Le film Mad Dog Labine : raconter le Pontiac à travers ses enfants

Entrevue avec les deux réalisateurs Jonathan Beaulieu-Cyr et Renaud Lessard

Après avoir expérimenté Mad Dog Labine, on sort de la salle de cinéma avec la certitude d’avoir découvert deux créateurs qu’on va suivre pendant longtemps : Jonathan Beaulieu-Cyr et Renaud Lessard.

En s’écartant des modes de production traditionnels et avec un amour évident pour la région du Pontiac (souvent décrite comme le Far West québécois), les deux réalisateurs ont concocté un film d’une énergie et d’une spontanéité telle qu’on a l’impression d’avoir affaire à une entité vivante qui s’assemble en temps réel sous nos yeux.

Récompensé au FNC et au RVQC, ce docufiction survolté raconte l’histoire de deux ados qui trouvent un gratteux gagnant. Ces ados, elles sont jouées par Ève-Marie Martin et Zoé Audet, qui en étaient à leur première expérience de tournage et que les réalisateurs ont rencontrées sur place.

Entrevue avec le duo derrière ce chassé-croisé entre le documentaire et la fiction, qui fait figure d’OVNI enflammé parmi la récente vague de films « coming-of-age » à prendre l’affiche au Québec.

Salut les gars. Commençons par la base : qui êtes-vous, respectivement?

Renaud : J’ai fait l’école de cinéma à Concordia, j’ai gradué depuis 3-4 ans, mais je me trompe souvent, des fois je dis 5-6 ans, sinon j’ai grandi en Outaouais. Entre ces deux segments-là, j’ai vécu à l’étranger avec ma famille pendant 2 ans.

En Inde, si je ne m’abuse?

Renaud : Mon père avait une job au ministère des Affaires Étrangères. Donc on est allé vivre à New Delhi pendant deux ans. J’ai fait une douzième année à l’école américaine.

Jonathan : Son talon d’Achille, c’est qu’il a pas fait son cégep.

Renaud : Non, mais j’ai fait quatre années d’université à la place.

Jonathan : Y’est ben sensible là-dessus.

Renaud : J’ai l’impression de pas être un vrai Queb parce que j’ai pas eu ces deux années que tout le monde partage. J’ai l’impression que je serais plus in touch avec la culture… mais c’est tellement con. Je jouais déjà au hacky en secondaire 5.

Jonathan : Quand y’est revenu d’Inde, y pensait que Mario Jean était encore big.

Renaud : Toutes mes références culturelles étaient restées deux ans dans le passé.

Comme dans Mean Girls, quand elle revient d’Afrique et qu’elle parle encore des Backstreet Boys…

Renaud : Exact!!! J’ai vécu plein d’autres trucs, mais pas la disparition de Mario Jean.

Et toi, Jonathan?

Jonathan : J’ai grandi entre la banlieue de Québec pis le Témiscamingue. J’ai fait mon cégep à Garneau, puis Concordia de 2011 à 2015.

Quelle est l’histoire derrière votre rencontre?

Renaud : On s’est rencontrés à l’automne 2011 dans notre cour de Filmmaking 1. On est pas tombé en amour live, les choses se sont tranquillement installées. Autour de 2013, on a commencé à se voir sur une base dangereuse, c’est-à-dire presque à tous les jours.

Jonathan : Si on s’voit pas à tous les jours, c’est weird.

Renaud : On se dit pu allô pis on se dit pu bye.

Pouvez-vous remonter à l’étincelle initiale qui a entrainé le projet de Mad Dog Labine ?

Jonathan : C’est un peu académique, mais y’a une anecdote à propos de Luis Buñuel pis Jean-Claude Carrière : le jour, ils travaillaient chacun de leur bord sur leur scénario, pis le soir, en prenant une bière ensemble, y devaient se trouver une nouvelle histoire à raconter à l’autre. C’était comme un exercice : invente-moi une histoire live.

Renaud : Jo pis moi, on a une relation très basée sur le storytelling.

Jonathan : Donc Mad Dog Labine, c’est né du fait que Renaud m’a raconté une anecdote, je lui ai raconté une anecdote… pis on trouvait que y’avait quelque chose à faire en prenant les deux.

