Lettre à Jean Tremblay

Cher Jean,

Nous sommes à peu de choses près homonymes, et vu le brassage génétique légendaire de nos ancêtres surement aussi cousins à un certain niveau. C’est pas une joke sur ton beau royaume du Saguenay; je connais mon histoire et je l’assume, that’s it.

Aussi, si je me permets de t’écrire aujourd’hui c’est non pas comme un autre étrange qui vient se mêler de tes affaires, mais comme quelqu’un de la famille qui s’inquiète de ce que tu deviens, de ce que nous devenons. Parce que c’est bien beau de rire de ton sens de la formule choc et de ton appel à lutter contre « les intellectuels de ce monde », quand j’ai vu ça passer je me suis d’abord dit qu’il y avait peut-être quelque chose de grave qui t’avais mis en beau fusil pour que tu te mettes soudainement à paraphraser ainsi Mao et Pol Pot avec tant d’émotion.

J’ai donc fait mes recherches (je suis comme ça, qu’est-ce que tu veux, on a pas tous la Foi pour passer par dessus la réalité), lu ces rapports accablants dont j’avais déjà une bonne idée, et qui affirment que le Québec est maintenant l’endroit au monde où la forêt s’est le plus dégradée depuis 2000, devant le Brésil et la Russie, même. Ça a été repris dans le Journal de Montréal, tu dois lire ça, Jean, non? Je t’ai écouté à la radio répéter des faussetés et des horreurs; que Greenpeace avait créé la norme FSC, traiter les écologistes de terroristes, redire qu’au Québec « la nature on en prend soin », répéter en chœur avec notre PM que c’est bien beau les caribous et les Premières Nations mais que le vrai développement durable c’est l’économie. Je ne prendrai pas la peine de démontrer la stupidité et le danger de tout ça ici, certains l’ont fait déjà très bien.

Non en fait Jean je viens juste t’annoncer que c’est assez, là (là). Qu’on commence à trouver ça pas mal moins drôle de voir vos faces à Infoman depuis qu’on attend que vous fermiez Radio-Canada comme le reste des services publics de notre pays. Que ça fait une couple d’années que l’actualité d’ici est trop déprimante pour que le Bye Bye fasse même sourire mes matantes. C’est rendu, comme le reste de vos simagrés, un spectacle profondément affligeant.

Tu ne peux plus faire ça, Jean.
T’indigner.
C’est fini.

Ça passe plus, les braillards à la Éric Duhaime qui se posent en victimes de censure de la pensée unique gogauche québécoise tout en étalant l’agenda du Réseau Liberté-Québec dans le Journal de Montréal, le SUN, le National Post, la radio CHOI-FM (radio X), sur le blogue du Journal de Québec, à V Télé, Télé-Québec et RadioPirate.

Ça passe plus, la même bêtise méprisante de votre capitalisme de droit divin, articulée par des pantins serviles, puritains et paranos sur trois paliers de gouvernements et autant de monopoles de médias, remâchée jour après jour après jour jusqu’à ce que les pauvres en viennent à se mobiliser contre leurs propres intérêts.

C’est fiable d’habitude, Wikipédia, mon Jean? Cherche « aliénation » quand t’auras fini de faire des sourires de curé dans les médias contrôlés par tes amis. Et « colonie comptoir », tiens. En dessous des niaiseries que vous vomissez chaque jour sur toutes les tribunes, toi et ta gang de peddlers de la droite, c’est tout ce qu’on voit maintenant. Comment et combien vous pervertissez le discours public pour nous ramener dans les pires racoins de notre histoire. À quel point Jean Tremblay, au fond, défend précisément la même maudite affaire que Duplessis, et avec la même élégance. Comment par la forme, juste avec le bon ton populiste, le doigt levé et l’air fâchés, vous parvenez à mettre de votre bord ce même peuple que vous méprisez, que vous appauvrissez et dont vous maintenez la tête dans votre merde jusqu’à suffocation tout en lui faisant croire que votre indignation est la sienne.

Votre indignation, Jean, ne concerne que votre profit et celui de vos amis. JAMAIS le bien public. Votre indignation est une insulte non seulement à l’intelligence de ceux qui se croient représentés par votre gang de majorettes du secteur privé, mais aussi une injure aux luttes quotidiennes que tout le monde, au Québec, doit mener présentement pour garder le peu qu’il possède de son coin de terre, sa culture, son eau, son air, son existence juste un peu à l’abris de vos bulldozers.

Votre indignation en est une de centre d’achats et de stations-services. Petite, fake, en canne.

On ne voit que vous, on n’entend que vous, que la longue plainte lâche et égoïste de votre grand projet de liquidation de tout ce qui nous constitue comme communauté, maquillée en « gros bon sens ».

Ça ne passe plus, Jean.

À partir de maintenant, la seule attitude acceptable de ta part comme de celle des représentants de ta gang, c’est le rictus satisfait de celui qui a gagné et qui n’a plus à cacher son arrogance ou son ignorance crasse, ni même à se justifier. C’est le rire gras du pyromane pendant que nos maisons brûlent. Le reste, c’est un show pathétique auquel plus personne ne croit.

Sachez donc assumer votre victoire présente.

Organisez-vous un grand party au milieu des zones de coupes à blanc, faites un bûcher avec des livres scientifiques et dansez autour. Invitez les éditorialistes complaisants du JdeM, les restants d’ADQ, Couillard et sa bande de clowns corrompus à cravates, vos big boss préférés dans leurs yachts corporatifs, et faites-vous dire une messe spéciale célébrant vos succès par Stephen Harper. Faites chanter les louanges de l’austérité par la clairvoyante Lyse Ravary et la chorale de l’armée canadienne. Déguisez des chômeurs en amérindiens comme dans Le temps des bouffons et faites-vous servir du béluga. Graissez-vous le chest avec du gaz et bronzez insouciants en vous saoulant au meilleur champagne et le pissant sur la tête du peuple : votre soleil brille pour tous. Vous avez les leviers du pouvoir, le discours unique, la pensée magique et les moyens de continuer le saccage encore longtemps.

Mais après ça là là, Jean, laissez-nous au moins notre indignation.

Qu’au moins, elle, nous appartienne, en attendant.

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