12 heures en Italie avec Kim Thúy

Virée spontanée avec un trésor de la littérature québécoise.

L’écrivaine Kim Thúy, dans toute sa folle spontanéité, a proposé à Rose-Aimée Automne T. Morin de l’accompagner dans une remise de prix internationale. Virée italienne avec une artiste aux contours fragiles, à la force émouvante, à la beauté sublime.

La rencontre

Vendredi le 20 octobre, 8h30 – Aéroport Fiumicino (Rome)

L’arrivée des passagers se fait dans la cohue. Des hommes en complet tiennent bien haut des pancartes. Je m’arrête devant chaque nom, à la recherche du sien : « Kim Thúy ». Je sursaute en trouvant plutôt le mien : « Rose-Aimée Morin ».

Elle a averti le chauffeur de ma présence. Mon cœur fond.

Je m’installe derrière l’imposant homme et j’attends. Quelques minutes plus tard, elle arrive, tout sourire. Elle ne fait pas cinq pieds. Elle porte un chandail rayé ample. Ses cheveux sont relevés en chignon. Elle va avoir cinquante ans, elle vient de faire un vol de huit heures et pourtant, elle a l’air d’une adolescente qui vient de passer quatre jours dans un spa.

L’auteure Kim Thúy rayonne. Tout le temps. Et je dispose de douze heures pour profiter de sa lumière.

La route vers Pescara

J’ai rencontré Kim trois fois, dans ma vie. Toujours dans un cadre professionnel, lors de tournées promo pour ses oeuvres (RuÀ toimãn). Comme tout le monde, je suis tombée sous son charme. Je voulais donc faire une entrevue pour souligner la sortie de son nouveau livre, Le Secret des Vietnamiennes (un recueil d’histoire, de cuisine et de famille). Coincée dans un horaire de première ministre, elle m’a proposé de la rejoindre pour un week-end en Italie. On aurait alors le temps de jaser, à son avis. Blague ou pas, j’ai dit oui. Avec n’importe quel artiste, ç’aurait été une idée catastrophique. Mais pas avec elle.

Une semaine plus tard, je me retrouvais dans un taxi faisant la bucolique route entre Rome et la petite ville côtière de Pescara, lieu où Kim allait recevoir le prix Nord Sud, remis annuellement par la Fondation Pescarabruzzo à deux auteur.e.s pour l’excellence de leur travail.

Le trajet dure deux heures. Je les passerais toutes à regarder Kim, fascinée par ses histoires abracadabrantes, mais j’ai le mal du transport. Mes yeux font donc des allers-retours entre les montagnes qui défilent et l’auteure qui enfile les anecdotes.

« J’ai été invitée dans un cours d’alphabétisation à Cowansville. J’ai demandé aux élèves de me dire la raison de leur présence. Un homme dans la cinquantaine, dyslexique, m’a expliqué que chaque matin, avant de partir au boulot, il laisse une note manuscrite à sa blonde. Chaque jour, il retrouve ensuite la note corrigée. Il était en classe parce qu’il espérait, juste une fois, rentrer du travail et trouver son bout de papier sans encre rouge. »

« J’étais dans un événement littéraire en Allemagne. J’y ai rencontré une femme qui a organisé une collecte de fonds pour Fukushima. C’était une présentation de bondage. »

« Je ne veux pas traduire moi-même mes livres. Si je devais traduire Ru, je voudrais changer des affaires. Je ne suis déjà plus d’accord avec ce que j’ai écrit. C’est normal de changer d’idée, d’évoluer… »

Kim ne me raconte pas tout et n’importe quoi. Chacune de ses interventions a pour but de m’apprendre à être plus affirmée, plus consciente, plus ouverte à l’improbable. Elle ne passe pas du coq-à-l’âne, elle m’enseigne et me divertit.

La superstar des virologistes

À mi-chemin, notre chauffeur s’arrête. Entre dans la voiture l’autre gagnante du Prix Nord Sud 2017. Elle se présente en ces termes : « Je suis Ilaria Capua, superstar italienne de la virologie ».

