Watatatow : l’école de la vie… à la télévision

En fouillant dans les archives de Watatatow, on a réalisé que ce n’était pas tant que ça une émission qui se passait à l’école. Mais vu que Zap n’a duré que trois ans et qu’on n’est pas encore tout à fait nostalgiques de Virginie, on a jugé que c’était l’élément de culture populaire dont on avait le plus envie de parler. Pour se justifier, on se dit que ça nous a suivis durant toute notre vie d’étudiant, du primaire jusqu’aux cycles supérieurs.

« C’est toi, c’est moi, pis c’est nous autres », lance Mélina Leblanc-Roy, pour résumer l’essence de l’émission qui l’a habitée jusqu’au-delà de son adolescence. « Watatatow, c’était le reflet d’une réalité québécoise. C’était nos vieux chums. Les miens, en tout cas! »

On peut définitivement qualifier Mélina, 31 ans, de plus grande fan de Watatatow au monde. Non seulement s’est-elle clanché tous les épisodes, mais elle a consacré son mémoire de maîtrise au téléroman pour ados le plus populaire de tous les temps. Mais elle n’est pas la seule à avoir été au rendez-vous chaque soir de semaine à 17 h pendant 14 ans. Vous aussi. Peut-être ne l’avouerez-vous pas, mais vous avez regardé Watatatow bien au-delà de l’âge raisonnable pour le faire. Les cotes d’écoute, elles, ne mentent pas : en 2002, trois ans avant que Radio-Canada n’en tire la plogue, 81 % des 473 000 téléspectateurs de cette émission originalement destinée aux 12-17 ans étaient… des adultes. Toi, moi, nous autres.

« Beaucoup de jeunes du cégep et de l’université nous regardaient », se souvient Monique Lalande, productrice associée à l’époque, pilier de l’émission. « J’avais une nièce qui n’avait plus du tout l’âge de regarder ça, mais quand elle rentrait de l’université, elle s’assoyait devant le téléviseur pour voir ce que ses amis étaient devenus. »

Sophie était alors victime de la drogue du viol, John et Vanessa faisaient dire Sainte-Toton trop souvent à Jocelyn et Michel Couillard, ayant vieilli trois fois moins vite que nous, avait officiellement 17 ans. L’acteur qui l’incarnait, Hugo St-Cyr, pouvait enfin cesser de se raser la barbe deux fois par jour pour ne pas trahir son âge réel : 24.

Lorsqu’il avait reçu le petit joueur de batterie aux oreilles décollées en audition, le producteur Jean-Pierre Morin était loin de se douter qu’un jour, il serait incapable de s’en débarrasser. « Nous voulions parfois ajouter de nouveaux comédiens, pour rajeunir l’émission, mais il était impossible de se débarrasser des Couillard, des Laurin ou de Vincent. Les jeunes y étaient trop attachés », se souvient-il.

C’est cool, carrément buzzant
Tout a commencé au tournant de la décennie 1990. Radio-Canada veut, elle aussi, présenter une émission pour ados et approche Jean-Pierre Morin, fort du succès monstre qu’est Le Club des 100 watts. « On me disait que les jeunes n’écoutaient pas de fiction à la télévision. À ça, je répondais : “C’est sûr qu’ils n’en écoutent pas, vous n’en faites pas!” J’étais convaincu qu’en leur parlant de leurs préoccupations, ça les intéresserait », se rappelle le producteur.

À l’époque, il y a bien Degrassi qui parle de drogue, de sida et de suicide, mais ici, personne ne se reconnaît vraiment dans les voix doublées de Joey ou de Christine « Spike » Nelson. Au Québec, la plus récente fiction jeunesse, Beau temps, mauvais temps, date de 1950! Au Club des 100 watts, les dramatiques mettant en vedette Annie Major-Matte et Sébastien Bergeron sont trop courtes et pas assez fréquentes au goût des fans de Marc-André Coallier, qui en redemandent. À défaut d’avoir leur émission, les jeunes écoutent Chambres en ville, qui traite d’enjeux beaucoup trop vieux pour eux, et fuient les émission pour enfants. « Dans la télévision jeunesse, tout le monde était beau et gentil, propre et parlait bien. C’est sûr que les ados sacraient leur camp! » fait valoir Jean-Pierre Morin.

Ainsi, Watatatow devient le premier véritable téléroman jeunesse au Québec. On fait alors la connaissance de la famille Couillard, des jumelles Fraser (interprétées par les filles de Louisette Dussault), d’Einstein, de Raphaël, de Greg (l’ami anglo), de Bérubé, le bum de la Cellule-Ose, et de Pascale Cusson, interprétée par la microscopique Marie-France Monette.
Mais bon, téléroman est un bien grand mot. Les premières saisons de Watatatow mettent en scène des épisodes fermés, dont les intrigues simples (« Mon ami me vend 10 cassettes Nintendo 25 $ chacune. Je peux les revendre facile 40-45$ si vous me passez 250 $! »), entrecoupées de riffs de guitare électrique, se bouclent dans la demi-heure. Ce n’est qu’en 1994 que les trames narratives des différents clans commencent à se poursuivre d’un épisode à l’autre.

