Comme tous les bons voisins de ce monde, les Canadiens français et les Américains ont un historique relationnel compliqué. Se faire regarder croche aux douanes: une tradition vieille de plus de 150 ans.

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1839: C’est Durham qui sonne l’alarme

Au début du 19e siècle, il y a pénurie de terres agricoles au Québec, et les familles manquent d’argent. Après l’épisode des Patriotes, qui culmine avec les batailles de 1837, disons que le climat politique n’est pas génial pour les Canadiens français. Ils sont nombreux à décider de tenter leur chance de l’autre côté de la frontière.

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On sait que le sympathique Lord Durham, dans son fameux rapport de 1839, traitait les Canadiens français de peuple «sans histoire ni littérature». Eh bien, il s’inquiétait aussi de cette émigration qui touchait surtout les jeunes, la percevant comme une menace plus importante pour la colonie que d’hypothétiques rébellions ou invasions étrangères. L’attitude des jeunes: une menace depuis 1839.

Pauvre Durham (not): l’exode ne faisait que commencer.

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1849: Les curés sont pas contents

En 1849, un comité spécial enquête sur le phénomène d’expatriation. Les chiffres sont nets: on est déjà rendus à un émigrant pour 27 habitants. Ce ne sont plus seulement les gens de Montréal et de Québec qui quittent: les campagnes sont également touchées.

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La majorité des émigrants ne veulent pas de terres ou de fermes (on n’est plus en 1842), mais bien travailler dans des manufactures de textiles, des mines ou des exploitations forestières, d’où leur intérêt marqué pour les villes ouvrières de la Nouvelle-Angleterre.

Les autorités religieuses tentent de retenir leurs ouailles en leur faisant miroiter une vie de misère s’ils vont aux États-Unis, mais sans grand succès. Pendant ce temps, les paroisses catholiques dirigées par des prêtres québécois essaiment en Nouvelle-Angleterre; au moins, les fidèles ne sont pas perdus. Fiouuuuuu.

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1861: Le Nord contre le Sud

À partir de 1861, la guerre de Sécession fait rage aux États-Unis alors que la question de l’esclavage divise le pays. Comme la situation économique s’est détériorée dans les années précédentes, beaucoup de Québécois rentrent chez eux. Mais l’administration coloniale ne fait pas grand-chose pour retenir les enfants prodigues de retour. Quatre ans plus tard, lorsque la guerre est finie (et que l’esclavage est bel et bien aboli, yé!), puis que l’industrie américaine a de nouveau besoin de main-d’œuvre, c’est reparti — et de plus belle!

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1880-1890 : L’âge d’or des «petits Canadas»

C’est la décennie où l’émigration est à son paroxysme: 200 000 Québécois quittent vers les États-Unis en 10 ans. Les familles se suivent, des grappes de villageois déménagent ensemble, et une multitude de «petits Canadas» (avec leur école, leur médecin, leur notaire et probablement une belle gang d’amateurs de potins) voient le jour autour des paroisses.

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Ce sont maintenant les Américains qui s’inquiètent. Le Commercial Advertiserde New York publie cette phrase alarmante: «Les essaims détachés de la ruche française prennent possession du terrain.»

L’intolérance de la part de la population américaine augmente au cours des décennies suivantes, et les Québécois réagissent à ces préjugés… notamment en envoyant leurs enfants à l’école anglaise et en adoptant la citoyenneté américaine.

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1930: Ça devient moins l’fun

À partir de 1930, l’émigration des Canadiens aux États-Unis prend des proportions très modestes. Le krach boursier enlève de l’attrait aux États-Unis, et l’économie canadienne reprend de la force à la fin de la décennie avec la Seconde Guerre mondiale.

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Les Américains profitent aussi de la première moitié du 20e siècle pour adopter des lois d’immigration restrictives (l’histoire se répète, coudonc…), avec notamment des quotas par nationalités à partir de 1921. La législation en place interdisait déjà aux travailleurs asiatiques, à certaines personnes handicapées, aux anarchistes, aux épileptiques (what?), aux mendiants et aux importateurs de prostituées (sans blague) d’immigrer. On commence à se sentir de moins en moins les bienvenus.

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Bilan de la période 1840-1930

Près d’un million de Québécois sont allés s’établir aux États-Unis, alors que le mouvement de rapatriement et l’immigration des descendants des émigrés n’auront ramené que 100 000 personnes au Québec.

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1992Émigrés 2.0 = Les snowbirds

L’American dream continue de mijoter dans le cerveau des Québécois. Il prend une nouvelle forme: les plus fortunés s’expatrient pour de bon, ou encore une partie de l’année (lire: quand il neige) sous le soleil, et plus particulièrement en Floride. Gilles Latulippe y fait salle comble, des investisseurs québécois développent le secteur touristique, et on peut acheter La Presse et Le Journal de Montréal dans les magasins.

En 1992, dans les belles années de ce qu’on finit par appeler Floribec, plus de 1 000 Canadiens se réunissent à Lakeland pour discuter d’assurance voyage. Ils mettent sur pied ce qui deviendra l’Association canadienne des «snowbirds».

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On dit que cette communauté est aujourd’hui en déclin, pour cause d’image «quétaine» et parce que c’est moins cher d’aller à Cuba, maintenant. Mais bon, le CanadaFest s’est quand même tenu à Hollywood Beach (FL) en janvier dernier, alors qu’ici, on se les gelait.

Il semble bien que la tendance soit inversée, aujourd’hui. Pour en savoir plus à ce sujet, on vous recommande le texte de Camille Dauphinais-Pelletier3 choses à savoir sur ce qui se passe à la frontière Canada-États-Unis.

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Merci à Bruno Ramirez, professeur au Département d’histoire de l’Université de Montréal et spécialiste en émigration du Canada aux États-Unis, pour son aide. Son livre La Ruée vers le Sud est publié aux éditions du Boréal.

 

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