Sa confiance me surprend, mais une petite virée sur Google m’apprend rapidement que l’autoritaire femme blonde a toutes les raisons du monde d’être fière d’elle. En 2006, elle a décidé de rendre publique la séquence génétique de la grippe aviaire, entamant par le fait même la révolution de la science « open source ». Elle est ensuite devenue politicienne et s’est trouvée au cœur d’un scandale : une source anonyme l’accusait d’être une espionne oeuvrant à la vente et au trafic de virus. Elle s’est exilée en Amérique, a été lavée de tout soupçon et a écrit son autobiographie. C’est cette œuvre qui l’amène à Pescara pour la remise d’une intéressante bourse.

Mais avant toute chose, il faut manger. D’ailleurs, Stefka, la secrétaire de la fondation Pescarabruzzo (qui réunit de nombreux universitaires), devrait déjà nous attendre à l’hôtel Carlton. Devrait.

Le téléphone d’Ilaria sonne. Elle parle en italien – une langue pas si simple, contrairement à ce que je croyais. Elle raccroche, se retourne et nous explique que Stefka est en fait emprisonnée dans son jardin. Une panne de courant l’empêche d’ouvrir la grille qui lui permet d’accéder à son stationnement. Elle devra attendre que l’électricité revienne pour se joindre à nous.

Ça commence bien. 


Dîner en trois langues

13h – Hôtel Carlton (Pescara)

À côté d’Ilaria se trouve Daniele, un jeune journaliste qui l’a épaulée dans la rédaction de son livre. Autour de la table se trouve aussi Stefka, finalement libérée, son collègue économiste expérimental (profession intrigante s’il en est une) et Kim. Les verres se remplissent de vin. Kim refuse poliment en expliquant qu’elle ne peut pas boire, puisqu’elle fait partie des personnes asiatiques dont l’enzyme permettant la métabolisation d’alcool est inactif : « L’autre jour, j’ai mangé une salade de fruits qui traînait au frigo depuis deux jours… Après quelques bouchées, j’étais saoule.»

La tablée rit. Kim Thúy a cette faculté incroyable de faire rigoler, peu importe la langue. Elle ne parle pas italien, mais son français, son anglais et son non-verbal feraient craquer le plus dur des économistes expérimentaux.

D’ailleurs, ce dernier est visiblement sous le charme. Et l’écrivaine profite de son enthousiasme pour converser de sujets étonnants : les réfugiés du Mali ; l’arme nucléaire ; Tinder ; les limites du système capitaliste et l’importance de résister (au sujet de laquelle elle déclare : « la seule façon que je connais pour y arriver, c’est de souligner la beauté »).

À la fin du repas, sans que je comprenne trop pourquoi, tout le monde est debout, bras dessus, bras dessous, en train de crier dans trois langues différentes. J’aimerais vous dire pourquoi, mais je l’ignore. Je ne saisis pas ce qui se passe. C’est le chaos. On dirait une histoire de boisson, sauf qu’il est 15h et qu’une seule bouteille a été ouverte. Au centre de ce cirque : Kim, crampée, orchestrant les débordements avec grâce.

Je suis témoin de la magie.

La préparation

C’est l’heure de se changer. L’écrivaine hésite entre deux kits : une robe jaune ornée de fine broderie qui, je la cite : « appuie le fait qu’elle est vietnamienne » ou une robe rose fleurie qui, je me cite : « lui confère un look boho-glam ».

Elle m’explique : « C’est important de choisir des vêtements en fonction de l’événement. J’ai fait une conférence devant des centaines d’entrepreneurs, il y a quelques jours. J’ai mis des talons de trois pouces – pas pour paraître plus grande, mais pour l’être dans ma tête – et une robe structurante. Pas pour mettre en valeur mes courbes, mais pour sentir tout mon corps. »

C’est la robe rose qui gagne.

On descend dans le lobby de l’hôtel pour rejoindre Ilaria et Daniele. Kim profite de ce moment d’attente pour nous raconter l’histoire d’une connaissance, un homme qui dansait nu (déguisé en cowboy) et qui se faisait grassement payer par un client au drôle de fétichisme. Ledit homme aimait boire sa bière dans les bottes juteuses du cowboy.

Tant qu’à être en présence d’une superstar de la virologie, Kim s’informe : « Est-ce qu’un virus de pied peut se propager à notre bouche? »

Je suis fascinée. J’ignore si cette candeur est véritable ou non. En y réfléchissant, je crois que Kim est consciente du privilège que lui offre son apparente douceur. Elle sait qu’elle a le pouvoir d’aborder n’importe quel sujet avec n’importe quelle personne. Qu’on ne la jugera pas déplacée. Voilà : elle connaît le pouvoir et il ne l’effraie pas. Elle s’en délecte.