Mais bon, téléroman est un bien grand mot. Les premières saisons de Watatatow mettent en scène des épisodes fermés, dont les intrigues simples (« Mon ami me vend 10 cassettes Nintendo 25 $ chacune. Je peux les revendre facile 40-45$ si vous me passez 250 $! »), entrecoupées de riffs de guitare électrique, se bouclent dans la demi-heure. Ce n’est qu’en 1994 que les trames narratives des différents clans commencent à se poursuivre d’un épisode à l’autre.

« C’est là qu’on a commencé à développer des thématiques plus dramatiques, comme l’homosexualité ou le sida », se souvient le scénariste Richard Blaimert, à qui l’on doit le suicide du personnage interprété par Mahée Paiement. « Plus c’était dramatique, plus ça marchait. “Je veux ma chambre”, tu peux pas surfer là-dessus pendant dix ans. »

Pour parler de suicide aux jeunes de façon adéquate, on a engagé des éducateurs. Le scénariste raconte : «Des spécialistes et des pédagogues vérifiaient nos textes. Une des script-éditrices, Sylvie Denis, était pédagogue de formation. Elle avait travaillé sur des shows comme Passe-Partout et je me disais que ça allait être plate, travailler avec une éducatrice. Quand t’es dans la vingtaine, t’as envie de pousser les limites, pas de te faire dire quoi faire par une pédagogue. Finalement, elle était tellement pertinente que je l’ai gardée sur Le monde de Charlotte et presque tous mes projets par la suite. »

L’une des principales protagonistes du virage dramatique de Watatatow est Élyse Aussant. D’abord recalée du concours « Devenez une vedette de Watatatow », on lui donne sa chance pour interpréter Émilie, une adolescente tourmentée dont les traits de highliner ont dû occasionner un dépassement de coûts au département du maquillage. « Elle n’était supposée être là que pour un épisode, mais voyant la charge émotive que cette ado-là portait, Jean-Pierre a décidé de lui créer une famille la saison suivante », se souvient Monique Lalande. Ainsi apparaîtront grâce à elle sa mère Ginette, son beau-père Jocelyn, sa chum Manon, Victor, Simon, Colin, Lou et plus tard, John et Vanessa.

La jeune Émilie inspire Jean-Pierre Morin, mais elle retient aussi l’attention de la haute direction de Radio-Canada. Pas nécessairement pour les bonnes raisons. « Les patrons n’aimaient pas trop les familles dysfonctionnelles, même si je leur répétais qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire : je voulais qu’Émilie l’ait difficile, pour que les jeunes puissent se raccrocher à son succès par la suite. Si Émilie pouvait s’en sortir malgré toutes les conneries qu’elle faisait, eux aussi », croit toujours le producteur, oubliant presque qu’il parle d’un personnage de fiction.

Si la société d’État est si réticente à l’idée de donner autant de visibilité à une mère adolescente qui s’en sort, c’est qu’elle est la cible de critiques de la part de vigilantes des bonnes manières. « C’est vrai que pour une émission regardée par des 9-12 ans, on était pas mal sur la ligne », admet le directeur des émissions jeunesse de Radio-Canada d’alors, Michel Lavoie.

Dans nos souvenirs d’ados, les boucles d’oreilles de Michel, la veste cloutée de Bérubé, les magouilles de Chicoine et les problèmes de drogue de Nadège n’avaient rien de si subversif, mais pour Jean D’Auteuil, de Rimouski, c’était inacceptable. « Quel parent laisserait ses jeunes enfants passer sa demi-heure chaque soir en privé avec vos ados hargneux, agressifs ou pervers, s’y instruire de leurs complexes, troubles, irrespects, baise, dope et compagnie? C’est précisément ce que fait Watatatow. Vous fertilisez l’ivraie et semez le chiendent dans leur esprit, et y fauchez le liseron. […]En vertu de quelle équation autre que la cote d’écoute pouvez-vous prétendre qu’une large diffusion des graves problèmes de certains jeunes déviants va en faire jaillir les solutions […], qu’un tel épandage massif de fumier dans l’esprit de nos jeunes et très jeunes va y faire fleurir la vertu?», écrit-il dans une lettre ouverte au Soleil intitulée « Watatatow: une émission irresponsable et perverse». On était en 1996.

« Les critiques qu’on recevait le plus souvent concernaient le langage, se remémore Michel Lavoie. “Toé pis moé”, c’était trop familier pour Radio-Canada, qui avait la réputation d’être plus pointu et dont la mission était d’être un modèle de bon usage de la langue française. Mais si on avait mis ça trop straight, les jeunes auraient trouvé ça phony. »

C’est twit, c’est nul, tu vois ben qu’c’est poche

En fait, pour être totalement honnête, on trouvait ça parfois phony, la langage watatarien. Surtout ces fameuses formules qui mettaient la table durant le générique d’ouverture débile écœurant. Les expressions d’ados passent au tordeur de RBO dans un sketch savamment intitulé Watatoton. « C’est sharp à l’os », c’étaient nos parents qui disaient ça pour avoir l’air cool.

