Aujourd’hui, j’aimerais te parler d’identité et du sens d’un certain mot.

Il y a un bar qui a tout récemment ouvert ses portes, coin Ontario / Sanguinet, baptisé Nexus. De prime abord, il est pas tant différent des autres pubs du Quartier Latin, mis à part qu’on te sert des drinks portant des noms comme Thirsty Kirby; que t’as la soundtrack de Hotline Miami qui te blaste dans les oreilles; que tu regardes sur les TVs murales des streams de Counter-Strike au lieu de la game du Canadien; que tu te ramasses autour d’un écran à jouer un match de Mario Kart ou de Towerfall avec ta pinte et tes chums au lieu de te retrouver autour d’une table de pool…

Ce que je viens de décrire est communément appelé un barcade (le premier qui dit le mot smartbar, j’lui lance une banane), une nouvelle génération de lieux sociaux pour une nouvelle génération d’individus qui s’agrandit exponentiellement en nombre. Je ne parle pas des Xs, ou des 00s, ou des Post-Millennials mais de quoi de plus précis. Je parle ici des gamers.

Et c’est quoi, un gamer?

Cette communauté est apparue il y a quelques décennies sous la forme d’un groupe inclusif pour ceux qui se sentaient rejetés et isolés dans leur intérêt pour les jeux vidéo. L’identité du gamer s’est définie par plusieurs comme étant un refuge pour ceux qui aimaient jouer, mais qui ne supportaient plus de se faire ostraciser par une société qui les dépeignait de façon péjorative.

L’assertion de notre identité est un rite de passage auquel on doit tous tôt au tard faire face (sinon, relaxe, la crise approche, j’te souhaite ben du fun). Cent ans plus tôt, on naissait dans des communautés et on était à la recherche de notre individualité. Aujourd’hui, avec la mondialisation, l’internet et la quasi-impossibilité d’être spécial, j’ai plutôt l’impression qu’on fonctionne à l’inverse : on naît comme individu et on est à la quête d’une communauté.

Je me suis moi-même longtemps identifié au mot gamer : j’ai vite su qui j’étais derrière la manette bien avant de savoir qui j’étais comme individu. Ma providence identitaire a d’abord été au sein de cette communauté qui grandissait de façon virale.

La béatitude a pas duré très longtemps : des conflits ont rapidement commencé à apparaître de part et d’autre. Comme dans toute collectivité qui grandit trop vite, la communauté de gamers a commencé à se diviser. La scission peut se voir de différentes manières et, parce que ton attention est volatile et qu’on ne fait qu’égratigner la surface de ce problème culturel, je vais m’en tenir aux principales sources er aux conflits majeurs.

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I. LES SOURCES

LES MÉDIAS ET LE MARKETING

Le mot gamer n’a pas grandi avec la même neutralité que le mot spectateur, ou audience. C’est principalement à cause de l’image constante des médias de masse décrivant depuis des années le joueur de jeux vidéo comme étant composé presque exclusivement de garçons solitaires dans leur sous-sol.

De fil en aiguille, le mot s’est ensuite vu approprié par les publicitaires voyant dans ce mot une clientèle bien précise, qui leur a permis de ségréguer les consommateurs à leur propre fin. Ainsi, il y a l’homme blanc de 18 à 35 ans. Et il y a le reste.

L’AMOUR-PROPRE

Je peux pas uniquement blâmer le regard extérieur des médias, parce qu’une grande partie du problème vient de l’intérieur même de la communauté de gamers. Selon son interprétation, l’amour-propre peut être la meilleure ou la pire chose; ça s’est développé ici dans le mauvais sens du terme. Le gamer typique est fier, parfois même imbu d’avoir grandi dans ce monde qui lui est propre, rendu de ce fait hermétique à force de se faire mettre de côté par ladite culture pop.

Quand on utilise ainsi un mot pour définir précisément une communauté, on le transforme en étiquette qui inclue certaines personnes, mais qui commence à en exclure d’autres. Le refuge se transforme en bunker.

Le mot gamer a alors pris un virage tragique. Au lieu d’être inclusif, le terme est devenu l’inverse : exclusif, voire hostile.

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II. LES CONFLITS

LE CONFLIT DES SEXES : LE GAMER MASCULIN ET LE GAMER FÉMININ

On entre aujourd’hui dans un renouveau du féminisme qui brille à travers un grand nombre de sphères de la société. Quand on parle du jeu vidéo, faut pas regarder très loin pour voir que le désir d’émancipation des femmes dans ce milieu fait face à une belle quantité d’ignorance & d’intolérance.

On est encore coincés avec cette croyance que les jeux vidéo sont créés pour (et par) les hommes, alors qu’en réalité, des statistiques récentes montrent que la balance entre hommes et femmes jouant à des jeux oscille dans le 50-50. Où se trouvent toutes ces joueuses alors? La confusion réside dans le fait qu’on imagine pas les femmes jouer à ces jeux dits masculins, mais plutôt jouer à des jeux qui ne sont pas considérés comme des vrais jeux. Et ceci m’amène à te parler d’investissement.