Renaud : Mon anecdote, c’est que j’ai un ami qui venait de l’Abitibi. Quand y’était enfant et jeune adulte, il s’achetait des gratteux. Pour les payer, il ramassait les canettes vides. Il les achetait pas pour le rêve de gagner, mais juste parce que ça scintillait pis que c’était cute. Donc on s’est demandé ce qui serait arrivé si y’avait gagné. Ça, c’est l’étincelle de la ligne narrative, mais nous ça fait des années qu’on parle du Pontiac. On sait que c’est pas vraiment connu comme endroit pis que ça feel un peu magique.

Jonathan : Le Pontiac, c’est ce qu’il y a entre Aylmer et le Témiscamingue. C’est un paysage magnifique, deep dans la forêt québécoise. T’arrive pas là par hasard : faut vraiment que tu décides d’y aller. Les gens qui vivent là sont quand même motivés. Tu te rends compte que y’a une appartenance.

Qu’est-ce qui vous charme du Pontiac ?

Jonathan : Plein de choses. Y’a l’architecture des maisons. Y’a des maisons magnifiques en brique, pis y’en a d’autres assez bariolées, on dirait que c’est cinq maisons qui sont rentrés en collision ensemble.

Renaud : Pis dès que tu commences à parler aux gens, tu réalises que la langue est aussi colorée que l’architecture. Y’a un style très particulier et spécifique, qui se décline en plein de variations, mais t’as quand même un accent pontiçois qui vient avec des formulations un peu franglaises et des idiomes vraiment locales.

Le film met en scène des jeunes que vous avez dénichés sur place. Comment s’est déroulé le processus de casting? C’était comment, travailler avec des non-professionnels?

Renaud : On a vu une centaine de jeunes. C’est comme ça qu’on a rencontré Zoé, Pascal, et tellement d’autres kids. On n’avait jamais fait ça, travailler avec des acteurs non-professionnels. Y’avait plein de premières fois, beaucoup de maladresses. On faisait des entrevues plutôt que des auditions.

La prochaine étape, c’était des tests d’improvisation. C’était moi qui jouais la meilleure amie. Pour vrai, c’est terrible! Je prenais ça a cœur. Au début, j’me trouvais pas bon…pis à la fin, on avait des belles scènes. J’me sentais vraiment comme une jeune fille!

Jonathan : Le privilège qu’on a eu, c’est qu’on avait pas l’air de savoir vraiment ce qu’on faisait…mais on avait l’air assez legit aussi. On était dans un bel entre-deux. La directrice pis les profs nous supportaient, mais les étudiants étaient pas trop intimidés. Ils nous regardaient pis y se disaient : « J’pense pas qu’ils ont fait ça souvent ».

Renaud : On a pas trop l’air de l’équipe de cinéma traditionnelle. On était très approchables, les jeunes ont été hyper candides. Une fois qu’on leur expliquait pourquoi on s’intéressait à eux-autres pis qu’ils comprenaient notre vibe, ils étaient comme : « Attend, tu veux juste savoir ce que moi j’pense d’icitte? C’est clair que j’ai plein de choses à dire, c’est juste ça que j’attends! »

Donc c’est comme ça que vous avez déniché Pascal, qui s’exprime avec une sagesse assez surprenante pour son âge… (Il est visible dans la bande-annonce, dans le canoë).

Renaud : Y’a pas juste Pascal qui parle comme un grand. Quand on faisait les entrevues, y’en a plein qui parlait de taxes pis d’impôts, pis t’es comme : « The fuck! T’es en secondaire 3! Arrête toute ça, on s’achète de la gomme balloune! » Mais y’a déjà des préoccupations adultes qui semblent appartenir à cette jeunesse-là.

Parce qu’ils vont rapidement être balancés dans le monde adulte ?

Jonathan : Non seulement y’a ça, mais y’a aussi l’idée d’entraide. Quand on leur demandait ce qu’ils feraient en gagnant 10 000$, y’a beaucoup de jeunes qui disaient qu’ils redonneraient l’argent, parce que les considérations adultes viennent aussi avec les considérations collectives. Les jeunes sont très conscients que leur région est précieuse, qu’elle est rare, et qu’elle est dans une position privilégiée en même temps d’être vulnérable. Y’a vraiment une conscience du partage et de la communauté.

Renaud : Les gens sont tissés serré. Un des trucs qui est devenu très clair en parlant avec les kids, c’est qu’ils voulaient tous rester là plus tard. Pour eux, c’est le futur idéal. Ton 10 000 piasses, c’est icitte que ça se passe! Ça nous a confronté à certains préjugés. Dans d’autres versions du scénario, on a imaginé que Lindsay voulait partir. Y’avait une scène où elle courait à la gare d’autobus.

