Depuis quelque temps je constate chez mes amis célibataires un réel découragement dans leur recherche de l’âme sœur. Certains ont l’impression qu’il n’existe plus une seule personne libre et intéressée par une relation sérieuse. D’autres tiennent courageusement le flambeau sur les applications de rencontre comme Tinder, bravant les conversations à sens unique, les réponses composées uniquement d’émojis et, plus fréquemment, les messages grossiers, voire insultants.

C’est quand une amie m’a envoyé une capture d’écran du premier message d’un match Tinder disant «On fourre-tu loll» que je me suis demandée: est-ce que c’était mieux avant?

Et si vous me connaissez un peu, vous savez que par «avant», je veux dire au Moyen-Âge, période qui exerce sur moi une fascination illimitée.

Quelles leçons tirer des rites amoureux médiévaux?

Je m’étais déjà intéressée à la littérature de l’amour courtois, et je trouvais cet idéal amoureux attirant. L’idée d’un jeune homme épris d’une dame jusqu’au plus profond de son âme, ça venait faire vibrer ma corde romantique en s’il vous plaît.

J’ai donc cherché à savoir si on pouvait tirer de ces rites amoureux médiévaux quelques leçons que ce soit quant à nos rapports face au désir.

Est-ce que l’histoire pourrait nous permettre de sortir du «Heyyyyyy» initial?

Tout d’abord, tentons de définir ce qu’est exactement l’amour courtois. Selon Wikipédia, vulgarisateur suprême, l’amour courtois est une méthode «ritualisée pour tenter de séduire une femme de qualité sans l’offenser et en lui dédiant des poésies.» Ça date du Moyen-Âge, autour du 12e siècle.

C’était en fait un jeu stratégique aux règles rigoureuses et qui se déroulait en cinq étapes.

La première étape est celle où un jeune homme célibataire croise le regard d’une femme mariée de haut rang et tombe éperdument amoureux d’elle.

Le jeune homme est alors appelé fehendor, le soupirant.

Les sentiments qu’il éprouve ne sont pas encore avoués. C’est ce qu’on appellerait aujourd’hui un esti de gros kick.

C’est là que naît un combat sans merci entre douleur et joï. Le joï, c’est une promesse d’extase amoureuse, un sentiment qui pousse l’amant à se dépasser. En gros, ce qu’on appelle la douleur exquise, ce sentiment qu’on connaît tous si on a déjà eu au secondaire un amour secret pour un ou une camarade qui n’en avait aucune idée. Tu la croises dans le corridor et ton cœur s’arrête. Il traverse la cafétéria et tu transpires comme un cochon. Tsé?

À la deuxième étape, le jeune homme essaie de se rapprocher de la dame.

Il se présente, il la cruise timidement, mais il n’a toujours aucune espèce d’idée si la femme en question le trouve intéressant ou non. Il devient alors un precador, un suppliant. Encore là, le mélange atroce de peur, de timidité, mais aussi d’excitation et d’émoi d’avoir eu un premier contact est extrêmement fort. C’est ce qui fait vivre le jeune dude: ce désir envahissant et cette interdiction de l’assouvir.

À la troisième étape, la communication est enfin installée.

La dame échange avec lui, ce qui signifie qu’elle a accepté ses hommages. Le jeune homme est devenu entendedor. Il doit lui démontrer sa loyauté éternelle, sa soumission totale, à l’aide de poèmes et de chansons.

En voici un exemple:
Ma dame a tel conoissance
Et tel renon
Que g’i ai mis ma fiance
Jusqu’en son.
Meus aim que d’autre amor don
Un regart, quant le me lance!
É ! é ! é !

Traduction familière:
Ma chick est tellement connue
Et populaire
Que j’ai mis genre TOUTE ma confiance en elle
Plus que l’amour d’une autre chick, Je préfère
Yink un regard, quand c’est elle qui me le lance.
Hé, hé, hé!

Constatez comme les hé hé hé ne sont pas sans rappeler la toune Blurred Lines, qui cherche tout aussi maladroitement le même résultat.

Si tout va bien, la quatrième étape représente le drut, le fruit de ses efforts. 

