupation.
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Des patients à la mine basse, varlopés par les heures. Certains trimballent toute leur vie dans des sacs de recyclage. À côté de moi, une femme en chaise roulante semble s’être fabriqué une attelle en carton pour sa jambe. Je la félicite pour le bricolage maison.
— Ben non, c’est l’hôpital qui m’a fait ça. On est rendus là avec notre argent.
Je regarde l’objet, estampillé Ferno. Honnêtement, c’est pas si mal conçu. Mais elle est à boutte. Sa voix ne ment pas. Elle parle du système, de l’opacité, de ce brouillard permanent où personne ne sait jamais rien.
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On est tous séparés par des plexiglas, vestiges fatigués de la COVID, laissés là comme des cicatrices.
— C’est encore plus long que le 811, lâche un heckler au bord de l’épuisement.
Mon voisin immédiat arbore un look de cholo hivernal. Mauricio. Ça fait cinq heures qu’il attend avec sa mère. C’est lui qui traduit pour elle. Derrière l’allure de dur, un niño de mamá.
Des gens dorment, le front collé au mur. Un homme finit par carrément s’étendre à terre. Le gardien de sécurité veille au grain. Il ne le laisse pas longtemps là.
— Quatre heures que j’attends, j’t’écoeuré.
Il me donne son prénom : Jacques. Pas son mal.
À minuit pile, je m’achète un Kit Kat. Petite récompense contre l’ennui.
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Une dame âgée, le dos droit comme une barre, débute une ronflerie digne d’une tondeuse le dimanche matin. Si impressionnant qu’on finit par la réveiller.
Plus loin, on teste les cent positions possibles pour trouver le sommeil. Une femme porte une couche. Une autre parle toute seule ou à quelqu’un. Avec les cheveux longs, on ne sait jamais, il y a toujours un délai avant de repérer les AirPods.
Des nouveaux arrivent, hésitants, comme des détenus fraîchement admis dans cette prison au plancher de terrazzo.
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Fin de la nuit
J’arrive aux abords de ce mastodonte à la réputation plombée. L’hôpital Maisonneuve-Rosemont fait les manchettes depuis des lunes pour sa vétusté avancée, son corps malade. N’empêche : même au cœur de la nuit, ça bouge. L’hôpital vit. Loin, très loin du centre-ville et de ses enjeux. Rendu au Stade, je ne sentais plus mes dix doigts.
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À l’intérieur, je croise un gars de livraison qui pousse un cooler. Dedans, peut-être un nouveau cœur. Je le croise parce que je me perds. Deux fois. J’embarque dans un ascenseur saturé d’infirmières aux mille parfums, traverse des couloirs bordés de civières vides, bifurque devant une cafétéria déjà fermée. Finalement, je débouche sur une grande salle d’attente remplie aux trois quarts malgré l’heure qui frôle la fermeture des bars. Ça dort partout. Le seul bruit qui persiste : le souffle épuisé du compresseur de la distributrice à breuvages.
La main d’une mère repose sur le flanc de sa fille, endormie sur ses genoux. Elle n’ira pas à l’école demain.
Je réalise qu’ici, contrairement aux hôpitaux centraux, il n’y a pas de sécurité visible. Pas l’imprévisibilité sociale de Notre-Dame ou du CHUM. Juste une fatigue sans débordement malgré son score de 122 %.
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Nizar, de Saint-Léonard, attend avec sa fille, qui s’est blessée à la cheville au taekwondo. Il me parle à voix basse, si doucement que je dois tendre l’oreille. Comme si hausser le ton risquait de réveiller l’hôpital au complet.
Une heure passe sans histoire. Mes paupières, comme celles de mes camarades d’attente, s’alourdissent. Je tente de résister avec un sac de pinottes salées, mais la lutte est perdue d’avance. Je m’endors. Je me réveille. Je me rendors. Devant moi, un ado n’a pas bougé depuis mon arrivée. À cet âge-là, on ne réalise pas encore le luxe indécent de pouvoir dormir n’importe où.
Je rêve que j’emménage dans un grand appartement. Les jours passent, heureux, puis soudain, des gens commencent à débarquer. Les shows reprennent, qu’ils disent. À mesure que la foule grandit, personne ne veut admettre que j’y vis.
Un rare appel me sort de ce cauchemar. Je regarde ma montre, fucké raide, il est passé 6 h du matin.
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Mon nouveau voisin arrive chaussé de caps d’acier, un hoodie Ecko par-dessus sa jaquette et des petits gants lapin à l’effigie des Rolling Stones.
Une nuit pleine d’histoires pour l’urgence. Mais du côté de la salle d’attente, c’est l’inverse : rien n’a vraiment bougé. Le même décor figé que lorsque je suis arrivé. La mère a toujours la main posée sur le flanc de sa fille. Elle regarde un film sur son cellulaire. Ça aurait bien fini si c’était Forrest Gump.
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Je zippe mon Kanuk et termine cette tournée des grands-ducs, laissant derrière moi les néons et le pouls électronique des moniteurs. Je repense à cette infirmière qui sourit non par réflexe, mais par bonté. Aux patients qui plaisantent pour ne pas craquer. À cet Inuit qui cherche un sourire dans le visage d’un Sénégalais. À la main d’une mère posée sur sa fille endormie.
Au fond, l’urgence est le premier endroit où le vernis du faux finit par s’écailler. On y entre pour un bobo, on en ressort avec la preuve que, même lorsque le moteur cale, quelque chose continue de battre. Une démocratie de la fragilité, sans faux-semblants possibles.
Ces pourcentages d’occupation ne racontent pas seulement une crise : ils mesurent ce qui, malgré tout, refuse encore de lâcher prise.
Un pourcentage d’humanité.

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