Un des stéréotypes du coming-of-age, c’est de vouloir s’échapper de la ville…

Renaud : Sauf que là, tout le monde veut rester dans le Pontiac, tout le monde adore ça! Ça, pour moi, c’est porteur d’espoir. Je serais pas allé chez mes voisins pour faire un film qui dit « Let’s get the fuck out of here ». C’est pas très beau, c’est pas très contemporain, pis t’amènes pas de solution.

Récemment, plusieurs films qui mettent en scène des ados ont pris l’affiche au Québec, dont Genèse, Avant qu’on explose et Une colonie. Comment expliquez-vous cette urgence qu’ont les réalisateurs de braquer leurs caméras sur la jeunesse?

Jonathan : C’est facile de faire le lien avec Une colonie, parce que ça parle aussi d’une jeune fille qui vient d’un milieu excentré. C’est un film qui est brillant, mais qui a très peu à voir avec Mad Dog. Ce qui me frappe le plus, en ce moment, c’est le film de Loïc Darses, La fin des terres, qui montre une préoccupation de la jeunesse envers le territoire pis un désir de changement. Notre génération pis celle qui suit sont très concernées par le désir de dépoussiérer les vieilles idées qui nous ont fait comprendre que y’avait des frontières pis des choses préétablies qu’il fallait protéger. Mais dans la protection, y’a toujours une forme d’attaque. Comme au hockey. Si on protège notre territoire, c’est en même temps une offensive.

Moi ça me touche beaucoup. J’ai pas envie qu’on soit dans un schéma de protection, j’ai envie que ça soit beaucoup plus complexe et inclusif. C’est comme ça qu’on a envie de faire du cinéma, ultimement. Dans le collectif. On s’intéresse à un lieu, à un territoire, à un environnement, pis on a envie de transformer cet univers-là, de le manipuler, on a envie de s’amener au bord du gouffre et de se dépasser… On veut désacraliser des choses, montrer qu’il y a d’autres facettes à la réalité, pis le faire dans la générosité pis le partage. Tout ça avec une attache au territoire.

Renaud : Pis dans les deux dernières années, y’a davantage d’argent qui est disponible pour le talent émergeant. C’est désormais possible de faire un premier long-métrage à 26 ans. C’est ça la plus grosse différence entre avant pis maintenant.

Sans le programme Micro Budget de Téléfilm Canada, y’aurait aucune autre façon de faire un premier long-métrage avant 42 ans. L’année dernière, y’ont financé 50 projets, dont plusieurs histoires de jeunes racontées par des jeunes.

J’aimerais qu’on parle de la scène où Lindsay croise la gang d’acteurs du Chalet, un genre de crossover surréaliste entre deux univers vraiment distincts…

Jonathan : Ce qu’on voulait, entre autre, c’était faire une scène avec une gang de jeunes très montréalais qui débarquent dans le Pontiac comme un cheveu sur la soupe. Ils sont très exotiques pour Lindsay. Ils viennent, ils font plein de promesses, pis ils disparaissent au petit matin. Nous, ce qu’on avait envie de faire avec cette idée-là, c’était aussi de se méfier de nous-mêmes en tant que jeunes qui viennent de la « grande ville ».

Renaud : Y’a beaucoup de monde qui visitent les régions purement par exotisme pis par mercantilisme. Nous, on avait peur de venir faire plein de promesses, pis de faire : « Chow bye! »

Jonathan : Pour nous, la scène du Chalet, c’est une manière d’exemplifier ce qu’il y a de dangereux dans cette méthode-là.

Renaud : On a bien fait les trucs, mais malgré tout, y’a toujours une responsabilité qui peut t’échapper quand tu travailles avec des enfants dans un milieu socioéconomique «challengeant».

Des projets futurs?

Renaud : Fidèles à notre mode de production, on va pas nécessairement faire un prochain long-métrage avec plus de budget.

Jonathan : On voit pas ça comme un escalier avec des étapes.

Renaud : Pis de toute manière, quand tu parles avec des réalisateurs qui ont plusieurs projets derrière la ceinture, y vont te dire que le plus grisant, c’était le premier film, quand y’étaient vraiment libres. Donc c’est quoi l’idée de pomper plus de cash pis d’avoir plus de comptes à rendre si, au fond, tu prends moins ton pied?

Mad Dog Labine prend l’affiche le 5 avril.

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