Hugo B. Lefort

Whitefeather Hunter : la sorcière en sarreau

Excursion dans l’univers du bio-art.

Est-ce que de vieux cheveux peuvent devenir une œuvre d’art? Est-ce que des bactéries peuvent être intégrées à une exposition? Est-ce qu’on peut créer une jupe avec une matrice de kombucha? Toutes des questions auxquelles WhiteFeather Hunter répondrait par l’affirmative. On a demandé à la journaliste scientifique Marianne Desautels-Marissal de nous présenter l’artiste qui veut intégrer le vivant là où la technologie omet de le représenter.

Cet article est tiré du magazine Spécial Extraordinaire 2018, disponible sur notre boutique en ligne.

Les bactéries sont invisibles, on s’entend là-dessus. Même que certains diront : « DIEU, MERCI! » Mais on peut arriver à les voir à l’œil nu, à condition qu’elles se mettent à se reproduire à un rythme fou, jusqu’à atteindre une masse critique visible, et qu’on détecte alors l’étrange odeur de leur fumet bactérien. C’est une des missions que poursuit la bio-artiste WhiteFeather Hunter : non pas dégager une drôle d’odeur, mais inoculer la science là où elle n’émerge pas d’ordinaire, et la faire proliférer.

            Que fait une artiste à la rubrique « sciences » de ce numéro? « En bio-art, on utilise du matériel vivant (cellules, bactéries, tissus)comme médium artistique », m’explique WhiteFeather, dans le laboratoire qu’elle dirige au Milieux (l’institut de recherche-création pour les arts, la culture et la technologie de l’Université Concordia). Dans son Speculative Life BioLab, on fait pousser des champignons pour les transformer en matériaux de construction ultralégers. Il y règne une odeur familière pour les buveurs de thé fermenté : quatre piscines en plastique pour enfants contiennent d’immenses mères de kombucha – des blobs gélatineux produits par les micro-organismes qui font fermenter la boisson. Une fois séchées, elles finiront leur glorieuse existence en prototypes de textiles dernier cri.

            C’est aussi en ces murs que WhiteFeather élève des armées de bactéries productrices de pigments rouge sang et apprend aux profanes à les utiliser pour teindre du tissu. Comme lors de l’atelier auquel je viens d’assister, organisé par Studio_XX, un centre d’artistes féministe xé sur les nouvelles technologies.

DE L’ARTISANAT À LA CULTURE DE CELLULES

Originaire du Nouveau-Brunswick, la Montréalaise d’adoption complétait sa maîtrise en textiles à la Faculté des beaux-arts de l’Université Concordia lorsqu’elle a découvert le bio-art, grâce à un atelier en génie tissulaire donné à Ottawa en 2013. Le génie tissulaire, c’est la science qui recrée des tissus végétaux ou animaux, ou encore des organes, entiers ou partiels, à partir de cellules souches. Faire pousser de la chair de carotte dans une éprouvette à partir de quelques cellules ou recréer de la peau humaine, par exemple. Élever des cellules ainsi ou modifier génétiquement des bactéries ou des plantes sont des techniques appartenant aux biotechnologies, qui ont connu un essor fulgurant dans les années 1980 et 1990. Depuis à peine 20 ans, les bio-artistes s’approprient ces méthodes.

Comme toute entité vivante, les œuvres de bio-art peuvent mourir si on ne s’en occupe pas. Pour les exposer dans les galeries, WhiteFeather conçoit un attirail qui recrée les conditions de laboratoire et fait partie intégrante des œuvres : incubateurs vitrés, système de pompes, enceintes protégeant le travail et le public de tout risque de contamination.

           En réalisant qu’elle pouvait fabriquer des textiles vivants à l’aide de ces techniques de laboratoire, WhiteFeather est tombée dans la marmite du bio-art! Elle est devenue experte en création de tissus vivants à l’aide de bactéries ou même de cellules animales, qui s’agrippent et se multiplient sur un substrat naturel. Certaines de ses œuvres prennent vie dans de petits cadres de plastique imprimés en 3D, dont elle se sert comme canevas pour y tisser une fibre naturelle – ses propres cheveux, par exemple – selon des méthodes traditionnelles. Elle dépose ensuite sur ce tissage des cellules qui, baignées dans un liquide nutritif, prolifèrent et envahissent le réseau de fibres. Le produit final ressemble à un métier à tisser de quelques centimètres, dont les occupants sont maintenus en vie dans une installation sophistiquée. Un parfait mélange de technologie de pointe et de savoir-faire ancestral.

