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La trifluvie tatouée su’l nombril

URBANIA et Orléans Express s’unissent pour vous faire (re)tomber en amour avec votre terre natale.

En 2000, le bogue n’a pas eu lieu, Trois-Rivières était la capitale du chômage et j’ai décroché mon premier emploi : caissière au Valentine du centre commercial Les Rivières. Derrière le comptoir, avec ma blouse jaune moutarde, mon tablier et mon béret bleu, je vendais des steamés à 99 cents. Très glamour.

C’est un dimanche que j’ai failli faire exploser la foire alimentaire après avoir versé de l’eau dans l’huile chaude en voulant nettoyer la friteuse. Le boom a fait sursauter les habitués venus siroter leur café. J’ai perturbé le calme d’une ville assez paisible. Déjà, je détonnais.

La ville porte son nom parce qu’à l’embouchure de la rivière Saint-Maurice, y a deux îles qui séparent le cours d’eau en trois chenaux qui se jettent dans le fleuve. Vu du ciel, on a l’illusion qu’il y a trois rivières distinctes.

Trois-Rivières, c’est la ville qu’on survole en passant sur la 40, entre Montréal et Québec. Il y règne ce doux effluve de pâtes et papiers. Pour tout Trifluvien, c’est une odeur réconfortante; c’est le signe qu’on rentre à la maison. La ville porte son nom parce qu’à l’embouchure de la rivière Saint-Maurice, y a deux îles qui séparent le cours d’eau en trois chenaux qui se jettent dans le fleuve. Vu du ciel, on a l’illusion qu’il y a trois rivières distinctes. Vu d’en bas, on comprend moins.

C’est à Trois-Rivières-Ouest que j’ai frenché Julien Matteau en jouant à la bouteille, devant sa blonde, Audrey Héroux, qui surveillait avec étonnamment beaucoup d’indifférence le roulement de nos langues dans le sens des aiguilles d’une montre.

Au Collège Laflèche, la majorité des étudiants affichaient le même look propret avec un chandail en coton ouaté attaché en dessous du bras, l’ancêtre du sac banane. De loin, ils se ressemblaient. Au milieu du troupeau, il y avait moi, qui flashais un peu trop avec mes cheveux roses. Puis bleus. Puis verts. Le bleu dans les cheveux, ça finit toujours vert, beware.

J’y ai rencontré Phil, qui rêvait d’être animateur de radio. Laurence, qui voulait animer des talk-shows. Et Joëlle, qui aspirait à changer le monde par le beau. Aujourd’hui, ils ont accompli leurs rêves, et je tire une certaine fierté d’avoir assisté aux balbutiements de leur vie d’adulte. Quand j’entends « Ici Phil Branch » à la radio, je me rappelle qu’il s’est pointé à notre bal de finissants torse nu, en boxer et en veston. Et ça me fait sourire.

De mon côté, j’ai troqué mes cheveux funky pour l’art de jongler avec les mots sur un papier. Mon highlight capillaire cette année, c’est un premier cheveu blanc que je suis incapable d’arracher. On s’attache aux petites choses.

En trifluvie, tout le monde a son permis à 16 ans. On se tanne parfois d’attendre la bus (prononcez busse) qui passe aux trente minutes.

En trifluvie, tout le monde a son permis à 16 ans. On se tanne parfois d’attendre la bus (prononcez busse) qui passe aux trente minutes. Je n’ai pas fait exception. Sauf qu’à ma première sortie en char, j’ai tourné à gauche en sens inverse sur le boulevard des Forges, pour tomber face à face avec les phares d’une voiture qui venait à ma rencontre. Je roulais à l’envers du monde.

À mes 17 ans, je me suis fait tatouer un soleil autour du nombril. En le voyant, ma mère a eu la détresse tatouée dans la face. Ce soir-là dans mon bain, j’ai eu la drôle de sensation d’être dans le corps de quelqu’un d’autre. Mais le lendemain, fière, j’ai célébré avec mes fausses cartes au Dart en dansant autour d’un tas de sacoches sur I Will Survive comme si y avait pas de lendemain.

Plus les années passaient, plus j’avais envie d’afficher mes couleurs. Des fois, je me sentais prisonnière d’un laminé en noir et blanc de chez Grif Graf, quand je rêvais de me rouler dans le champ de blé de Van Gogh.

