Germain Barre

WAGS moi non plus  : les privilèges (et la fin)

Les coulisses de la NFL comme vous ne les avez jamais vues.

Florence Dubé-Moreau a rencontré Laurent Duvernay-Tardif dans une boulangerie. Moins de quatre ans plus tard, elle atterrissait elle aussi dans la NFL. Rien, mais vraiment rien, ne prédestinait cette auteure et commissaire en art contemporain à ça. Dans cette série, elle nous transporte dans les coulisses du football professionnel avec une perspective peu conventionnelle sur le sport et la culture américaine. Pour lire sa chronique précédente, c’est ici.

10 août 2019, Montréal.

Football season is here !, puis-je lire à profusion sur mes réseaux sociaux. Nous sommes à quelques heures du premier affrontement présaison des Chiefs contre les Bengals de Cincinnati.

Depuis la mi-juillet, le Chiefs Kingdom s’émoustille déjà devant le retour de nos chéris en terre promise pour le camp d’entrainement. Les vacances sont finies. Six mois de football se profilent à l’horizon.

J’ai amorcé cette série de chroniques à l’issue de la saison dernière; je la clos à l’orée de la prochaine.

+++

Pour terminer, j’avais envie de me pencher sur la notion de privilège.

Un privilège est, par définition, un droit « exceptionnel » accordé à un individu ou à une collectivité de jouir d’un avantage. Un p’tit head start dans la vie, t’sais.

Par exemple, le mien est constitué de plusieurs couches parmi lesquelles le fait d’être blanche, cis et d’avoir des études universitaires. J’appartiens à une frange de la société qui a été favorisée à divers degrés au fil de son développement, et ce, par des conjonctures familiales, culturelles et économiques.

Lorsque j’ai été parachutée dans la NFL il y a six ans, j’ai accédé à un tout autre niveau de privilège par l’entremise de Laurent.

Lorsque j’ai été parachutée dans la NFL il y a six ans, j’ai accédé à un tout autre niveau de privilège par l’entremise de Laurent : un capital économique, lié à une certaine élite sociale.

Il est intéressant de préciser que si tous les joueurs repêchés ont obligatoirement fréquenté une université, tous ne sont pas issus de familles de types dynastie Ivy-League. Loin de là. Le football représente pour plusieurs un ticket — parfois le seul moyen — d’accès à des bourses d’études pour fréquenter des high schools et colleges autrement inatteignables en raison des droits de scolarité.

Encore une fois, du haut de certains privilèges, on oublie que le sport professionnel, en particulier le football et le basketball, permet à de nombreux garçons d’acquérir un diplôme universitaire, d’accéder à une reconnaissance sociale élevée, de sortir de milieux défavorisés ou violents ou encore de pouvoir subvenir aux besoins de leur famille et amis-es. L’artiste canadienne Esmaa Mohamoud traite d’ailleurs avec brio de cette réalité spécifiquement en ce qui a trait aux espoirs afro-américains et afro-canadiens.

Je me rappelle que plusieurs joueurs ne comprenaient pas au début pourquoi Laurent s’astreignait à l’épreuve physique et mentale de la NFL étant donné qu’il avait un plan B enviable avec la médecine… Avoir le choix est aussi un privilège.

+++

Je remarque que le football, comme le hockey ou le baseball, en Amérique du Nord a ceci de particulier qu’il ouvre soudainement plein de portes dans la vie de ses jeunes athlètes. L’accès à de nouveaux cercles sociaux, qui vous donne par ricochet accès à une foule de ressources insoupçonnées, en est un exemple.

Cela va habituellement de pair avec le privilège d’être entendu-e, parce que dorénavant jugé-e intéressant-e. Cela s’opère grâce à un étrange amalgame entre argent/succès/crédibilité, et avec le concours de la machine médiatique de la NFL ainsi que du caractère public des revenus des joueurs. Pour tout dire, ces chroniques découlent de cette posture : j’ai moi-même acquis un certain capital de visibilité simplement parce qu’on m’associe à Laurent.

Et puis il y a le privilège de recevoir des privilèges : obtenir de la merch gratuite; être invité-e à des évènements sélects; bénéficier de traitements spéciaux; pouvoir demander des traitements spéciaux…

Et puis il y a le privilège de recevoir des privilèges : obtenir de la merch gratuite; être invité-e à des évènements sélects; bénéficier de traitements spéciaux; pouvoir demander des traitements spéciaux…

Je ne dis pas que les joueurs ne travaillent pas fort pour accéder à cette version revisitée du rêve américain. On parle d’années d’entrainement, de sacrifices, d’une santé physique et mentale hypothéquée, et ce, bien au-delà de leurs années sur le terrain… Ils méritent amour et douceur; sérieusement, la pression mise sur ces jeunes hommes est inhumaine. Et c’est sans compter le fait qu’ils sont redevables de leurs fans pour ces salaires exorbitants.

