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Collectionner les preuves de mon harcèlement

Depuis janvier, j’ai pris plus de 200 captures d’écran. Mon dossier “harcèlement” est bien en vue sur mon bureau d’ordinateur et je continue de le garnir.

Par
Lili Boisvert
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Comme pour beaucoup de gens, les réseaux sociaux sont une partie importante de ma vie. Étant journaliste et chroniqueuse, je les ai toujours utilisés à des fins professionnelles, pour diffuser du contenu et échanger avec les gens intéressés par mon travail.

Cet hiver, j’ai animé une émission de télé sur la sexualité. Je n’ai rien changé à ma manière d’utiliser les réseaux sociaux. Mais eux ils ont changé.

Du jour au lendemain, ils sont devenus une source continue de stress, lorsqu’ils se sont mis à me régurgiter une enfilade de commentaires et de messages d’hommes m’objectifiant et me faisant des avances insistantes.

Des hommes qui me traitent de “cochonne”. Qui m’appellent “chérie”, “poupée”, “pussy”, “miss”, “la p’tite”, “cocotte”. Des hommes qui me posent des questions sur ma vie sexuelle. Des hommes qui m’envoient chier quand je ne leur réponds pas.

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Des pokes quotidiens de la part d’inconnus. Des hommes qui m’assaillent de salutations.

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Des hommes qui commentent mon physique. Encore et encore et encore. Qui me disent qu’ils aiment les rousses. Qui me disent qu’ils me trouvent jolie et qui précisent : “j’ai le droit de te le dire”.

Des hommes qui me disent ce que je dois faire pour “pogner plus”.

Des hommes qui m’envoient des photos d’eux nus.

Des hommes qui me bombardent d’autocollants de chien qui tient un cœur. Puis de chien qui souffle un baiser. Puis de chien qui tient des fleurs. Puis un chien qui envoie la main.

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Des hommes qui m’invitent à leur chalet. Qui, devant mon silence, s’entêtent, tentent de me faire sentir coupable de ne pas donner suite à l’invitation.

Des hommes qui n’y vont pas par quatre chemins.

Des hommes qui considèrent que je dois leur répondre, que j’ai le devoir d’entretenir des conversations avec eux.

Des hommes qui m’insultent, puis qui m’écrivent en privé pour m’inviter à aller prendre un verre afin de discuter de “nos divergences de point de vue”.

Des hommes qui disent qu’ils aimeraient m’agresser sexuellement. Puis, qui, devant mon silence, ajoutent que quand je serai “vieille et laide”, je vais les supplier de m’agresser.

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Des hommes qui veulent savoir si j’ai une webcam. Qui veulent savoir où j’habite. Un homme qui dit qu’il sait où j’habite. Qui mentionne effectivement le nom de ma rue.

Ceci.

Depuis janvier, j’ai pris plus de 200 captures d’écran. Mon dossier “harcèlement” est bien en vue sur mon bureau d’ordinateur et je continue de le garnir.

À un certain moment au cours des dernières semaines, devant ce tout harcèlement, j’ai éprouvé de la détresse psychologique. J’ai parlé de ce que je vivais à des personnes dans mon entourage. Mais mes collègues et mes amis n’ont pas vraiment compris ce que je leur disais.

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Peut-être que moi-même, avant de le vivre, je n’aurais pas compris. Des inconnus qui me font des avances sur une base quotidienne? Bah, c’est plutôt flatteur, non?

Sauf que je ne me suis pas sentie flattée. Je me suis sentie sale et seule. L’émotion qui est revenue le plus souvent, c’est un sentiment d’impuissance mélangé à de la colère, suivi d’une grande lassitude.

Une partie du contenu de mon dossier harcèlement.

L’un des moyens que j’ai trouvés pour me “défendre” a été de publier certains messages de mes harceleurs publiquement, sur ma page Facebook. Le fait de mettre ça dans mon fil d’actualité, de voir des amis, des alliés prendre ma défense, ça m’a donné l’impression de reprendre un peu le contrôle de la situation.

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Mais ça a aussi provoqué une levée de boucliers de la part de plusieurs hommes qui se sont mis à m’ordonner d’arrêter de publier les messages de mes harceleurs. “Je ne veux pas voir ça”, qu’ils m’ont écrit. “Tu devrais garder ça pour toi!”

En gros, publier ces messages de harcèlement faisait de moi une “narcissique” “prétentieuse” avec mes “rants” “pas professionnels” d’”attention whore”.

Visiblement, ça en rendait plusieurs inconfortables.

Ils souhaitaient que je m’accommode ce harcèlement sans m’en plaindre. “T’as juste à les ignorer”, m’a-t-on répété inlassablement. Selon eux, je devais accepter ces comportements masculins (je n’ai reçu aucun message harcelant venant de femmes) comme étant une fatalité. Ils m’ont dit que si cela m’importunait, je n’avais qu’à fermer mon ordinateur et mon téléphone. Ou que je n’avais qu’à “bloquer” les harceleurs.

(By the way, ce qu’énormément de gens semblent ne pas comprendre par rapport à la fonction “block”, sur Facebook ou sur Twitter, c’est que quand tu bloques, c’est parce que tu AS DÉJÀ été harcelée. Le mal est déjà fait. C’est une stratégie de contingentement, pas de prévention. Bloquer ne protège pas contre le harcèlement.)

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D’une manière ou d’une autre, on estimait que c’était à moi à me retirer des réseaux sociaux ou à changer mon comportement. Pas à ces hommes. C’était mon problème, ma faute, ma responsabilité.

En me lisant, vous vous direz peut-être vous aussi que si j’insiste pour parler de ça, c’est parce que je veux m’apitoyer sur mon sort, attirer l’attention sur moi ou parce que je veux vous convaincre de mon sex-appeal.

Très bien.

Ne m’écoutez pas, moi.

Mais prenez conscience d’une chose : le phénomène du harcèlement et du sexisme en ligne est répandu. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Broadband Commission, qui note entre autres que les femmes les plus ciblées ont entre 18 et 24 ans. L’initiative fondée par l’UNESCO et l’Union Internationale des Télécommunications évalue par ailleurs que la violence en ligne contre les femmes (menaces de viol, menaces de mort, harcèlement) entache la liberté d’expression féminine.

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Oui, dans mon cas, le harcèlement a été soudain et brutal, parce que je suis devenue animatrice d’une émission de télé sur la sexualité. Mais énormément de femmes expérimentent ceci, à différentes échelles. C’est comme si le harcèlement de rue et le harcèlement sexuel en général avaient tout naturellement infiltré le web, comme s’ils y avaient là aussi tous les droits.

D’ailleurs, dans un article du Monde, cette semaine, une spécialiste de la violence faite aux femmes observait justement que les jeunes filles développent en ligne “des stratégies d’évitement comme dans la rue”.

Plusieurs de mes collègues connaissent très bien le phénomène du harcèlement en ligne.

D’autres personnes savent aussi de quoi je parle. Des personnes qui ne sont pas chroniqueuses ou journalistes, qui ne parlent pas de sexualité dans le cadre de leur travail, mais qui ont tout simplement la drôle d’idée d’être des femmes sur Internet.

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*Les noms et les avatars ont été retirés des messages par crainte de représailles.

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Pour lire un autre texte de Lili Boisvert : « Sexe obligatoire »

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