C’est pour ça qu’à 19 ans, j’ai quitté mon patelin pour la grand’ville. Montréal, son effervescence, ses veudettes, et sa diversité, autant de couleur de peau que de vêtements. J’osais aller au dépanneur en pyjama sans que personne me regarde croche. J’étais devenue incognito, bien dans ma peau, puis j’aimais ça.

La Mauricie ne m’a jamais quitté. Les premiers temps, après un trop-plein de béton, je retournais m’y ressourcer en filant sur la 40 en bus (prononcez boss, Montréal a pris le dessus), direction bunker des Hells et pont Laviolette.

Mais la Mauricie ne m’a jamais quitté. Les premiers temps, après un trop-plein de béton, je retournais m’y ressourcer en filant sur la 40 en bus (prononcez boss, Montréal a pris le dessus), direction bunker des Hells et pont Laviolette. Je passais le voyage à regarder par la fenêtre, ça me calmait plus que la méditation pleine conscience. J’observais les lignes du paysage et quand les villes s’estompaient, la campagne émergeait en trois couleurs : le jaune du champ, le bleu du fleuve et l’azur du ciel. Je savais que j’étais rendue à la porte de la Mauricie.

Aujourd’hui, mes visites s’espacent un peu plus, mais je fais encore mon pèlerinage occasionnel du boulevard des Forges. Au Faste Fou, où mon père m’emmenait souper, rien n’a changé ou presque. Il y a toujours un line-up et personne ne veut s’asseoir derrière, près des toilettes, parce que c’est comme manger dans le four.

Devant le cimetière Saint-Louis, je salue mes grands-parents. Raymond, qui venait me chercher en voiture à l’école un midi par semaine en écoutant André Arthur pour remplir le silence. Et Rachel, qui m’attendait avec son inoubliable lasagne et ses cigarettes menthol qu’elle me refilait en cachette.

J’entre toujours dans un café Morgane, jamais le même. (Il y en a tellement.) Je commande un café en balayant du regard tout ce que j’y ai vécu. Les soirées entre amies à potiner, les sorties familiales du samedi. Mais le Morgane, pour moi, c’est devenu un souvenir récent.

C’est là que j’ai rencontré mon frère pour la première fois, il y a trois ans. Moi, l’enfant unique, je devenais du jour au lendemain la sœur cadette de Steve, et la tante de Rose, de Maély et de Tristan. C’est mon père qui m’en a fait l’annonce, peu de temps après l’avoir appris. Il assimilait lui-même son nouveau rôle de « grand-papa ».

Quand Montréal me donne le vertige, je prends la 40 et je roule jusqu’au Valentine de Trois-Rivières. Je commande un steamé et je prends une grosse bouchée de nostalgie. Parce qu’après tout, j’aurai toujours la trifluvie tatouée su’l nombril.

Petite, j’avais toujours rêvé d’avoir un grand frère. Et sans le savoir, j’en avais un qui avait grandi à quelques kilomètres. En entrant au café, tremblante, j’ai été frappée par la ressemblance de Steve avec mon père. On a passé des heures à essayer maladroitement de rattraper le temps perdu. Ce jour-là, un nouveau lien, très fort, s’est tissé entre moi et ma ville d’enfance. Le genre de lien qui ne pourra jamais se dénouer.

Ma vie venait de changer.

Et Trois-Rivières aussi a changé. Le café Frida offre des plats végé, au grand dam de l’extrême droite. La librairie l’Exèdre a un club de lecture plus populaire que le musée de la culture. La Brouette promeut l’agriculture urbaine. Le cinéma Tapis Rouge offre des films de répertoire sous-titrés. Et une autre génération se forge des souvenirs pour demain.

Je pensais avoir besoin d’une métropole pour me ficher de l’opinion du monde, mais j’ai juste eu à grandir un peu. Et quand Montréal me donne le vertige, je prends la 40 et je roule jusqu’au Valentine de Trois-Rivières. Je commande un steamé et je prends une grosse bouchée de nostalgie. Parce qu’après tout, j’aurai toujours la trifluvie tatouée su’l nombril.

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