En observant Kim, je perçois une envie de jouer, de constamment tester l’élasticité des limites. Je me demande si elle a déjà perdu à ce jeu… Pour l’instant, la scientifique semble réellement se questionner sur les probabilités de développer des oignons de pied sur les lèvres.

Stefka nous rejoint. Elle nous guide jusqu’au Centre d’arts où se déroulera la cérémonie. Le thème de cette neuvième édition du prix Nord Sud est l’immigration. Les deux auteures primées ont dû trouver une nouvelle terre d’accueil. L’Amérique pour Ilaria, le Québec pour Kim.

Kim Thúy avait 10 ans lorsque sa famille et elle ont fui le Vietnam. Elle a connu les camps de réfugiés thaïlandais avant d’arriver à Granby. Elle fait partie des dizaines de milliers de boat people débarqués au pays dans les années ‘70. Quand on la lit, on devine l’indicible douleur inhérente au déracinement. Une pointe de noirceur que sa flamboyante énergie se charge de camoufler en public.


La cérémonie

18h – Centre d’arts (Pescara)

Kim se tourne vers moi, impressionnée : « C’est sérieux ! Y’a plein de monde… » Vrai. Chaque siège de velours turquoise est occupé. Et ça sent beaucoup le parfum.

Plusieurs personnes l’interpellent. Elle signe un autographe, pose pour un photographe. Son rire communicatif attire l’attention. Le tourbillon lui va terriblement bien. Devant mon regard admiratif, elle me glisse : « Tu comprends, c’est beaucoup ça ma vie : ne pas savoir ce que je fais. Je vis très bien dans l’ignorance, sans comprendre tout ce qui se passe. Si je paraphrasais Bruce Lee, je dirais: I am like water. Je m’adapte au contenant. »

Je prends place dans mon siège réservé. Mon voisin manspread. La cérémonie débute avec l’hymne national. Tout le monde se lève. Je fais pareil. La soirée se déroule en italien (évidemment) et je ne comprends rien. Par contre, j’entends souvent le son « pubi » et donc je souris.

Un problème de fil survient. Bien entendu, Kim se lève pour régler la chose. Pas pour flasher, juste parce qu’elle est comme ça. Puis arrive l’heure de la célébrer.

On lui offre une médaille, une enveloppe contenant un chèque, et un joli bouquet de fleurs. Kim déclare, tout sourire : « Je me sens comme Miss Univers. » La foule l’adore.

L’hymne national canadien retentit. À la dernière note, l’écrivaine prend parole, les yeux bordés de larmes. La salle retient son souffle, émue : « Dans mon cœur, il y a eu un bon moment où je n’avais pas de pays. D’en porter un aujourd’hui, ça dépasse toute l’imagination que je peux avoir. »

Applaudissements. Un interprète italien entame la lecture du discours de Kim. Quelques minutes plus tard, elle me tend un papier sur lequel est inscrite la version originale.

Je comprends alors pleinement l’ovation spontanée que l’auteure vient de recevoir. Au-delà de son talent, de ses mots, il y a son authenticité et sa bouleversante vulnérabilité. Il y a son honnêteté et sa beauté. Celle qu’elle exhibe sans repos pour mieux résister.

Il est 20h30. Je suis en Italie avec Kim Thúy. Et j’embrasse l’invraisemblance de chaque seconde.


Le mot de la fin : le discours de Kim Thúy

« Je n’avais jamais cherché la définition du mot « réfugié » jusqu’à la rédaction de ce billet. Souvent, je me permets de le définir comme étant une personne qui a été éjectée de son passé sans avoir été projetée dans l’avenir et dont le présent est vide.

Ma famille et moi avons vécu quelques temps dans un camp de réfugiés. De ces mois, nous ne possédons en souvenir qu’une seule photo, prise par une Québécoise amie du frère du mari de ma tante. Cette amie inconnue était de passage dans ce camp et nous a trouvés grâce à une série de petits miracles. Elle nous a demandés de nous placer devant notre hutte aux murs faits de vieux sacs de riz en jute l’instant d’un cliché. Nous étions un groupe de treize, âgés de 5 mois à 39 ans. J’ai ressorti cette photo de nous après avoir vu aux informations celle du petit garçon Syrien couvert de poussière de béton, assis sur une chaise orange dans une ambulance. J’avais reconnu son regard qui ressemblait exactement aux nôtres: vides.