Comme toute entité vivante, les œuvres de bio-art peuvent mourir si on ne s’en occupe pas. Pour les exposer dans les galeries, WhiteFeather conçoit un attirail qui recrée les conditions de laboratoire et fait partie intégrante des œuvres : incubateurs vitrés, système de pompes, enceintes protégeant le travail et le public de tout risque de contamination. Exposer à l’étranger du matériel biologique relève du tour de force : on fait face à des normes strictes de sécurité.

Ces règles ont d’ailleurs compliqué la tâche de l’artiste quand elle a voulu utiliser son sang menstruel pour nourrir des bactéries productrices de pigments indigo, particulièrement gourmandes en fer. Cela a exigé une quantité impressionnante d’autorisations auprès de l’université!

À cause du caractère éphémère de ses œuvres, WhiteFeather les filme pour le web ou des projections vidéo. Ses créations trouvent ainsi une seconde vie en ligne, comme en 2012 quand elle a abandonné Alma – une grande femme faite de fourrure, d’os et de dents d’animaux – sur le bord d’une autoroute. Des passants l’ont photographiée, ont mis en ligne les clichés et ont spéculé sur son origine. Alma a ainsi généré plus de cinq millions de vues!

DES ŒUVRES QUI VIVENT

Celle qui a choisi son nom d’artiste il y a plus de 20 ans, à la suite d’un rêve si puissant qu’elle en a même fait son nom légal, se décrit comme une sorcière en sarrau. « J’ai toujours tenté de travailler avec du matériel trouvé : ordures ou matières récupérées dans la nature, os d’animaux, fourrure… Exercer ma créativité ainsi m’a menée à rassembler des choses qui ne vont pas ensemble habituellement. Je m’intéresse aussi à la mythologie et à la sorcellerie. Ces traditions portent en elles ces concepts d’hybridation, de créatures mi-humaines mi-animales. Et il y a un lien fort entre les biotechnologies et ces notions de croisement. »

            J’ai beau avoir passé plusieurs années en laboratoire, quand on évoque des expériences réalisées sur des embryons, des cellules ou des tissus humains, j’éprouve souvent une drôle de sensation. Un réflexe irrationnel me pousse à attribuer une forme de conscience à la moindre parcelle vivante, même si elle est détachée du corps humain ou de l’animal dont elle est issue. Ce petit malaise se pointe aussi devant le travail de WhiteFeather. Comme si la perforation de la membrane qui sépare l’Art de la Science amenait un flux de questions. L’art est-il un prétexte valable pour justifier l’utilisation de formes de vies qui deviendront des œuvres éphémères? Les scientifiques éprouvent-ils une forme de respect ou de gratitude envers le vivant qu’ils utilisent pour leurs recherches?

            «Pour moi, il n’y a pas d’art s’il n’y a pas de critique sociale ou culturelle. À travers mes œuvres, je conteste le caractère sacré de la science.»

            « Pour moi, il n’y a pas d’art s’il n’y a pas de critique sociale ou culturelle. À travers mes œuvres, je conteste le caractère sacré de la science. La science est souvent inaccessible au public. Les gens ne savent pas comment fonctionnent les nouvelles biotechnologies, alors quand les médias généralistes s’en emparent, il y a une aura divine qui les entoure. Comme les gens n’ont pas assez d’information pour bien comprendre les mécanismes et les enjeux, ils ne sont pas en position de critiquer ces processus. Et c’est dangereux. »

            D’où l’utilisation de bactéries génétiquement modifiées, afin de les rendre à la fois inoffensives et encore plus colorées, comme moyen de faire sortir la biotechnologie de sa cage : « Dans les ateliers que je donne, il y a des personnes qui n’ont jamais mis les pieds dans un labo. D’autres ont un background scientifique, mais n’ont jamais pensé la science de cette manière. J’espère faire proliférer ce qui m’a été offert quand j’ai assisté à mon premier atelier de bio-art, et laisser grossir ce sentiment… quand on se dit : “Oh! Ces techniques sont à ma portée, je peux faire ça!” », raconte-t-elle en mimant l’euphorie qui régnait dans le labo, dix minutes auparavant.

