Sébastian Thibault

Le puzzle des origines

« Petite, je dessinais mon arbre généalogique avec tout plein de trous entre les branches. »

C’est l’histoire de la journaliste Myriam Fehmiu, dont le père est né au Bénin et qui souhaite, comme tout le monde, comprendre d’où elle vient. Pour reconstituer son puzzle familial, elle interroge son père. Mais elle découvre au fil de leurs discussions qu’il lui a caché des détails sur son existence. Elle décide d’enquêter plus sérieusement sur ses origines. Sauf qu’il lui reste maintenant très peu de temps. Son père souffre de la maladie d’Alzheimer.

PROPOS RECUEILLIS PAR CATHERINE PERREAULT-LESSARD POUR LE SPÉCIAL NOS PARENTS DU MAGAZINE URBANIA

Tout a débuté il y a environ cinq ans. De temps à autre, mon père avait de petites pertes de mémoire. Il tenait des propos confus, cherchait ses mots, rangeait ses bas dans le frigo. Il avait aussi de la difficulté à suivre la conversation quand il était en groupe.

Il y a deux ans, la situation a vraiment dégénéré. Il commençait à perdre de plus en plus le fil de ses souvenirs. Le moment charnière a été une entrevue avec Serge Bouchard à la radio de Radio-Canada. Il oubliait ses mots, ses idées et les concepts qui lui étaient si chers. Je l’écoutais et c’était très gênant. Comme je travaillais là-bas à l’époque, j’ai décidé d’enlever son nom de la banque d’intervenants pour les recherchistes, afin qu’il ne soit plus invité en ondes. Je devais protéger son honneur.

Quelque temps après, ma mère l’a convaincu de rencontrer un médecin. Sans surprise, le diagnostic est vite tombé : mon père souffrait de la maladie d’Alzheimer. Toute une ironie pour lui, l’historien, l’écrivain, le chercheur spécialisé dans l’histoire des Noirs au Canada, l’esclavagisme et les différents flux d’immigration.

Nous avons essayé de continuer notre vie comme si de rien n’était, mais, au bout d’un an, on n’en était plus capables. Mon père était victime d’hallucinations et ne reconnaissait plus ma mère. Il n’avait plus de prise sur la réalité. En janvier, après six mois d’allers-retours entre la maison et l’hôpital, on s’est résolus à le faire admettre dans un CHSLD. Malgré ses efforts et son amour, ma mère ne pouvait plus s’occuper de lui.

Aujourd’hui, mon père sait par moments qu’il n’est plus comme avant, mais, étrangement, il ne s’est pas rendu compte qu’il habitait dans un centre. Il a l’impression que le CHSLD est sa maison ou son université. Ça nous soulage, on n’a pas trop l’impression de l’avoir abandonné.

Je lui rends visite environ une fois par semaine. Même si parfois il ne me reconnaît pas, j’apprécie ces moments. Quand il fait beau, on sort et on va manger une crème glacée ou s’asseoir dans le parc à côté. Je l’écoute me raconter sa journée « occupée » : il m’explique qu’il revient d’une réunion à l’université ou d’une conférence à Paris…. Il parle des autres patients et des infirmières : untel serait un « éminent chercheur », une autre, une « collègue émérite ». On jase et on rit beaucoup, probablement plus que nous ne l’avons jamais fait. C’est que mon père a toujours été un être taciturne.

UN ARBRE GÉNÉALOGIQUE PLEIN DE TROUS        

À la fin des années 1960, jeune trentenaire, mon père a quitté le Bénin pour immigrer au Québec. À son arrivée, il a travaillé à l’Expo 67 et c’est au pavillon de l’Afrique qu’il a rencontré ma mère, originaire de Montréal. Ils sont tombés follement amoureux, et mon frère et moi sommes nés peu de temps après. J’ai toujours trouvé leur rencontre terriblement romantique.

Lorsque j’étais jeune, chaque fois que je lui parlais de sa vie en Afrique, mon père demeurait mystérieux. Il évitait mes questions, détournait le sujet.

Lorsque j’étais jeune, chaque fois que je lui parlais de sa vie en Afrique, mon père demeurait mystérieux.

Il m’a seulement raconté de très petites bribes de son histoire : il a été élevé par une tante au Bénin, a étudié en France puis enseigné en Afrique avant d’arriver au Québec. Hormis une demi-sœur retrouvée il y a quelques années, mon père n’a ni frères ni sœurs. Pour le reste… Je ne connais ni le prénom ni le métier de mes grands-parents paternels, et je n’ai su que récemment le nom de leur village. Petite, je dessinais donc mon arbre généalogique avec tout plein de trous entre les branches.

Je sais que beaucoup ont du mal à croire que mes origines africaines soient aussi floues, mais dès mon plus jeune âge, j’ai dû accepter les silences de mon père, même si ça me fâchait de ne presque rien savoir de son histoire, alors qu’il trouvait si important d’enseigner l’Histoire avec un grand H.

Quand j’ai compris qu’il était malade, j’ai eu besoin de connaître la vérité. Je perdais mon père même s’il était bien vivant, son âme s’étiolait et j’ai ressenti une espèce d’urgence de tout comprendre.

