La vie modèle. Celle que l’on voit dans nos rêves, dans les films, les magazines. Celle qui est vendue dans les quincailleries, les concessionnaires automobiles, les animaleries.

Le bonheur, toujours là, tout et si près.

Le bonheur appris et transmis. Parsemé de « il faudrait », de « tu devrais », de « c’est ainsi ». La scolarité réussie, un emploi satisfaisant, un conjoint qui sourit, un mariage peut-être Walt Disney nous fait encore de l’effet, une maison coquette avec son herbe verbe et sa clôture blanche, un enfant sage, deux enfants sages, des voyages à la mer à la plage ailleurs, des soupers avec les amis, des promotions, gravir l’échelle de la vie, un chalet, un bateau, le chien qui remue de la queue au retour des maîtres, une voiture, deux voitures. Un garage. Des télévisions qui murent la vie, la jouent. Les jours passent et défilent. On se tient la main, on gambade. Des bottes pour les flaques d’eau. La retraite, un jour. Des petits-enfants. Regarder alors vers l’arrière avec une satisfaction certaine. Le cumul des objets. Les rires. La vie réussie.

Pendant tout ce temps, toutes ces minutes, toujours, des yeux brillants.

C’est cela, le projet. Le contour de notre avenir, la condition de notre présent. La mesure. Ce qui permet de valider chacun de nos choix, de nos orientations. De notre valeur et de celle de cette existence qui cherche à se dérouler, à se déployer en se collant à ce rêve si unique, mais pourtant pareil pour tous. L’urgence et la nécessité de s’y conformer. De s’y réduire pour être certain de bien s’insérer dans son cadre. De vouloir les bonnes choses. De bien les exposer pour que les autres sachent que tout va bien, que l’on y arrive, que l’on y touche, au bonheur. On y travaille si fort.

Mais. On y est si seul. Pour tout tenir. Paradoxe de l’hypermodernité, on dit. À l’individu tout semble possible et atteignable et il peut s’il veut, il a le choix, la liberté. Ses rêves toujours au bout des doigts. Et il est là, anxieux et replié, croulant sous le poids de sa vie rêvée. Tellement responsable, seulement responsable. De ses échecs, de sa réussite. De son humaine condition. Il est crispé. Perdu. Désorienté. Aliéné.

Parce que toujours dans cet avant. Dans le plus. La vie rêvée placardée dans les autobus et les stations de métro est un point dans le temps. Une projection. Qui ne restera, pour la plupart, que cela. Une ligne à atteindre. Les efforts et la sueur et les comprimés pour vaincre la nuit ne permettant pas nécessairement d’y parvenir.

On se dira tout de même que demain, le bonheur. Ce week-end, le bonheur. Plus tard, le bonheur. Tous ces autres qui semblent aussi courir après lui.

Et dans le sommeil qui tarde, quand le moment de la fuite cesse parce que les heures creuses le permettent, il reste quoi. La vue des dettes, du bonheur cheap dans les babioles du Dollorama, des larmes qu’on ravale, des enfants qu’on presse, des repas qu’on avale en famille devant des écrans, du silence, de l’herbe qu’on n’a pas coupée.

Et au matin, la vue du soleil redonne espoir et on oublie que Camus martèle qu’il n’est que résignation. On avale le café. On ordonne sa liste de choses à faire, d’heures à meubler. On pense à son voyage, à son corps à muscler, à la prochaine voiture à acheter. Les yeux grands fermés. On retourne au travail pour y performer. Pour y donner toute sa substance. Don de soi. Oubli de soi. On se retourne les sourires.

L’échec n’est pas une option. La vie modèle n’en fait pas mention.

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La pièce Unité modèle, présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, pose un regard juste et troublant sur le surendettement de la classe moyenne et notre rapport à l’image, sur notre quête perpétuelle de l’inaccessible bonheur.

La pièce est une oeuvre de Guillaume Corbeil, mise en scène par Sylvain Bélanger et interprétée par Anne-Élisabeth Bossé et Patrice Robitaille. Elle sera jouée du 12 avril au 7 mai.