Les toilettes

Lundi matin, Paris.

J’attends devant la Gare du Nord que mon train me ramène à bon port (figurativement parlant, là, c’t’un train). Ma consommation excessive de café matinal entraîne un résultat tout aussi prévisible que désagréable, et je pars à la recherche d’une toilette.

À bien des endroits d’Europe, il faut payer pour utiliser ce type de service. Les McDonalds se sont donc rapidement trouvé une deuxième utilité (tout juste après pogner le Wi-Fi). J’en repère justement un – mais les WC sont à l’étage. Évidemment, sans ascenseur. Même son de cloche dans deux autres restos sur la rue de Dunkerque. Faut savoir que les Français ont récemment décidé de reporter à 2020 la mise en accessibilité de leur pays, juste parce que fuck you Kév.

Je me résigne donc à utiliser la toilette payante à l’intérieur de la gare, même si je sais très bien que j’ai pas d’argent sur moi. Ça coûtait rien, genre 1 euro, mais j’avais pas un maudit rond sur moi.

La préposée m’ouvre la porte de la salle de bain adapté, et me demande de revenir payer ensuite. «N’ayez crainte madame! Vous parlez à un fier partisan du principe utilisateur-payeur!» mentais-je alors sans scrupule.

Une fois soulagé, je prends mes jambes à mon coup pis je m’enfuis pendant que la pauvre dame, pognée à son poste, me crie après.

Je m’excuse sincèrement, madame. Je suis pas fier de moi pentoute. J’ose toutefois croire que le PIB de la France va survivre à ce choc fiscal.

Comprenez que pour une personne en fauteuil, la simple opération que d’aller uriner peut s’avérer pas mal plus problématique que pour le commun des bipèdes.

Parce que la majorité des bâtiments, autant en France qu’au Québec, ne respectent pas les normes d’accessibilité. Ne suffit pas d’une rampe d’accès pour considérer un commerce universellement accessible. Encore il faut des toilettes utilisables par tous.

La France s’était donné un beau défi en votant en 2005 cette loi-cadre sur l’accessibilité. Ok, elle a lamentablement échouée – mais il y avait au moins une certaine volonté de changer les choses. L’Ontario a aussi légiférer en ce sens. Mais pas le Québec (petit cue que je donne de même à nos politiciens en cette période électorale).

En ce moment, moins du tiers des commerces au Québec peut accueillir une clientèle en fauteuil roulant. Et encore, une fois à l’intérieur, elle n’a pas toujours accès à une salle de bain accessible.

Ou PIRE. Elle y a accès… à moitié. Par galanterie, par sexisme, par paresse ou par idiotie, je ne saurais dire.  Exemple : le Bar le Magog, là où le bock de draft est vendu à trois piastres. Un incitatif assez fort merci pour me remplir la vessie à pleine capacité. Après quelques bières, je demande au doorman «sont où vos toilettes?» Il me regarde avec une fausse aisance qui trahit le malaise qui s’en vient.

Fait qu’il y a deux portes. La première, trop étroite pour que j’entre, affiche le pictogramme masculin auquel je m’identifie pas pire. La deuxième affiche le signe féminin… PLUS celui-là :

C’est pas clair si c’te personne-là ct’un p’tit gars ou une p’tite fille.

J’ai le choix : traverser la rue, aller au bar d’en face, payer le cover, faire ce que j’ai à faire pis revenir. Ou juste… traverser en zone ennemie. Ça peut pas être si malaisant que ça, hein?

Je pousse la porte, il y a pas un chat (il y a une blague vulgaire à faire ici mais je la laisse à Peter McLeod). En deux minutes, je ressors, ni vu ni connu. Comme un vrai James Bond à roulettes. L’expérience a tellement été concluante que je pousse ma luck un peu plus tard. Il y a, encore une fois, personne. Je me prépare pour un numéro deux. Pis à ce moment précis, j’entends la porte s’entrouvrir, puis une chorale de voix féminines.

Ça te coupe une envie sec. Fait que j’essaye de pas faire de bruit, mais des filles, ça traîne aux toilettes. Cinq minutes pis une game d’Angry Birds plus tard, sont encore là, pis je réalise que plus j’attends, plus ça va être gênant de sortir. Surtout que l’une d’entre elles attendait clairement que ma cabine se libère. Une bonne chance, j’étais intoxiqué. Je me suis dit : tant qu’à ça, vas-y all-in, mon Kév.

Je pousse la porte et je m’exclame : «C’est pas mal plus malaisant pour moi que pour vous, mesdames». Sont surprises, pas particulièrement choquées, peut-être même amusées, je sais pas, pis je sacre mon camp.

Mais  à partir de là, un mélange de gin tonic et de confiance m’a envahi, de sorte que j’étais devenu pas mal trop à l’aise d’utiliser leur toilette. Fait que j’y retourne quelques fois dans la soirée, toujours avec un plus grand élan de confiance : «Mautadite belle soirée, hein les filles?», «Voyons donc, vous les avez mis où les urinoirs?», «QU’ESSÉ VOUS FAITES DANS MON ANTRE!?».

Ouain, drôle de soirée.

P.-S. 1 : Donc, mesdames, si vous me voyez un jour dans vos toilettes, me traitez pas de gros pervers. J’avais juste pas le choix, j’vous le jure.

P.-S. 2 : Les gars, c’est vrai ce qu’on dit sur les salles de bain de filles : ça sent la lavande, y’a des représentantes de produits Avon partout pis du Ellie Goulding qui joue en boucle!!!!!!!!!

Crédit-photo : Gautier Da Silva

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up