Entrevue
Une thanadoula déconstruit les mythes sur son métier
« Accompagner quelqu'un en fin de vie, c'est un très grand privilège. »
Tout le monde a peur de la mort.
Non, je dirais pas tout le monde, beaucoup de monde. Mon rôle là-dedans, c’est justement de faire en sorte que les gens en aient un peu moins peur. Quand on se retrouve en fin de vie puis qu’on se retrouve en maison de soins palliatifs, par exemple, on se retrouve entouré de toute une équipe qui prend soin de nous. Et ce que ça a comme impact, c’est que tous les membres de la famille retrouvent leur rôle initial. Donc, je suis plus proche aidante, je suis l’amoureuse, je suis la fille, je suis le père, je suis l’amoureux. Et ça, ça apporte beaucoup de légèreté puis ça apporte vraiment des moments qui sont différents à vivre ensemble. On est juste dans la présence.
Tout le monde peut avoir une thanadoula.
En ce moment, faux parce qu’on est peu nombreuses, mais de plus en plus ça commence à se savoir et je pense qu’éventuellement tout le monde qui voudra pourra avoir une thanadoula pour l’accompagner. Je vous dirais que la majorité des thanadoulas sont à leur compte. Donc on va aller là où les gens vont vivre leur processus de fin de vie. Donc c’est pour sûr qu’on peut se retrouver dans toutes sortes de milieux, incluant les CHSLD, les RPA.
C’est facile de gagner sa vie comme thanadoula.
Aujourd’hui, en 2026, je dirais que ce n’est pas facile parce que c’est pas un métier qui est reconnu dans le réseau. Donc on se retrouve à être travailleur autonome. Puis étant donné que c’est un métier en émergence, c’est pas encore rentré dans les coutumes des familles. Avant de pouvoir gagner sa vie, faire vivre sa famille, il va falloir être patient. Mais on va y arriver.
Tu n’as pas le droit de pleurer.
Oui, j’ai le droit de pleurer puis j’ose pleurer. Tu vois, j’avais dimanche un soin, j’ai accompagné une dame vers son dernier souffle et je l’ai accompagnée pendant un an. Je pleurais, mais oui, parce qu’elle a laissé une trace importante dans ma vie. C’est de la reconnaissance.
Une thanadoula, ça coûte cher.
Ça dépend dans le fond de ce qui est cher. On peut dire que le tarif peut être entre 50 et 90 dollars de l’heure. Ça ressemble à ça. Ça dépend vraiment du bagage de la thanadoula. Il y a des thanadoulas qui sont aussi infirmières, qui sont aussi préposées. Il y en a même qui sont travailleurs sociaux. Donc tout dépend du bagage de la personne.
Tu fais de longues heures de travail.
Oui, bien sûr. Ça arrive que je fasse de longues heures de travail parce que la mort est tout sauf prévisible. Donc il arrive des moments dans une journée où je me présente puis je sais jamais combien la famille va avoir besoin de ma présence.
La mort, c’est souffrant.
Pour nous, l’agonie, c’est comme si elle était tellement souffrante qu’on voudrait sauter ce bout-là. Mais je veux dire, ça fait partie de notre réalité d’être humain. On a la chance d’avoir toutes sortes de soins qui font en sorte que c’est pas douloureux. Mais oui, des fois c’est long puis c’est ça qu’on trouve difficile. Donc pour moi, vivre ces moments-là, c’est un grand, grand privilège. Puis on devrait ne pas fuir et rester aux côtés des gens qui vivent ce grand moment-là.
C’est lourd de parler de mort tous les jours.
Faux, parce que la mort, c’est très peu dans mon quotidien. C’est la vie que j’accompagne surtout. Puis même quand la fin de vie arrive, il y a plein de vie autour de ça.
On a tous les mêmes réflexions quand on meurt.
Eh bien non. Ça dépend vraiment de ce qu’on traîne dans le sac à dos en arrière.
On peut se préparer à la mort.
Vrai. On peut se préparer en en parlant, en ayant des dialogues. Quand on accompagne quelqu’un qui est dans l’espoir, notre rôle c’est de porter cet espoir-là avec eux, mais c’est de les sensibiliser au fait que malgré l’espoir, est-ce qu’on peut quand même avoir des dialogues pour se préparer ? Parce que de toute façon, on va tous un jour arriver à la fin de notre vie. Donc, j’encourage les gens à oser des dialogues, même si l’espoir est présent.
La mort, c’est pas pour les enfants.
Faux. Mon Dieu, les enfants sont tellement sages par rapport à nous. Ils ont tellement une grande aisance. Ils sont très sensibles, les enfants. Donc ils sont très conscients qu’il se passe quelque chose d’anormal, de différent dans la famille. Ils ressentent toutes les émotions puis ils comprennent pas trop ce qui se passe. Donc quand on les exclut, souvent ils vont se tourner vers eux puis se poser la question si c’est à cause d’eux. Alors que si on ouvre le dialogue avec eux, ils vont comprendre pourquoi les humains autour d’eux sont tristes, pourquoi ils sont plus impatients. Donc faut les inclure, faut leur partager, faut qu’ils voient, faut qu’ils participent.
Tu n’as pas de formation particulière.
Il y a une formation, en fait. Il y a l’Association canadienne des thanadoulas. Sur le site, on voit quatre ou cinq formations qui sont reconnues par cette association-là. La formation ici au Québec, c’est l’école Sibylle. C’est à peu près 1 200 heures pour devenir thanadoula.
On est tous les mêmes devant la mort.
Il y a des choses que je retrouve qui sont les mêmes. On est tous impuissants. On est tous vulnérables. On a tous à apprivoiser justement ce grand passage-là de la même façon. Peu importe les croyances qu’on porte, ça demande un grand passage et notre rapport aux biens est plus du tout le même. Ce qui compte dans le fond dans nos derniers moments de vie, c’est nos liens et ça, je retrouve ça chez tous les humains.
Tu as plus peur de la mort.
J’ose pas dire que j’ai plus peur parce que je pense que c’est facile de dire ça tant qu’on n’y est pas confronté. Ça fait que je reste humble par rapport à ça. Je dirais que j’en ai moins peur, que je l’ai apprivoisée et que je suis rassurée de savoir qu’il y a toute une intelligence dans notre corps qui nous amène vers la fin de vie. « Moins peur » serait plus approprié.
.jpg.webp)