Ma p’tite me pleurait dans les bras, talleur. Elle s’est relevée, voulait me parler de la roche qu’elle n’a pu présenter à la garderie. Roche trouvée le matin même dans la rue. Mais bon, à cinq ans, il semble qu’on puisse s’attacher intensément à pas mal n’importe quoi. C’est quasi attendrissant. Elle aimait le gris, qu’elle m’a dit. Et le doux.

J’pense que la facilité au bonheur crisse le camp le jour où les roches ne nous émeuvent plus tant.

Après elle a pleuré parce qu’elle s’ennuyait de son papa. Et ça, ç’a été plus difficile à gérer, notamment parce que ça me tristait fort, sa peine, son ennui. Que je me sentais limitée dans ma capacité à l’aider, à remplir le trou de l’absent. Je pouvais bien lui dire qu’elle le verrait demain, mais c’était dans le là-maintenant que s’opérait la déchirure. Je l’ai juste bercée longtemps, en alternant des chansons et des histoires de pet et tous les « je t’aime » que je pouvais. On s’est mises à parler de ce qui la rend heureuse, d’une idée à laquelle elle pouvait se tenir jusqu’au lendemain. Elle a choisi les châteaux de sable. On en a construit quelques-uns à coup de murmures dans nos oreilles respectives. Elle a fini par rire, par regagner son lit pour s’y mettre en petite boule. Je l’ai spoonée un moment, je l’ai spoonée jusqu’au sommeil. Je me disais que cette peine et cette consolation, cette somme toute facile consolation, ça sera trop vite remplacé, sans doute, par les tristesses et les coups et parfois même l’horreur pour lesquels tous mes efforts de réconfort seront vains. Je ne pourrai pas la protéger de la vie. Du moins, de toute la vie.

Alors que je la serrais, ça me prenait au cœur. J’avais en tête, des douleurs qui n’ont pas nom.

Je me voyais impuissante. C’est ça que ça fait la souffrance de l’autre, donner la mesure de l’impuissance à apaiser, à effacer, à réparer, à faire oublier. À juste un peu bêtement pouvoir regarder, écouter, hocher de la tête. Recevoir la lourdeur qui pèse et plombe avant que le quotidien et les solitudes ne se reprennent, chacune de leur côté. Comme ces huit fois, depuis le début de la session où des étudiantes, où huit étudiantes, où huit humaines, sont venues s’asseoir sur la chaise noire à côté de mon bureau pour me raconter, avec des voix anesthésiées, ce que ce sont permis des personnes sur leur corps et avec leur corps. Des intrusions, des agressions, des viols, des coups. Avec pour résultat. Du vide en dedans, qui ne part pas. Des yeux embués. De l’anxiété. Un goût de mort dans la bouche, sans arrêt. Une incapacité à se laisser aller avec autrui, à s’abandonner. La haine, la si grande haine de soi. Blessures invisibles, mais qui saignent en permanence. Écorchées jusque dans le fond de l’être. Et je ne peux le nommer qu’en euphémismes, qu’en effleurant à peine leur réel.

Avec certaines, j’ai pas pu me retenir de pleurer tellement je ne parvenais pas à comprendre comment esti comment calice comment viarge on avait pu se permettre « ça » sur elles. Comment la réaction de leur entourage, trop souvent, avait été de l’ordre du « calme-toi, c’est pas si pire que ça ».

Violence ordinaire, je t’ai rarement autant détestée.

Des petites filles, ce sont. Des petites filles assises un peu partout dans mes classes. Qui traînent ça du matin au soir et dans leurs cauchemars. Et qui n’en parlent quasi jamais.

J’pouvais ni les bercer, ni leur raconter d’histoire de pet. Y’avait sweet fuck rien à dire, rien à faire. Sauf recevoir tout ça. Sauf leur dire que c’est dégueulasse. Sauf leur dire qu’elles ne sont pas seules. Sauf leur reconnaître une force, celle de se tenir debout, malgré tout, et d’affronter les jours. Un par un.

À chaque fois. Après leur départ, j’ai cherché mon air.

À chaque fois. Le soir. J’ai serré ma fille un peu plus fort. Mon p’tit, un peu plus fort. Ils peuvent ben brailler pour des roches, pour la toast coupée en carrés et pas en triangles, pour l’ennui, pour le mauvais parc, pour les bas dépareillés. Pour tout ça, je peux. J’ai le pouvoir de mieux-ter. D’arranger. J’essaie de pas trop pensé à tout ce que je ne pourrai pas, à ce qu’ils devront endurer. Je me permets un certain déni. La chienne, sinon, est trop forte.

Je l’ai donc spoonée jusqu’à son sommeil, jusqu’à ce que son petit doigt lâche le mien, jusqu’à son souffle lent. Je me suis assurée que sa roche était dans sa poche de manteau, pour le lendemain, tristement contentée de ce pouvoir sur la peine de mon humaine préférée.

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Pour lire un autre texte de Véronique Grenier : « La vie modèle »