Même chose, d’ailleurs, pour « Watatatow ». « Je n’ai jamais tellement aimé le titre, admet aujourd’hui Michel Lavoie. Je trouvais que ça sonnait comme un mot de vieux choisi pour les jeunes. Mais Jean-Pierre m’a assuré que les jeunes disaient ça. Je me suis dit que je ne comprenais pas parce que j’étais trop vieux. »

Nan. Selon un sondage à l’interne, Monsieur Lavoie avait vu juste. Mais ce n’est pas un titre un peu off qui allait rebuter la jeunesse d’écouter massivement le téléroman qui lui était destiné. Au plus fort de son histoire, Wata atteignait des cotes d’écoute de 800 000 téléspectateurs. « On battait régulièrement les nouvelles! », s’enorgueillit encore Jean-Pierre Morin.

Comment faisait ce vieux routier pour être pile sur les enjeux qui intéressent les jeunes? « Je les invitais chez nous, je leur préparais un spagat’, leur donnais une bière, et quand ils se dégênaient, là on jasait! », révèle Jean-Pierre Morin.

« Jean-Pierre croyait beaucoup à la recherche terrain et aux focus groups», se rappelle Monique Lalande. « Il aimait questionner les jeunes sur ce qui les préoccupait. C’est comme ça qu’il travaillait sur le Club des 100 Watts. » C’est comme ça qu’il a trouvé Marc-André Coallier, d’ailleurs.

On peut dire que Watatatow a été une pépinière de talents, car plus de 300 acteurs sont passés sur son plateau. Et l’émission a fait office de véritable école pour Blaimert, qui a pondu par la suite Le monde de Charlotte, Cover Girl, Les hauts et les bas de Sophie Paquin, Penthouse 5-0 et, plus récemment, Nouvelle adresse. « Jean-Pierre avait une méthode très précise de nous faire écrire. On devait remplir des cases dans des feuilles de structure, qui dictaient ce qui devait arriver avant la première pause et qui limitaient les changements de costume des comédiens, permettant ainsi de tourner un épisode par jour », se souvient-il. « C’était une méthode très rigoureuse, inspirée de la façon de faire américaine. Ça m’a beaucoup appris. Je ne sais pas si j’aurais passé à travers mes autres projets sans cette école », dit celui qui a écrit plus de 100 épisodes de Watatatow.

Comme lui, Isabelle Langlois (Rumeurs, Mauvais karma), Sylvain Charbonneau (Kif Kif, Ramdam) et Danielle Dansereau (Le Négociateur, L’Affaire Dumont) ont tous fait leurs premières armes avec Watatatow. « Je voulais des scénaristes qui n’avaient aucune expérience, pour qu’ils n’aient pas de mauvais plis », explique Jean-Pierre Morin. « Sinon, ça aurait donné un téléroman à la Monsieur le ministre, où c’est tellement lent que t’as des scènes qui se poursuivent d’une pause à l’autre! »

Déraper dans l’mille, c’est complètement débile
École de jeu, école d’écriture, curieusement, par contre, l’école en tant que sujet était plutôt secondaire à Watatatow. Durant les premières saisons, Claude Legault y incarne un professeur d’informatique et Danielle Panneton interprète la directrice Maryse Baribeau, mais leur présence n’a rien à voir avec celle des profs dans Zap ou dans Virginie. « Dans Wata comme dans la vie, l’école n’est qu’un théâtre, qu’une scène où se déroule l’intrigue », explique la maîtresse du sujet Mélina Leblanc-Roy. « Le parascolaire était beaucoup plus important. La Cellule-Ose, dont on salue le jeu de mot, Chez Allaire, le billard, le Spot 1 et le Spot 2 sont beaucoup plus intéressants pour les jeunes. »

Tout comme l’est le concept de colocation, relativement moderne à l’époque. « Les colocs, ça répondait au besoin qu’ont les adolescents de savoir ce que va être leur vie lorsqu’ils seront plus vieux », explique Monique Lalande. « C’est pour ça que la deuxième émission préférée de nos auditeurs qui écoutaient Le Club des 100 watts, c’était Chambres en ville». Ainsi, les colocs Guy, Vincent et Ben, incarnés par Charles Lafortune, Michel Goyette et Michel Charrette, nous faisaient miroiter ces jours de liberté, mais aussi de responsabilités.

Mais pour Mélina Leblanc-Roy, les colocs, c’était peut-être une façon de garder captif un public qui avait vieilli avec Michel Couillard, Séverine Gagnon, Marie-Claude Rioux et Isabelle Bélanger, mais qui était rendu au cégep ou à l’université et qui devait, lui aussi, donner sa part du loyer à ses colocataires.

« Watatatow a duré 14 ans, la vie d’un ado », fait remarquer Mélina. « Normalement, on aurait dû arrêter d’écouter ça en 1995, mais on a continué. Au début, je nous jugeais, d’être restés accrochés à une série pour ados si longtemps, puis j’ai réalisé que ça faisait partie de nous. Qu’on était la génération Watatatow. »

Toi, moi, nous autres.

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