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On va beaucoup moins au cinéma depuis deux ans. Les raisons sont évidentes, mais elles affectent le milieu de plusieurs façons. Par exemple, avec toutes les productions ralenties ou interrompues, c’est devenu difficile pour le commun des mortels de savoir qu’est-ce qui prend l’affiche à quel moment. Les Disney et Warner Brothers de ce monde continuent de vomir leur publicité partout où ils peuvent, mais pour les créatrices et créateurs indépendants, c’est devenu plus difficile de rejoindre les audiences.
Il y a un nouveau film de Robert Eggers – le génie visuel derrière The VVitch et The Lighthouse – qui a pris l’affiche en avril dernier et personne ne s’en est vraiment rendu compte. Ce projet – le plus ambitieux du réalisateur jusqu’à maintenant – fut un flop monumental au box-office, mais la qualité du produit n’est pas à blâmer.
Heureusement (pour lui et pour nous), The Northman est disponible en vidéo sur demande depuis quelques semaines et je suis ici pour vous dire que c’est à la fois familier et différent. Et surtout, que c’est à la hauteur des standards d’excellence du jeune réalisateur, qui s’aventurait pour la première fois loin du giron de la compagnie de production préférée des millénariaux A24 (probablement pour des raisons financières).
Vous l’avez peut-être raté en salles, mais je vous suggère fortement de vous rattraper en fin de semaine. Voici pourquoi.
Contrairement aux films qui ont fait la renommée de Robert Eggers, The Northman n’est pas un film d’horreur. Il contient plusieurs scènes horrifiantes si vous n’avez pas l’estomac solide, mais c’est à proprement parler une relecture de La Légende de Amleth de Saxo Grammaticus, l’histoire dont William Shakespeare s’est « très librement inspiré » pour écrire sa légendaire pièce de théâtre.
Quand un film raconte une histoire aussi familière, il doit s’illustrer dans l’exécution, et The Northman est, ma foi, plus qu’à la hauteur. Le Amleth de Robert Eggers (et peut-être celui de Saxo Grammaticus, je n’ai pas lu son roman) est on ne peut plus différent de celui de Shakespeare.
Dans The Northman, la mort n’est pas une menace. C’est une destination inévitable vers laquelle tous les protagonistes progressent sans sourciller.
Élevé en exil après la mort de son père, loin de toute forme d’affection parentale, Amleth devient ce qu’on appelle un berzerker : un guerrier hyperviolent qui participe à des pillages avec son clan. Il laisse libre cours à l’agressivité qui le dévore, mais on se rend compte rapidement qu’elle ne le satisfait pas. Amleth a une cible très précise et un désir d’assouvir sa colère.
Dans The Northman, la mort n’est pas une menace. C’est une destination inévitable vers laquelle tous les protagonistes progressent sans sourciller. Ça change complètement la dynamique du récit.
Même si The Northman ne battra jamais de records d’originalité, c’est un film d’une grande beauté qui tire son épingle du jeu parfois même avec des processus non narratifs.
Par exemple, les scènes de nuit où le monde des vivants et le monde des morts s’entrecroisent offrent une facture visuelle presque totalement désaturée qui accentue le caractère irréel des événements présentés à l’écran.
The Northman est une expérience en soi. Le genre de film qui se regarde viscéralement, sans recul philosophique ou analytique.
On accompagne les personnages à travers cette ligne imaginaire tout au long du film, ce qui accentue le sentiment d’immersion. À un certain point, ce n’est plus l’histoire racontée qui importe (puisqu’on sait où elle s’en va), mais le fait qu’on la vive au même rythme que les personnages et avec le même sentiment d’affronter l’inconnu.
Les films de Robert Eggers ont tous cette qualité de nous faire vivre les événements sur un pied d’égalité avec les personnages et The Northman nous emmène à son tour dans les recoins ruraux de l’Islande, où la vie et la mort coexistent au quotidien.
The Northman est une expérience en soi. Le genre de film qui se regarde viscéralement, sans recul philosophique ou analytique. Les films du genre sont devenus rares à l’époque des Marvel, Disney et autres grands studios qui cherchent à tout prix à récupérer leur investissement.
Faites-vous plaisir (et encouragez l’art indépendant de la production de masse) et regardez The Northman en fin de semaine. Même avec son petit côté traditionnel, c’est beaucoup plus original que la plupart des trucs que vous avez déjà vus depuis le début de 2022.
Pour ceux et celles qui ont réussi à ignorer en quoi consiste Hamet (ou Amleth) jusqu’à maintenant, laissez-moi vous donner un cours 101. Ça risque de sonner familier : c’est l’histoire du fils d’un roi (joué par Alexander Skarsgard) qui est témoin de l’assassinat de son père par son oncle et du remariage de sa mère avec ce dernier. Dans cette itération, c’est la mère d’Amleth (inexplicablement jouée par Nicole Kidman) qui organise le régicide et déclenche la sanglante épopée vengeresse de son rejeton. Au-delà d’une histoire, c’est une structure narrative qui a été reprise plusieurs fois au fil des siècles, récemment par la série Sons of Anarchy.
Eggers offre, à sa manière, une vision plus nuancée et moderne du personnage tragédien classique (quand même livrée dans un vieil anglais) qui oscille entre la vie et la mort. Contrairement au protagoniste de Shakespeare, Amleth accepte pleinement le caractère autodestructeur de sa quête et accepte sa mort imminente. Il communique d’ailleurs régulièrement avec le monde des esprits, ce qui se manifeste d’une foule de manières plus cool les unes que les autres, dont une scène mémorable d’émeute de chiens (oui oui, vous avez bien lu!).
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