            Quand elle ne donne pas d’ateliers, WhiteFeather visite d’autres laboratoires de recherche. Cette année, par exemple, elle est l’une des artistes en résidence du programme Interface art-science du centre d’art sherbrookois Sporobole. L’initiative vise à brouiller les frontières en jumelant des artistes à des scientifiques. C’est avec Denis Groleau, titulaire de la Chaire de recherche sur les micro-organismes et les procédés industriels en biotechnologie à l’Université de Sherbrooke, que WhiteFeather perfectionne son apprentissage scientifique. Ensemble, ils explorent, par exemple, la structure du collagène, la production d’enzymes et le métabolisme des bactéries.

LES BACTÉRIES : ARTISTES COMMUNAUTAIRES

En mettant en scène micro-organismes et cellules, WhiteFeather espère les faire apparaître sous un autre jour, notamment en nettoyant les bactéries de leur mauvaise réputation, souvent associée à la saleté. « Les scientifiques et l’industrie pharmaceutique ont travaillé fort dans le passé pour éradiquer les micro-organismes. Ils sont vus comme des nuisances, mais on se rend compte qu’en fait, on ne pourrait pas vivre sans eux. Nous devons repenser notre rapport à eux et le faire avec beaucoup d’empathie. »

            Si nous avons de tout temps vécu sans nous soucier des organismes microscopiques, à quoi peut servir de les considérer en 2018? WhiteFeather y voit un enjeu majeur : « Le monde souffre écologiquement. Les espèces disparaissent, et c’est dû à une compréhension traditionnellement hiérarchique du monde, basée sur une classification scientifique où l’être humain est au sommet, et les micro-organismes, au bas de l’échelle. Si on pouvait aplanir les hiérarchies et approcher les micro-organismes et les autres espèces avec respect, peut-être serions-nous moins abusifs et destructeurs. L’empathie est importante dans nos rapports interpersonnels, mais elle l’est aussi dans nos relations avec l’Autre, quel qu’il soit… »

«Si on pouvait aplanir les hiérarchies et approcher les micro-organismes et les autres espèces avec respect, peut-être serions-nous moins abusifs et destructeurs. L’empathie est importante dans nos rapports interpersonnels, mais elle l’est aussi dans nos relations avec l’Autre, quel qu’il soit… »

            Notre relation avec les êtres vivants microscopiques fait aussi apparaître des parallèles avec notre rapport au travail invisible. Vous savez, ces tâches essentielles mais peu reconnues, comme le ménage et la planification des repas dans les familles, ou encore le travail des proches aidants auprès des personnes en perte d’autonomie? Bref, le labeur indispensable au fonctionnement de la société, effectué par des personnes (souvent des femmes) qui n’en retirent aucune marque de reconnaissance. Les micro-organismes en sont une métaphore, car ils abattent aussi énormément de travail pour les humains, qui les utilisent en alimentation, en recherche et maintenant en art. Du travail invisible à l’éthique du care appliquée aux micro-organismes… Pour WhiteFeather Hunter, les liens entre le féminisme et le bio-art sont multiples : « Dans ma pratique, j’essaie d’inciter plus de femmes à être intéressées par la science, encore dominée par les hommes. Ça commence à changer, notamment grâce au bio-art, pratiqué par énormément de femmes. »

            Entre Halifax et Perth, WhiteFeather voyagera beaucoup cet automne, jusqu’à une dernière exposition à Sherbrooke en décembre. En 2019, elle s’envolera pour faire un doctorat à la mecque universitaire du bio-art : le laboratoire SymbioticA de l’Université d’Australie-Occidentale. Avec cette expertise en poche, elle souhaite fonder son propre laboratoire féministe en bio-art. « J’aimerais poursuivre cette mission en dehors des murs d’une université et transmettre ces savoirs à l’aide de l’apprentissage informel. » Inoculer la science, faire croître une communauté… le projet que mitonne la sorcière en sarrau a tout d’une œuvre de bio-art : hybride, un peu freak et bien vivante!

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