Madame,

Le souvenir de notre première rencontre n’a encore rien perdu de sa fraîcheur. Comme c’est souvent le cas avec les filles que j’aime, je vous ai parfaitement connue avant que vous ayez la moindre conscience de mon existence.

C’était en 1997.

Vous naviguiez sur un fleuve du Brésil ou du Pérou, en tout cas le genre d’endroit où certains insectes dégueulasses n’ont pas encore de nom. Un immense serpent numérique digne de Paintbrush attentait à votre vie et Ice Cube n’était pas content… First Love! Était-ce vos yeux de gitane? Était-ce vos cuisses d’Aphrodite?  Votre sueur de Glow by JLo ? Je ne saurais dire. Ain’t it funny, n’est-ce pas?  Cependant, un je-ne-sais-quoi m’a transporté au pays de l’amour et de la fascination. Cette fameuse contrée où les clichés de nos idoles tapissent nos agendas et où on porte des t-shirts avec leur photo mal imprimée achetés dans une tabagie qui s’appelle juste « Tabagie ».

Nous nous sommes rencontrés à l’orée de ma puberté et vous m’avez accompagné tout au long de cette période gorgée d’acné, de mascara Cover Girl et de cotons ouatés Ecko. De mon premier party de sous-sol douteux, j’entends encore les échos de Let’s get loud. Que de plaisirs collectifs (mais surtout solitaires) ai-je vécus grâce à vous! Aujourd’hui encore, j’ai gardé intact mon bonheur à vous voir fouler les tapis rouges en portant du gloss assez brillant pour guider des avions en pleine nuit.

Je vous ai aimé inconditionnellement et continuerai à le faire malgré toutes vos collaborations avec Pitbull. Voyez-vous douce J.Lo, vous appartenez à cette caste restreinte d’artistes que nous n’aimons plus pour ce qu’ils font aujourd’hui, mais parce que nous les avons aimés jadis. Vous êtes de ces Backstreet boys, Gabrielle Destroismaisons, Avril Lavigne et tous ces autres qui habitent nos soirées karaoké enivrées et nous font crier « Woooo! C’est ma toooooouuuuuune! »

Nous n’avons aucune bonne raison de vous aimer.

Pourtant, nous vous adorons toujours et courons vous voir en spectacle au Metropolis et, On the floor, nous nous noyons avec plaisir dans la sueur du gars-trop-grand-qui-nous-cache-en-avant.

Vous ne mesurerez jamais l’importance que vous avez tous dans nos vies. « Love don’t cost a thing« , disiez-vous. Vous aviez raison! Vos nouvelles chansons douteuses, vos concerts gênants et vos films pourris n’ont jamais été gratuits; même si parfois ils auraient dû l’être. (Hormis l’intemporel Maid in Manhattan.)

Et pourtant, on s’en fout! Nous n’avons que faire de la qualité. Elle n’a plus d’importance. Vous l’avez dépassée. Ce qui nous importe chère Jenny from the block (ainsi que tous vos autres collègues), c’est que nous vous adorons parce que vous êtes soudée à des temps d’existence que nous regardons avec tendresse. Votre valeur, c’est que votre existence maintient encore en vie une parcelle de notre adolescence. En fait, vous êtes l’incarnation des syndromes de Stockholm que nous entretenons avec notre adolescence.

Tant que vous existerez aimable Jennifer, tant que vous chanterez des airs latins poches, tant que vous ferez des films d’action/thriller-sensuels cheap, mon adolescence me criera « I’m Real feat. Ja Rule« . Et je vous en serai éternellement reconnaissant.

Veuillez agréer, Madame Lopez, l’expression de mes sentiments les plus distingués,

Votre humble dévot,

Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques

Envoyé de mon iPad

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Pour lire un autre texte de Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques : « Pour en finir avec le ‘Ça va mieux ici qu’ailleurs' »