Faire trop d’argent, est-ce que ça se peut ?

Les grandes fortunes peuvent avoir des conséquences négatives sur tout le monde.

Le gars avait 30 ans quand il a quitté Wall Street. En banque, huit ans de salaire faramineux – dont 5 millions de dollars juste en bonus.

Dans le New York Times, Sam Polk a écrit qu’il se tournait maintenant vers le communautaire, épuisé par des années de dépendance à l’argent.

Ce sont ses mots : une dépendance à l’argent.

Selon lui, cette addiction serait courante à Wall Street. Elle serait même en partie responsable de l’abîme qui se creuse aujourd’hui entre les riches et les pauvres. Bref, sa fortune aurait causé sa perte, en plus d’avoir un véritable impact négatif sur la société.

C’est normal de chercher à toujours faire plus d’argent, right?

Sauf qu’on vit dans un monde capitaliste. C’est normal de chercher à toujours faire plus d’argent, right? Les grands PDG, les stars, les sportifs, ils ont travaillé pour leur fortune. Fort. C’est très judéo-chrétien de la remettre en question, non?

… Et si ça existait vraiment, « faire trop d’argent »?

Quand trop, c’est trop

À partir de combien de dollars a-t-on trop de bidous? On s’entend, la question est terriblement subjective.

Une étude réalisée en 2009 par des chercheurs de Princeton avance que c’est avec un revenu annuel d’environ 75 000 $ que les Américains seraient le plus heureux. Une autre, menée l’an dernier par une équipe de Harvard, dit plutôt qu’il existe un plateau à partir duquel on atteint le bien-être, mais qu’en général, plus on fait d’argent plus on est heureux.

Or, certaines personnes dotées d’une très grande richesse peuvent en souffrir.

Avec son salaire annuel de plus de 250 000 $, Matt a récemment commencé à être énervé par l’argent.

Prenons l’exemple de « Matt l’embarrassé », qui a écrit à un chroniqueur financier de l’Indy Sun. Avec son salaire annuel de plus de 250 000 $, Matt a récemment commencé à être énervé par l’argent. Dans le sens que son cash lui tape sur les nerfs…

Le chroniqueur lui a répondu que « son argent cherche le plaisir, alors que son âme a soif de satisfaction ». Selon lui, avoir trop de possessions enlève la satisfaction même de posséder lesdits objets. Il suggère donc à Matt d’offrir tout ce qu’il a de superflu, puis de se donner des objectifs. Payer l’entièreté de sa maison rapidement ou économiser 100 000 $ en une seule année, par exemple. Bref, il faut qu’il cesse de s’ennuyer avec sa fortune.

Il ne sait pas quoi faire de son argent et n’ose pas parler de son malaise à ses amis, puisqu’eux font un salaire moyen.

Dans un même ordre d’idées, sur Reddit, un article nommé « Ma nouvelle job me fait gagner trop d’argent » a généré beaucoup de conversations. On peut y lire le témoignage d’un homme qui, en un seul mois, gagne 50 000 $. Il ne sait pas quoi faire de son argent et n’ose pas parler de son malaise à ses amis, puisqu’eux font un salaire moyen. Il se sent isolé et, lui aussi, ennuyé.

Les utilisateurs de la plateforme lui suggèrent alors de donner aux gens dans le besoin, d’investir pour s’assurer d’être riche longtemps, ou alors de simplement passer outre son sentiment d’imposteur.

Sauf qu’il y a peut-être plus que ça derrière son état…

Le poids existentiel de l’argent

Quand je lui parle de ces cas, Julia Posca, chercheure à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques et autrice de l’essai Le manifeste des parvenus, ne s’en surprend pas.