Cela dit, les nombreuses implications économiques, culturelles et politiques de cette ascension fulgurante vers le 1% de la société, par la voie des sports d’équipe professionnels, gagneraient certainement à être auscultées de plus près. Ne serait-ce que par son fort potentiel d’enrichissement matériel et d’élévation sociale qui ne demeure accessible qu’à un groupe très précis d’hommes en capacité (physique et, jusqu’à un certain point, financière) de rejoindre une ligue professionnelle de sport — de telles ligues n’ont toujours pas d’équivalent pour les femmes, par exemple.

+++

Être témoin du spectacle de la NFL ces dernières années m’a aussi amenée à me questionner sur le privilège qui semble envelopper la ligue elle-même. Pourquoi ne s’oblige-t-elle pas à être une actrice de changement de manière plus appuyée ? Pourquoi ne se presse-t-elle pas à améliorer l’égalité pour tou-te-s et chacun-e dans la société ? Bien sûr, c’est une association professionnelle qui fonctionne grosso modo comme une entreprise (elle a laissé tombé son statut d’exemption fiscale en 2015) visant à générer des profits – elle n’a pas d’obligations sociales autres.

Pourtant, lorsqu’on jouit d’un tel engouement populaire, un certain devoir ne nous revient-il pas automatiquement? Si le poids médiatique de la NFL n’était pas un tant soit peu politique, parions que Trump n’aurait même pas sourcillé devant le genou bas des joueurs en 2018.

Le privilège ici, c’est d’avoir le pouvoir. D’avoir le gros bout du bâton, via quelques milliards en revenu annuel et des millions d’adeptes dans la poche. C’est de (pouvoir) tenir pour acquis que son auditoire ne veut pas transformer le monde dans lequel son fauteuil est si commodément installé entre le téléviseur et la caisse de bière.

Pour moi, la question est moins : «oui ou non la NFL ?» (on va juste pas régler ça, gang), que : «comment la NFL ?» Et je crois que c’est là où collectivement on peut trouver des pistes fécondes.

+++

Le sport professionnel est certainement l’un des remparts les mieux gardés — et des plus télédiffusés (sinon spectaculaires?) — du capitalisme et du patriarcat.

Il faut exiger plus des franchises et des diffuseurs sportifs pour, entre autres choses :

– Arrimer cette méga industrie du divertissement aux enjeux de société actuels : équité homme/femme, représentativité et défense des communautés culturelles et LGBTQ+.

– Réfléchir aux impacts du sport professionnel sur les femmes et les filles, qu’elles soient sur le terrain ou en périphérie de celui-ci.

Le projet s’annonce certainement long et complexe. Bonne nouvelle cependant. Certaines et certains ont déjà ouvert le chemin. Elles et ils brillent, comme des phares, pour nous guider : Megan Rapinoe et les athlètes de Team USA Women’s Soccer; les hockeyeuses derrière la toute neuve Professional Women’s Hockey Players Association (PWHPA); et Catherine Raîche, nouvelle coordonnatrice aux opérations football des Eagles de Philadelphie. Et ajoutons : Serena Williams, Colin Kaepernick, Aly Raisman, Michael Sam.

Un changement graduel des structures de pouvoir profondes qui régissent le sport professionnel va presque inévitablement se produire… Certes. Sauf que c’est l’heure. Je suis de celles et ceux pour qui la patience n’est plus la solution.

L’universalité et l’humanité théoriques du sport ne peuvent perpétuellement lui servir de bouclier. La redéfinition de ses pouvoirs et privilèges est pressante.

Time’s up, comme on dit.

+++

Dans quelques heures, j’amorce ma 6e saison à titre de WAGS.

La NFL se résume assez bien à une folle aventure dans ma vie. Elle m’apporte joie et peine; excitation et peur. Elle m’a fait remettre en question ma personne et mon couple à plus d’une reprise [comme Laurent peut si bien en témoigner].

Mais contre-intuitivement, je peux dire aujourd’hui que la NFL m’a surtout fait grandir en tant que femme, auteure et féministe – et non en tant que «femme de».

Et ça, c’est un peu grâce à vous.

Merci de m’avoir lu en si grand nombre. De m’avoir partagé vos expériences liées aux sports ou à la vie familiale et professionnelle. Un merci spécial aux fans de sports undercover en art qui m’ont révélé leur passion secrète.

On se revoit dans un bar sportif ou dans un musée près de chez vous !

+++

Conçu en complicité avec Laurent. 

Merci encore à toutes mes formidables relectrices : Laurence G, Laurence B, Maude, Aurélie, Justine, Marie-Laurence et Sophie-Charlotte. 

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up