Quatre95 | Mythe ou réalité
L’interprète LSQ Évian déconstruit les mythes sur son métier
« C'est ma première langue. J'ai appris à signer à 6 mois. »
Quand vous pensez aux interprètes en langue des signes, vous imaginez souvent une personne au coin de l’écran pendant une conférence de presse. Pourtant, ce métier va bien plus loin que la télévision. De la cour aux salles d’accouchement, leur quotidien est tout sauf monotone. Évian, interprète, déconstruit les mythes entourant sa profession et nous ouvre les portes d’une culture fascinante.
D’abord, oubliez le mot « traducteur ». « Traducteur. On va souvent se référer à des traductions de livres, de textes une fois que ça a été réalisé. Alors qu’interprète, c’est en simultané », précise-t-il. Son terrain de jeu est vaste : domaines scolaire, juridique, médical ou gouvernemental. Il intervient partout où une personne sourde est présente, que ce soit pour un accouchement ou pour interpréter pour un meurtrier à la cour.
C’est un travail exigeant qui demande des études et une accréditation, et le Québec fait face à un grand manque d’interprètes en ce moment. Mais l’intelligence artificielle pourrait-elle les remplacer ? Pas si vite. L’interprétation engage le corps entier, pas seulement les mains. Un geste comme « travailler » change complètement de sens selon les expressions du visage ou l’inclinaison du tronc : « Tout ça apporte de l’information qui est très important que l’intelligence artificielle est pas encore tout à fait capable de déceler et de traduire de façon effective. »
Même le choix des vêtements est calculé. L’uniforme se compose de teintes foncées et unies pour maximiser le contraste avec la peau : « C’est pour que les personnes peuvent bien voir quand je communique en langue ». Côté salaire, le métier offre de bonnes conditions se situant entre 25 et 40 dollars de l’heure selon les contrats.
Une langue, une culture
Il y a aussi des nuances cruciales dans le vocabulaire. On dit « langue » et non « langage » des signes. C’est le reflet d’une culture et d’une identité distinctes dont la communauté est fière. De plus, l’expression « sourd-muet » est erronée. Les troubles de l’audition et des cordes vocales n’ont aucun lien : « Faites peur un sour, il va crier fort. Il m’aime très fort parce qu’il s’entend pas. »
Contrairement aux idées reçues, il n’existe pas une seule langue des signes, mais plus de 130 langues officielles et au-delà de 300 non officielles dans le monde. Lors de congrès mondiaux, des sourds de pays différents communiquent d’ailleurs très bien grâce au non-verbal. Si le signe pour « manger » mime l’action de porter de la nourriture à la bouche au Québec, il se fait avec le geste de baguettes au Japon.
Grandir biculturel
Pour Évian, ce monde est une seconde nature. Né de parents sourds, il fait partie des CODA (child of deaf adults). « Donc je suis un peu comme Obélix. Je suis tombé dans la soupe en partant », confie-t-il. Il a appris à signer à 6 mois, bien avant d’apprendre le français vers l’âge de 2 ans et demi ou 3 ans. Cette réalité biculturelle vient avec le devoir de relayer fidèlement les propos, même les plus crus :
« Effectivement, lorsque la personne sort devant moi sacre, je dois sacrer et ça fait partie de mon travail. »
En fin de compte, l’objectif reste l’inclusion. Pour obtenir un monde accessible, il faut respecter le droit des personnes sourdes d’accéder pleinement à l’information.
.jpg.webp)