« L’argent est supposé être un moyen pour accéder à des services qui nous permettent de vivre dignement. Or, dans nos sociétés capitalistes, il a été érigé en une fin. Quand on part à la quête de cet instrument-là, on perd de vue ce qui fait vraiment la richesse, c’est-à-dire les relations sociales et l’implication. L’argent ne pourra jamais remplacer le fait de se sentir utile ou bien entouré… »

Sam Poke l’a écrit dans le New York Times : sa soif d’argent ne l’a pas rendu plus heureux, mais plus dépendant. « Argent » égalait pour lui « pouvoir » et « consommation ». Et il ne serait pas le seul dans cette situation…

« Quand on permet que des gens s’enrichissent autant, n’importe quel individu normalement constitué va aller vers le luxe une fois que ses besoins de base seront comblés. »

Julia Posca m’explique : « Quand on permet que des gens s’enrichissent autant, n’importe quel individu normalement constitué va aller vers le luxe une fois que ses besoins de base seront comblés. Si vous gagnez un ou dix millions de dollars par année, vous allez en dépenser pour acheter une cinquième montre ou pour faire des voyages en jet privé. Ça génère une consommation ostentatoire qui a un coût environnemental. Sans oublier le coût économique de pareilles fortunes, considérant que plusieurs personnes très riches vont aussi investir leur argent dans des placements spéculatifs qui auront un impact sur l’économie réelle. »

En même temps, tout le monde peut devenir riche, non? Si on faisait tous les efforts nécessaires pour l’être, on atteindrait un bel équilibre… Ce n’est pas si simple, selon la chercheure : « En théorie, tout le monde peut s’enrichir, mais en pratique il y a encore des classes sociales et des positions qui donnent accès à des leviers d’enrichissement. Ça fait en sorte que des personnes peuvent accumuler des sommes astronomiques d’argent, et la richesse n’est alors pas fonction de l’effort, mais d’un système basé sur les inégalités. »

Bref, pour elle, il n’y a aucun doute : on peut gagner trop d’argent. En fait, pour elle, la question est surtout la suivante : comment se fait-il qu’on permette collectivement à des gens de s’enrichir à ce point, alors que leur fortune peut avoir des répercussions négatives sur la société?


L’influence des fortunes sur la classe moyenne

« Depuis une vingtaine d’années, notre société valorise beaucoup la richesse, me dit Julia Posca. Elle fait des riches un modèle à atteindre. »

Être témoin des excès de richesse de certains peut-il engendrer chez nous un besoin?

Les Rich kids of Instragram et leurs émules me reviennent spontanément en tête. Être témoin des excès de richesse de certains peut-il engendrer chez nous un besoin? « Ça crée une grande insatisfaction chez des gens qui n’ont pas les moyens de se payer ce mode de vie, mais qui sont bombardés d’images leur disant que c’est celui auquel ils devraient aspirer, me répond l’autrice. Ça a un effet sur notre sentiment d’être incapable de s’accomplir. »

Bien entendu, il existe plusieurs personnes riches qui sont heureuses et qui servent la société bien plus qu’elles ne lui nuisent. Cet article ne se veut pas une montée de lait contre toute fortune. Mais quand on fouille la question de l’argent en trop, force est de constater que l’accumulation d’argent sans but précis peut avoir des impacts négatifs sur la personne qui la détient, comme sur celles qui l’entourent. Même de loin.

En fait, la fortune vient avec plusieurs questions éthiques qui dépassent l’individu même. Je laisse le mot de la fin à Julia Posca : « Est-ce que l’accumulation d’argent devrait être un objectif de société ou même un objectif individuel? Selon moi non, à cause de toutes les dérives qu’on a nommées. Pourtant, c’est exactement le message qu’on nous envoie, très souvent. On nous dit qu’on doit devenir riche et que pour y arriver, il nous faut de la discipline. Mais cette discipline, elle veut dire quoi? C’est se priver d’avoir une vie sociale, se déconnecter des autres, être toujours dans le calcul. En gros, ça demande de se couper de la société… Est-ce vraiment ce que l’on souhaite? »

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up