Nous avons quitté un Vietnam réunifié après 20 ans de séparation entre le Nord et le Sud. Sur le seuil des maisons le 30 avril 1975, les gens attendaient l’apparition de la paix. C’est pourtant le chaos du changement de régime politique qui s’est imposé. Dès lors, le rideau de fer est tombé pour servir de frontières entre le Vietnam et le reste du monde, entre le capitalisme et le communisme, entre les gagnants et les perdants. Nous nous sommes enfuis de cette nouvelle forteresse et avons eu l’incroyable fortune de trouver refuge en Malaisie. Dans ces endroits ajourés de fils barbelés, nous étions à l’abri de tout danger puisque nous n’appartenions plus à aucun territoire. Nous étions sortis de la ligne du temps et de l’espace. Nous connaissions la date de notre arrivée, mais aucun ne pouvait prédire sa date de départ. Puisque nous n’avions pas d’adresse, nous pouvions être déplacés d’un camp à l’autre sans ressentir le besoin de connaître notre destination. Comme des orphelins espérant des parents adoptifs, nous étions des apatrides qui rêvions les bras d’un pays.

Un jour, trois hommes, au nom du Canada, nous ont ouvert un dossier. Même sans électricité, la lumière s’est allumée cette nuit-là pour sept d’entre nous. Instantanément, le temps a recommencé à avoir un sens, car le présent avait reçu une promesse. La promesse d’un pays.

Dans le dictionnaire, le mot « réfugié » se trouve juste en-dessous de « refuge » alors que « immigrant » vient après « immeuble », dont la première définition donnée par le Petit Robert est « ce qui ne peut être déplacé ». En sortant de l’aéroport de Mirabel à Montréal, nous sommes devenus des immigrants avec nos précieux papiers jaunes rangés dans les poches de mon père. Avec ces documents officiels, le Canada venait de nous redonner une identité. Le parcours a pris fin pour laisser notre deuxième vie débuter dans la virginité des bancs de neige, dans le silence de la paix, dans le sourire des géants aux joues roses qui nous attendaient avec les bras ouverts.

Dès que j’ai franchi la porte de l’autobus qui nous a emmenés jusque ma deuxième ville natale, Granby, je suis devenue Canadienne sur-le-champ. Je suis tombée amoureuse de ces étrangers qui m’ont soulevée dans les airs et gardée contre leur poitrine comme si j’étais l’enfant qu’ils espéraient depuis toujours. Nous arrivions d’un endroit où nous attendions que l’eau suinte à travers les roches pour boire, se laver et laver l’infection provoquée par nos doigts qui tentaient d’atténuer la démangeaison des piqûres de fourmis de feu, de moustiques, d’insectes en fête. Puisqu’il n’y avait pas d’électricité ni l’eau courante, il n’y avait évidemment pas de miroir qui nous aurait rappelé au quotidien notre condition, notre corps ravagé et surtout, notre lente disparition. Mais, nous savions tout de même que nous ressemblions à ceux qui dormaient dans la poussière rouge de la terre à côté de nous. Pourtant, ces Québécois de Granby qui sont venus jusqu’à nous, qui nous attendaient dans le  parking de notre hôtel, n’ont pas hésité une seule seconde à nous enlacer, à nous réchauffer le corps et réveiller notre futur. C’est ainsi que je me suis revue la première fois. Dans leur regard, je me suis retrouvée et découverte. Jamais je n’avais été aussi belle qu’à cet instant-là. Je suis devenue un membre de la grande famille à la première seconde du premier contact, soit trois ans avant l’obtention de la citoyenneté canadienne qui a remplacé mon statut de nationless, d’apatride.