LE CONFLIT DE L’INVESTISSEMENT : LE GAMER HARDCORE ET LE GAMER CASUAL

Contrairement au conflit du gamer masculin / féminin qui est carrément binaire (si t’es pas l’un, t’es l’autre), celui-ci s’apparente plus à une gradation, et les catégories fusent : newbie, casual, core, true, hardcore gamers…

Rendu là, on entre dans l’univers des questions compliquées sans réponse. Est-ce qu’un gamer est une personne qui joue à des jeux de n’importe quelle nature? Ou alors est-ce une personne jouant seulement une quantité soutenue de temps? Qui entre dans le club sélect et qui reste pogné à l’entrée?

Les joueurs qu’on appelle hardcore, les plus investis — et, la plupart du temps, élitistes — sont une partie mineure de la communauté de gaming, mais ils ont l’arme la plus puissante de toutes : leur voix. Ils sont unis & n’ont pas la langue dans leur poche. Sans pour autant être systématiquement toxiques ou désagréables, leur surexposition amplifie par contre l’effet d’être soit un gamer, soit un intrus venant diluer leur communauté.

De l’autre côté du spectrum, il y a les joueurs casual. Cette portion majoritaire ne se considère pas comme étant gamer, car un joueur occasionnel ne pense pas que jouer à des jeux le définit comme tel. Il ne fait que consommer du divertissement. Pis tu sais quoi? Il a raison. À sa façon, cette démographique est peut-être, ironiquement, la plus progressive de toutes.

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Le casual est progressif dans le sens où il voit pas le jeu vidéo comme une petite niche fermée; un petit hobby réservé à un groupe précis de personnes. Et je suis d’accord avec ça; si je veux te parler de jeux vidéo, j’ai pas envie de devoir d’abord te demander es-tu gamer? avant de te demander à quoi tu joues de bon ces temps-ci?, pas plus que j’ai envie de te demander si t’es une théâtreuse pour savoir si tu vas au théâtre, tu comprends?

Quel autre média utilise un terme unique pour décrire son audience? On fait pas de débat à savoir si t’es un regardeur de cinéma, ou une lectrice de bandes dessinées, ou un écouteur de musique. Le principe devrait être le même à savoir si t’es un joueur de jeux vidéo.

Aujourd’hui, le mot gamer a atteint la fin de sa vie.

Il a perdu son sens originel et a dépassé le statut d’étiquette collée à une communauté précise. Au grand contraire, je crois avoir fait mon point qu’une très large portion de notre génération est désormais gamer à sa propre façon, au même titre que d’autres fourretouts sémantiques comme geek, nerd, indie ou hip ne définissent plus grand-chose en particulier.

Le terme n’est pas obligé de disparaître; il pourrait plutôt faire évoluer sa signification. Le gamer pourrait s’apparenter à un cinéphile, un mélomane ou un otaku. Regarder l’intégrale de Game of Thrones douze fois de suite ne rend pas quelqu’un cinéphile, de la même manière que jouer exclusivement à League of Legends 30 heures / semaine ne devrait pas identifier quelqu’un comme gamer.

Le mot, au lieu de définir l’investissement, le sexe, ou les goûts, pourrait être lié à la connaissance.

Un gamer, en ce sens, serait quelqu’un qui joue autant à Uncharted sur sa PlayStation qu’à Puzzle Quest sur son iPhone, en passant par Dwarf Fortress sur son laptop; qui sait comparer Dune 2000 avec la dernière expansion de Starcraft II; qui cite du Sid Meier, ou Will Wright, ou Marc ten Bosch… quelqu’un de simplement calé dans son médium.

Si tu t’identifiais à ce mot, j’t’en prie, continue à jouer, mais ne laisse pas les jeux vidéo te définir exclusivement. Si on part du principe que ce média est désormais une partie intrinsèque de notre culture mainstream, ça devrait être présumé que tu joues.

Une quête identitaire, qu’elle soit propre ou générationnelle, est en constante mouvance. J’espère que le jeu vidéo saura retrouver ses racines de point de ralliement culturel, car l’identité d’un médium artistique, peu importe sa nature, devrait appartenir à tous.

Sur ce, je lève mon Thirsty Kirby à la continuité de cette quête.

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Pour lire un autre texte de Simon-Albert Boudreault: 13 idées pour oublier pendant un moment que t’es un adulte occupé.

  • Maxime Gallant

    Bel article, j’aimerais bien savoir comment tu défini les types core ou true gamer? J’ai été Hardcore il y a quelques années mais je ne peux pas m’associer avec la catégorie Casual. Je sais que les étiquettes ne nous définissent pas mais c’est un sujet qui m’intéresse.

    • S-A

      Core gamer, selon Wikipédia

      A core or mid-core gamer is a player with a wider range of interests than a casual gamer and is more likely to enthusiastically play different types of games, but without the amount of time spent and sense of competition of a hardcore gamer.

      True gamer, selon Urban Dictionnary

      A true gamer plays to have fun with the game and to have fun with friends. He/she enjoys winning, yet mostly is concerned with the pleasure of the entertainment. A true gamer enjoys playing a game AFTER finishing it; maybe not spend the same number of hours as before beating it, but will not sell the game after completing the main objectives.