Depuis, je tente de recomposer le puzzle de mes origines. J’ai l’impression que mon frère et ma mère ne partagent pas ma quête : ils acceptent la situation telle qu’elle est. Pour ma part, j’ai le sentiment que si je savais qui sont mes grands-parents paternels, je saurais un peu plus qui je suis. Que si je pouvais m’imaginer le village où mon père a grandi, je le comprendrais mieux. Je rêve d’y aller, de recoller mon identité, de m’approprier le pan africain de ma culture et de sentir que je peux enfin mettre mes racines en terre.

Je sais qu’il me reste très peu de temps pour replonger dans ses souvenirs. Chaque fois que je le visite, j’essaie d’évaluer s’il est dans le bon mood pour lui poser des questions sur son enfance ou sur sa vie de jeune adulte. Il y a encore des moments où je recueille des bribes d’information, mais ce ne sont que de petites fenêtres de quelques minutes. À cause de la maladie, il n’arrive pas à tenir une conversation bien longtemps. Il me lance une bombe du genre que son père a fait la Deuxième Guerre mondiale en France et, cinq minutes plus tard, quand je creuse la question, il me répond : « Hein, quoi ? Pourquoi tu me parles de ça ? »

MON PÈRE N’EST PAS UN MENTEUR

Au printemps dernier, lorsque je me suis enfin décidée à rencontrer ma cousine – la fille de la demi-sœur de mon père -, elle m’a dit que mon père avait été enseignant en Afrique dans sa vingtaine, alors qu’il m’a toujours raconté qu’à cet âge-là, il était en France. D’autres dates ne correspondaient pas non plus… Les incongruités dans le récit de sa vie, ce n’était pas seulement son cerveau qui flanchait : il y en a toujours eu. Le peu que je savais de lui était peut-être inventé…

Ma mère m’a expliqué qu’il y a eu des cassures dans son enfance, des blessures familiales. Elle a toujours respecté les non-dits de l’homme qui a partagé sa vie. Mon père aurait été élevé par l’une de ses tantes parce que ses parents ne pouvaient pas s’occuper de lui. Mais pourquoi ? C’est ce que j’aimerais bien savoir… Il m’a déjà dit que sa mère faisait partie de la haute société. Peut-être qu’elle était promise à un homme et qu’elle a fait un enfant avec un autre… Peut-être qu’elle a enfanté dans la honte ou le secret… Je sais qu’à mon tour, j’invente des histoires.

Puis, Il y a tout juste quelques semaines, ma cousine m’en a appris un peu plus au sujet de ma grand-mère. Selon elle, la mère de mon père est née sous le prénom « Edjèton », qui signifie « enfin la justice ». Son nom de famille, Adjiboyé, signifierait quant à lui : « j’ai vu le trône à mon réveil ». Elle aurait été baptisée avant sa mort, puis elle aurait alors reçu le prénom « Marie-Cécile ». Ce n’est pas tout! Le prénom de mon père serait en fait « Codjo ». Ça veut dire « lundi », le jour de sa naissance. On ne croit pas que son nom de famille soit tout simplement Fehmiu… En fait, ma cousine affirme qu’il est issu d’une lignée noble; d’une famille royale, de grands guerriers ou d’importants chasseurs.

Je m’explique mal pourquoi mon père aurait gardé cette information secrète, alors qu’il s’agit d’un fait dont il devrait être fier. Quelque chose doit l’avoir empêché de nous en parler, mais quoi? Voilà donc que cette histoire devient une enquête. Qui sont les gens sur les rares photos que j’ai trouvées ? Pourquoi a-t-il choisi le Québec ? Que faisaient ses parents ? Maintenant que notre relation est plus saine, que je suis adulte, ce serait le bon moment pour tout se dire.

Bien qu’une partie de moi veut savoir, l’autre est en paix avec le fait que je n’aurai sûrement jamais de réponses à mes questions, et que je ne saurai probablement pas non plus ce qu’il a rayé de sa vie d’avant.

Bien qu’une partie de moi veut savoir, l’autre est en paix avec le fait que je n’aurai sûrement jamais de réponses à mes questions, et que je ne saurai probablement pas non plus ce qu’il a rayé de sa vie d’avant. Mais, pour moi, ça ne fait pas de mon père un menteur. Ce n’est pas un mythomane. C’est un homme qui s’est protégé d’une enfance blessée. Et c’est l’énigme de cette enfance que je voudrais élucider !

Avec le recul, j’en viens à croire qu’il s’est créé une vie pour être comme tous les autres enfants. Il s’est raconté l’histoire qu’il souhaitait, parce que cette version lui faisait du bien. Il s’est inventé une vie pour se protéger. Des fois, je me dis qu’il perd justement ses souvenirs à force de s’être mélangé dans sa propre identité.

Une autre ironie : depuis qu’il est malade, je ne me suis jamais sentie aussi proche de lui, aussi proche de son cœur. Il a laissé tomber toutes les barrières : il se protège moins et parle plus, mais on ne sait pas si c’est la vérité… Et, d’une certaine façon, même si je ne sais pas vraiment qui il est, je ne l’ai jamais autant aimé.

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