C’est l’accomplissement de son désir, l’union charnelle. MAIS. Ce n’est pas nécessairement du sexe. Ça peut être un french. Néanmoins, c’est un aboutissement où le joï peut enfin être libéré.

Sinon, et comme cinquième étape, la dame peut imposer l’asag, une épreuve permettant au jeune dude de prouver par ses actions et surtout par sa maîtrise de lui-même qu’il mérite hors de tout doute l’affection de sa madame.

On voit bien, donc, que l’amour courtois est un amour qui n’a de valeur que dans l’entretien du désir.

Pour le jeune homme, c’était une façon de s’entraîner à maîtriser ses ardeurs, à développer des manières raffinées qui lui permettraient de monter les échelons sociaux et éventuellement de se retrouver dans les bonnes grâces d’un seigneur, souvent le mari même de la dame conquise.

On attendait de la femme un comportement irréprochable et tout l’honneur de la famille reposait sur sa chasteté.

Pour la femmes, c’était une occasion de vivre de réels sentiments amoureux à une époque où les mariages de haut rang étaient plutôt stratégiques et politiques.

C’était toutefois extrêmement dangereux pour elle. On attendait de la femme un comportement irréprochable et tout l’honneur de la famille reposait sur sa chasteté.

Et bien que son consentement soit vital dans le jeu de l’amour courtois, ça ne restait qu’un jeu. Son corps ne lui appartenait pas, il appartenait à son mari.

De plus, tout au long de mes recherches, j’étais tiraillée par deux constats.

D’une part, ce désir étalé et entretenu dans le temps ressemble aux sages conseils de ma mère, qui me disait de prendre mon temps en amour.

C’est toujours mieux quand on sent qu’une personne s’intéresse réellement à nous, que nos conversations n’ont pas d’autre but que d’apprendre l’une de l’autre. On aime sentir que l’autre n’est pas pressé de coucher avec soi, qu’il souhaite sincèrement harmoniser son rythme avec le nôtre. Mais a-t-on encore le temps, à notre époque, de prendre notre temps?

D’autre part, ce jeu de séduction, avec ces règles strictes et visant la conquête d’une femme, me fait penser à une version fancée du discours sexiste et misogyne des soi-disant experts en séduction, ceux qu’on appelle en anglais les «pick-up artists».

Ceux qui affirment de façon paradoxale qu’une femme c’est donc compliquée, mais qu’il existe des techniques faciles pour gagner la clé de leurs petites culottes.

J’ai l’impression qu’on n’accorde plus beaucoup d’importance à l’honneur, dans nos interactions affectives.

Ça me rappelle leurs disciples, souffrant du syndrome du «bon gars», qui croient qu’une femme leur doit de l’affection juste parce qu’ils l’ont complimentée.

Peut-être que la grande différence entre 2017 et le 12e siècle, c’est l’honneur.

L’humble fierté d’être une bonne personne. J’ai l’impression qu’on n’accorde plus beaucoup d’importance à l’honneur, dans nos interactions affectives. J’ai l’impression que quelqu’un pour qui l’honneur est important ne ghostera pas, n’enverra pas de messages vulgaires.

L’historien Damien Boquet affirmait que la vergogne (la peur de la honte) émotion omniprésente au Moyen-Âge, avait complètement disparue aujourd’hui.

Si donc on devait retirer quelque chose de l’amour courtois, à défaut d’en réinstaller les mécanismes en 2017, je voterais pour un retour de la vergogne… et des poèmes.

Parce que j’ai l’impression qu’on est une méchante gang à préférer 3-4 vers à 3-4 dick pics.

 

 

Pour lire un autre texte d’Audrey Pageau-Marcotte: «Les prénoms les plus tendances pour 2017».

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  • Xavier Turgeon-Bertrand

    Le message de votre article est très orienté vers une vision féminine de la séduction, où l’homme doit séduire la femme. Le prémisse que l’homme contemporain ne respecte plus les femmes via les applications de rencontres est fausse. L’humain ne respecte plus l’humain via les réseaux sociaux (et la séduction). Il est autant difficile pour un homme que pour une femme de rencontrer quelqu’un sur Tinder et dans la vie en général. Le manque de respect est totalement partagé des deux côtés.