Notre icône national, Gilles Vigneault, a chanté que « notre pays n’est pas un pays, c’est l’hiver » et notre auteur chéri, Dany Laferrière a dit que notre été est particulier puisqu’il s’agit d’un été qui a connu l’hiver. Émile Nelligan, quant à lui, avait vu un jardin de givre sur sa vitre gelée. Les peintres du Group of Seven ont souligné à maintes reprises la magnificence de notre paysage nordique et la lumière du froid. Nous sommes si nombreux à célébrer la pureté et le sublime de ses horizons multiples que nous négligeons parfois d’admirer ses gens qui sont allés dans l’espace, qui siègent à la Cour Internationale de la Justice et surtout, ceux qui ont frappé à notre porte pour offrir à mes frères et à moi nos premiers pyjamas. Et qui continuent à apporter aujourd’hui des manteaux, des vélos, des tartes aux bleuets à leurs nouveaux voisins.

Personnellement, chaque fois que je retourne dans le passé, je suis émerveillée par le courage des trois agents de l’immigration canadienne qui ont osé parier sur nous, sur notre potentiel éventuel malgré nos habits usés à la corde, partiellement décolorés par le soleil et entièrement déformés par les nuits sans rêve. Ils nous ont sélectionnés même si nos regards ne reflétaient que le fond des puits asséchés. Mon pays, le Canada, a misé presque cent cinquante mille fois en deux ans. Presque cent-cinquante mille boat people vietnamiens ont reçu en cadeau un pays dont ils pouvaient prendre possession à leur guise. Certains l’ont apprivoisé lentement en apprenant des mots, un à un. Patiemment, ils ont formé des phrases qui leur ont donné une voix et surtout, des oreilles. Certains autres l’ont approché en échangeant quelques commentaires sur la température du jour avec les clients qui leur donnaient un pourboire en échange d’une pizza livrée encore chaude. Quelques-uns l’ont maîtrisé en se lovant dans l’enceinte d’un amour. Peu importe le chemin que nous empruntions pour saisir et mériter ce nouveau pays, le Canada s’est présenté à nous en tant que terrain de jeu et les Canadiens, en co-équipiers ou du moins, en spectateurs enthousiastes.

Il va de soi que nous avons beaucoup échangé pour apprendre l’un sur l’autre et l’un de l’autre. Mais, nous nous parlons également pour rire ensemble de nos malentendus et de nos impairs. Il est impossible pour un Canadien qui a l’habitude de pratiquer le camping comme une religion d’imaginer qu’un réfugié nouvellement immigrant puisse préférer le confort d’une maison. En même temps, il a fallu une épouse Québécoise dans la famille pour nous proposer des genouillères lors des longues périodes douloureuses de prosternation durant les obsèques d’un proche. Personne n’avait eu cette idée alors que la génuflexion est une tradition pratiquée depuis des siècles. De tous les apprentissages que j’ai reçus, allant de la façon de s’habiller en pelures d’oignon pour contrer le froid jusqu’à l’art de régler les différends dans le consensus, l’habileté de rêver a été la plus précieuse des leçons. C’est dans ce pays qu’on a insisté pour m’enseigner comment trouver ma couleur préférée et rêver un rêve qui soit mien. Certainement, nous devions parfois prendre une grande respiration pour terminer la quinzième heure de travail; ou se plier en quatre pour se métamorphoser de juge en technicien en aéronautique ou de chef d’entreprise à concierge; ou étudier par coeur des livres entiers pour entendre la mélodie de la langue, capter son esprit et l’injecter dans son sang afin qu’elle devienne une deuxième langue maternelle.

Les épreuves à surmonter et les défis à relever pour embrasser mon pays adoptif avec aise étaient innombrables. Or si nous avions la possibilité de remonter la machine du temps, nous referions le même parcours. Par affection, nous visitons le Vietnam de temps à autre. Certains d’entre nous y retournent même travailler, mais aucun membre de ma famille n’envisage de s’y établir de façon permanente car la fertilité, l’immensité et la liberté de notre terre d’accueil ont permis à nos racines de croître, se multiplier et s’implanter en profondeur.

On dit que les migrants qui ont traversé la frontière canadienne à la marche en plein hiver à 25 degrés sous zéro risquaient leur vie. Je vous dirais qu’ils étaient plutôt à la recherche de la vie. On dit aussi aux migrants qui traversent la mer qu’ils y trouveront la mort. Ma mère vous dirait que même morte, elle préfèrerait que ses cendres soient répandues dans les eaux canadiennes. Dans son pays. »

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