Why not, Oprah ?

L’édito URBANIA

Chaque semaine, pour l’Édito URBANIA, on cède le micro clavier à une personne pertinente, brillante (et un peu fâchée). Aujourd’hui, Judith Lussier.

Plusieurs prennent plaisir à tourner en dérision l’éventuelle candidature d’Oprah Winfrey à la présidence des États-Unis. Je serais tentée de leur offrir ma petite mise en garde bien personnelle : vous savez ce qui est arrivé la dernière fois qu’on a ri des visées présidentielles d’une vedette américaine. Mais qu’à cela ne tienne, il s’en trouvera toujours pour nous rappeler l’importance de la compétence, ce vieil épouvantail brandi chaque fois qu’une femme aspire à recevoir le même traitement de faveur qu’un homme.

Oprah a expérimenté plusieurs régimes, mais a-t-elle une expertise particulière en ce qui concerne celui de la Corée du Nord? Elle peut nous recommander des recettes de gâteau, mais réalise-t-elle que le système de santé américain, c’est pas de la tarte? Elle reconnaît le racisme lorsqu’elle le croise dans une boutique Hermès : est-ce que cela influencera son opinion sur le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement?

Bien sûr, il y a quelque chose de cynique à opposer le fait que l’actuel président n’ait pas davantage les compétences qu’il faut pour appuyer sur le [plus gros que celui de Kim] bouton nucléaire. Des témoins racontent que le 45e président des États-Unis n’avait ni les compétences ni la volonté de les acquérir pour honorer des fonctions qu’il ne désirait pas réellement occuper. Mais le fait qu’un incompétent raciste se vantant d’attraper des femmes par la vulve ait obtenu le poste, du premier coup, ne devrait pas nous emmener à accepter cette inquiétante tendance à privilégier la forme sur le fond et à nous enfoncer davantage – pas nous, là, mais nos voisins du sud – dans une médiocratie.

En même temps, WHY NOT?

S’opposer à la candidature de vedettes charismatiques sous prétexte qu’elles ne seraient pas qualifiées révèle notre surestimation des qualifications réelles de la classe politique en toutes choses. Justin Trudeau peut-il être à la fois un expert des transactions militaires, des conséquences de la légalisation du cannabis sur la santé publique et des laissés pour compte du libéralisme économique? Tout au plus, il peut être un expert de la politique. D’aucuns me reprocheront d’avoir sollicité le pire exemple en la personne de Justin Trudeau pour illustrer le principe des compétences, mais faites l’exercice avec votre politicien pref et vous en viendrez forcément à la conclusion que les experts en politique ne peuvent avoir toutes les compétences en ce qui a trait aux choses importantes pour le monde. Même Bernie Sanders.

L’important, c’est de trouver son Steve Wozniak

Les leaders n’ont pas toutes les compétences. Ils ont une vision et s’entourent d’experts pour la mettre à exécution. Steve Jobs n’était rien sans Steve Wozniak, mais l’inverse est encore plus cruellement vrai. La compétence la plus importante pour un leader, outre celle de savoir s’entourer de son petit Steve Wozniak personnel, est peut-être simplement celle d’avoir du leadership, de maîtriser un ensemble de symboles qui envoient un message, qui donnent du sens. Les gens votent pour des leaders : ils ont besoin de rêver, d’être inspirés, de sentir que leur destin est pris en charge par quelqu’un qui leur ressemble. N’en déplaise à ceux qui prennent les choses au sérieux, la politique est bien trop compliquée pour être jugée à travers le prisme de la raison.

 

Les gens votent pour des leaders : ils ont besoin de rêver, d’être inspirés, de sentir que leur destin est pris en charge par quelqu’un qui leur ressemble.

Et même si on voulait élire les gens au mérite, comment mesurerait-on adéquatement leurs compétences sachant à quel point notre opinion est biaisée en vertu d’une multitude de facteurs? Lors des dernières élections municipales, d’aucuns disaient que Valérie Plante n’avait pas les compétences pour diriger la mairie. En quoi cette élue bardée de diplômes et dotée d’une solide expérience en milieu communautaire aurait-elle été moins qualifiée qu’un politicien de carrière n’ayant à son actif aucune connaissance des rouages municipaux lors de son entrée en politique montréalaise? De toute façon, les études le démontrent : notre cerveau est ainsi mal fait qu’à incompétence égale, on aura tendance à juger l’homme blanc plus favorablement que n’importe qui d’autre.

Les vrais experts

Bien évidemment, il est préférable que nos élus soient le plus compétents possible. Bien souvent, nous associons toutefois cette compétence à la connaissance de la chose politique. Or, les politiciens experts ne nous démontrent pas qu’ils sont meilleurs pour apaiser réellement la population de ses souffrances, voire de la conduire à une certaine émancipation. Le plus souvent, au contraire, ils sont des professionnels de la game politique, des sondages, de l’élection. Ils sont passés maîtres dans l’art d’identifier un bouc émissaire pas trop compliqué à comprendre pour les circonscriptions baromètres – par exemple en s’opposant à une journée contre l’islamophobie sûrement parce que ça pourrait irriter les fonctionnaires installés dans la couronne nord d’une ville dortoir, je dis ça je dis rien… –, d’offrir en temps opportun des récompenses à des clientèles électorales stratégiques, de faire parler d’eux en bien ou en mal parce que l’important est que tout le monde en parle. Ont-ils réellement le bien commun à cœur? Pas plus ou moins qu’Oprah. Ils savent, eux aussi, que la politique est bien trop compliquée pour être jugée à travers le prisme de la raison. Et que le concept de bien commun ne score pas si fort que ça chez Crop ou Léger.

Cette vision peut paraître cynique. Et pas. Si on accepte le fait que le leadership politique s’incarne de plus en plus à travers des personnalités charismatiques et inspirantes, à défaut d’être occupé par des professionnels compétents, on peut alors se concentrer sur le paquet de symboles auxquels on veut accorder notre confiance. On peut se demander qui, parmi les vedettes éligibles, risque de s’entourer de professionnels le plus probants. Laquelle sera guidée par des valeurs qui ressemblent le plus aux nôtres? Donald Trump, Mark Zuckerberg, Oprah Winfrey, Kanye West? Après, on pourra bien critiquer les ressorts néolibéraux de la vision d’Oprah, se mettre en garde contre les dangers totalitaires d’une candidature de Big brother Zuckerberg, ou remettre en question l’état de santé de Yeezy, mais on cessera de se faire à croire qu’on est vraiment en train d’essayer d’élire la personne la plus compétente pour le poste. Voyons donc, un peu de sérieux.

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