Sans condom

Il y a maintenant presque 20 ans, je travaillais dans une shop. Je m’occupais de faire rouler des tricoteuses tridimensionnelles circulaires desquelles sortaient des tubes de spandex et de lycra destinés à être insérés comme doublure dans des maillots de bain. À l’époque, c’était assez révolutionnaire comme produit, des tubes avec aucune couture et tricotés plus ou moins serrés à certains endroits, ce qui avait supposément comme effet de t’affiner la silhouette en dessous de ton maillot.

Bon, les résultats n’étaient pas spectaculaires, comme à peu près n’importe quel produit vendu qui te promet une shape de Jessica Rabbit, mais c’était assez pour que la compagnie prolifère en esti, et n’est-ce pas là tout ce qui importe?

Toujours est-il que je travaillais là de nuit. J’étais seule avec mes multiples machines, 40hrs/semaine. Au rez-de-chaussée travaillaient trois de mes bons amis, à peu près du même âge que moi soit 18-19 ans. On se rencontrait souvent entre deux étages pour fumer un joint dans la cage d’escalier, le temps passait un peu plus vite et de façon ma foi fort plus plaisante.

Parmi ces trois amis, il y avait Jimmy.

Jimmy était un magnifique Haïtien couleur café au lait. Il était beau, mais BEAU! C’était éblouissant, un adonis. Même David de Michel-Ange aurait eu peur de perdre sa job s’il l’avait croisé sur son chemin. Et je crois que Jimmy le savait. En tous cas, s’il le savait pas, c’était quand même un esti d’player. Il cruisait toutes les filles sans relâche jusqu’à c’qu’elles cèdent. Et tout ça avec la pire tactique jamais enregistrée dans la grande Histoire de la Séduction.

Chaque fois qu’il croisait une fille, il la reluquait de haut en bas et lui disait :

“T’es bonne.” mais avec un “B” très écrasé, ça sonnait plus comme : “T’es puonne.”

Et il s’empressait d’ajouter, tout en levant son index et en le brandissant de gauche à droite comme pour dire “non”, ceci :

“SINKINDIN.”

Ça voulait dire : “Sans condom”.

Donc en gros : “J’te prendrais sans condom drette là sul parvis tellement t’es chaude.”

On s’entend qu’aujourd’hui ça passerait pas au conseil, ça passait DE JUSTESSE en 1998.

Mais autre époque, autres mœurs.

Et dans l’temps, on trouvait ça ben drôle et on s’était mis à dire ça à tous propos. On ouvrait la boîte de pizza qu’on s’était commandée pour le lunch et on lui disait :

“T’es puooonne, SINKINDIN.”

On décapsulait notre bière d’après-shift (8am) et on lui disait :

“T’es puooonne, SINKINDIN.”

Et ainsi de suite, on avait totalement dénaturé le propos pis on avait ben du fun avec ça.

Puis, j’ai changé de job et comme la vie est faite de gens qui viennent et qui partent de notre existence, je les ai tous perdus de vue.

Dernièrement je suis tombée par hasard sur un de mes amis de la shop dans un quelconque évènement mondain. On a jasé un peu et après s’être mutuellement mis au parfum de nos vies respectives, je lui ai demandé :

— Pis? T’as-tu des nouvelles de Jimmy?

— Ah tu sais pas?

— Non?

— Y’est rendu avec 16 enfants.

J’ai tellement ri qu’j’ai pété.

Jimmy avait réussi à assurer la continuité de sa dynastie, 16 fois, avec 15 mères différentes. Et depuis, il refusait de travailler, trop conscient que s’il avait une job, chaque cenne de sa paye se transformerait en pension alimentaire.

Le beau Jimmy était devenu un gamer de demi-sous-sol crade sur l’aide sociale.

En tous cas, sa technique a marchait en esti finalement. Il a quand même convaincu MINIMUM 15 filles d’avoir des relations sexuelles non protégées avec lui. Se reproduire de même, c’est quand même un exploit, de nos jours. J’veux dire, qu’est-ce qui peut bien pousser quelqu’un, à part ce besoin primal d’assurer la pérennité de sa propre existence, à se multiplier de la sorte, et ce, avec autant de personnes différentes?

Avait-il peur qu’on l’oublie? Rêvait-il d’immortalité?

J’peux pas m’empêcher d’avoir une pensée pour tous ces enfants orphelins de père et toutes ces mères monoparentales qui ont assumé jusqu’au bout les conséquences d’avoir succombé aux charmes célestes de Jimmy.

Tout ça parce qu’il était fucking sexy.

Pas l’genre d’histoire qui arrive à un geek ça, oh non.

Non parce que pendant que Jimmy semait à tout vent, le geek était dans son demi-sous-sol à gamer/étudier, trop timide pour sortir en société, incapable de faire preuve d’un iota de l’audace, certes déplacée, dont Jimmy avait su faire preuve envers les filles.

Pendant que Jimmy travaillait sa lignée, le geek accumulait des cartes Magic et observait avec émerveillement la naissance des réseaux sociaux, tout en complétant sa 2e maitrise et en recevant moult mentions d’honneur. Il commençait à devenir une personnalité respectée du web parce qu’il s’exprimait bien et enchainait les mots d’esprit sur la toile.

Pendant que Jimmy observait pour la énième fois la p’tite croix bleue sur un test de grossesse, le compte Twitter du geek explosait, on lui a même offert une chronique hebdomadaire dans un journal de renom (qui finirait surement par être acheté par un empire médiatique pour que tout l’monde puisse dire que c’était mieux avant).

Et ainsi de suite jusqu’à c’qu’un beau jour, fort de ses succès, le geek décide de gravir les marches de son demi-sous-sol pour affronter le monde et qu’au même moment, Jimmy décide d’abdiquer de sa vie de père et d’aller se terrer dans un demi-sous-sol, pis là, les deux se croiseraient dans l’escalier et se donneraient un MAJESTUEUX HIGH-FIVE.

LE RELAI EST PASSÉ.

Jimmy va descendre dans le demi-sous-sol et reprendre comme il peut les activités du geek, en continuant d’entretenir son personnage de W.O.W. et en ruinant sa collection de cartes Magic pour se faire des cut de joints.

Et le geek, un MONDE de possibilités s’offre à lui. Il y a là, dehors, un paquet de MILF monoparentales à s’occuper. Il aura l’embarras du choix, car elles se l’arracheront toutes.

Pourquoi?

Parce que smart is the new sexy.

Autre époque, autres mœurs.

Merci.

Pour lire un autre texte de Mad Amesti: Le p’tit crotté aux cigarettes.

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