J’haiiiiiis les années bissextiles. En 2012, mon couple (et ma petite cellule familiale) a explosé. Les mille morceaux de moi sont restés longtemps épars sur le plancher. Petit bout par petit bout, je me suis reconstruite. J’ai recommencé à courir, à me nourrir convenablement. J’ai diminué ma consommation d’alcool. J’ai repris le travail. J’ai pris – puis cesser de prendre – des antidépresseurs. J’ai frenché des gars. J’ai eu des amants. J’ai lancé le projet des RoseMomz avec deux amies. Cet été, j’étais resplendissante, aux dires de certains. Ne le répétez pas, mais j’étais plutôt d’accord. Je me sentais vivante, vibrante.

Pis là, je ne sais pas ce qui est arrivé, à l’automne, tout s’est déglingué en même temps.

J’apprends à me forcer le sourire.

Il y a quatre ans, c’était facile de parler de ma douleur, tout le monde comprenait que je sois cassée. Aujourd’hui, c’est plus subtil, alors les gens sont mal à l’aise quand je leur réponds «bof» à leur «comment ça va?» qui ne visait pas tant que ça à prendre de mes nouvelles. J’apprends donc à me forcer le sourire, je me rappelle que les gens s’en foutent un peu. Et même lorsqu’ils ne s’en foutent pas et qu’ils ne savent juste pas quoi répondre à un «je trouve ça vraiment tough», polie comme je suis, je les épargne.

Dernièrement m’est revenue cette conversation que j’avais eue avec Patricia, il y a quatre ans, quand j’étais une crotte de nez effouarée. Pat, elle en a traversé des épreuves et des crashs dans sa vie. Plus que son lot. Plus que la moyenne des humaines que je fréquente. Mais je ne l’ai jamais vue terrassée. Je lui avais demandé comment elle faisait pour avoir réussi aussi souvent à repartir à zéro après un coup dur.

Un genre de mantra, qui me suit depuis le Cégep.

«J’ai un truc ben niaiseux, mais qui est super efficace pour moi.»

Elle a laissé passer quelques secondes. J’étais suspendue à ses lèvres.

«C’est un genre de mantra, qui me suit depuis le Cégep. Il est comme apparu dans ma tête pendant une nuit d’insomnie, la fois où j’étais à terre, dans un mélange de mononucléose et de peine d’amour. Tu t’en souviens?»

«Quand t’avais découvert que ton chum, l’amour de ta vie!, te trompait parce qu’il avait prononcé le nom d’une autre fille en faisant l’amour avec toi?»

«C’est en plein cette fois-là. Je n’avais même pas eu la force d’abandonner mes cours, pis j’avais coulé tous mes cours au Cégep. Je pensais mourir. C’est là que j’ai commencé à utiliser mon mantra.»

Je me répète dix fois, cent fois de suite : quand t’es pus capab’, t’es capab’ encore.

Je ne suis pas particulièrement une personne à mantras, mais je voulais connaître le sien. Je ne perdais assurément rien à l’essayer.

«C’est simple. Chaque fois que je me sens sur le bord de tout abandonner, je me répète dix fois, cent fois de suite : quand t’es pus capab’, t’es capab’ encore. Un peu le matin, tout de suite après le réveil. Pis au fil de la journée, à différents moments de découragement.»

Le soir même, je m’étais couchée avec un énorme motton dans la gorge. Et j’avais tout de suite pensé à son mantra. Au bout de cinq minutes, je dormais comme un bébé. Je pense même que ça avait été ma meilleure nuit depuis ma séparation (si on exclut celles de sommeil induit par des peulules, avec la moitié de la journée suivante passée dans la brume).

Donc, comme je disais, ça ne feel pas, depuis quelques mois. Je ne suis pas la seule, je le sais, les temps sont moroses. Ça faisait un boute que je n’avais pas eu aussi mal, autant envie de me sauver dans un endroit où personne ne me connaît, même pas moi, de tout lâcher, autant l’impression que ma vie est bord en bord un échec.

C’est franchement désagréable. J’ai beau crier dans mon salon, m’anesthésier avec du vin, pleurer tous les soirs dans mon lit et me réveiller avec des yeux de crapauds, ça ne s’arrange pas. Et voilà qu’un jour, pendant une longue sortie de jogging où mon corps était désespérant de lourdeur et de lenteur, le fameux mantra magique de Patricia m’est revenu. Quand t’es pus capab’, t’es capab’ encore. Quand t’es pus capab’, t’es capab’ encore. Quand t’es pus capab’, t’es capab’ encore.

Je pense qu’il y a de quoi dans le fait d’avouer qu’on est au bout du bout.

C’est triste que je ne puisse pas vous mettre ça en audio ici, vous auriez le petit rythme que ça fait dans ma tête, qui a un effet vaguement hypnotisant.

Je ne sais pas pourquoi c’est aussi efficace. Je pense qu’il y a de quoi dans le fait d’avouer qu’on est au bout du bout, une sorte d’acceptation de la situation, avec le rappel qu’on a déjà vécu des moments aussi durs et qu’on y a survécu. C’est du moins ce que ça réveille en moi, le désir d’accepter de me laisser traverser par la douleur et la tristesse, de me rappeler que je suis plus roseau que chêne, que je plie peut-être plus facilement que d’autres, mais que jusqu’ici, je n’ai jamais rompu.

Aussi, ça me donne un break de mes pensées. Plutôt que de tourner et de retourner pour une millième fois dans ma tête une des quelques histoires de marde qui m’alourdissent en ce moment et m’aspirent vers le bas. Et comme je ne sais pas où trouver le piton OFF dans ma tête, pour m’offrir un répit, je me lance dans mon mantra.

Quand t’es pus capab’, t’es capab’ encore. Quand t’es pus capab’, t’es capab’ encore. Quand t’es pus capab’, t’es capab’ encore.

Voilà, je me sens généreuse, c’est mon cadeau de Nouvel An pour vous toutes et tous. Par chance, l’année bissextile est derrière nous, alors tout va se replacer. Bonne année 2017!

 

 

Pour lire un autre texte de Brigitte des Rosemomz : «La beauté, quel ennui!»

——