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Votre employeur en fait-il assez pour préserver votre santé mentale?
La moitié des Québécois vivent un niveau élevé de détresse psychologique au travail.
Il aura peut-être fallu une pandémie mondiale pour constater les lacunes que notre milieu de travail traîne depuis des années.
Mais la pandémie a aussi mis en lumière des initiatives qui pourraient venir bousculer ce statu quo.
Commençons avec des chiffres.
Près d’un travailleur québécois sur deux affirmait vivre un niveau élevé de détresse psychologique pendant la pandémie de COVID-19.
Caroline Biron, professeure en administration à l’Université Laval et directrice du Centre d’expertise en gestion de la santé et de la sécurité du travail, a beaucoup fait réagir avec cette étude qu’elle a récemment publiée en collaboration avec d’autres chercheurs à propos de l’état de santé des travailleurs.
«La pandémie nous confronte à toutes les vulnérabilités de nos systèmes: ce qui était fragile avant l’est encore plus aujourd’hui.»
«La pandémie nous confronte à toutes les vulnérabilités de nos systèmes: ce qui était fragile avant l’est encore plus aujourd’hui, explique Caroline Biron. Depuis longtemps, on a des indicateurs qui nous laissent croire que la santé psychologique est un problème auquel il faut s’attarder. J’ai commencé à travailler dans le domaine il y a 20 ans et c’était déjà le message qu’on disait!»
Touché.
L’entrepreneuriat bienveillant
Bien que l’étude nous confronte au fait que près de la moitié de la population active n’est pas tout à fait top shape et que le monde professionnel est loin d’être outillé pour nous aider, un constat plus positif apporte une lueur d’espoir.
Et ça passe par des «entreprises bienveillantes», pour qui la santé psychologique des employés est une priorité.
«Quand je parle d’entreprise bienveillante, on ne parle pas juste d’une valeur comme ça, lancée en l’air. La priorité accordée à la santé psychologique est donc tout aussi grande que la priorité accordée à la productivité par exemple», m’explique Caroline Biron.
Ce concept, initialement abordé en 2019 dans les travaux de Maureen F Dollard, professeure à l’Université de South Australia, – auxquels Caroline a participé! – s’articule autour de quatre facteurs:
1. L’engagement de la direction
«Est-ce que les employé.e.s considèrent qu’il y a un engagement de la haute direction à l’égard de la santé psychologique de l’entreprise? Est-ce que la direction agit rapidement pour corriger les situations qui portent atteinte à la santé ou laisse ça traîner?»
2. Une priorité
«Est-ce que la haute direction considère notre santé psychologique aussi importante que la productivité de l’entreprise?»
3. La communication
«Est-ce qu’on en parle ou c’est tabou? On mesure un tel facteur en recueillant de l’information auprès des employé.e.s concernant le bien-être au travail, et ce, de manière régulière. À titre d’exemple, imaginez un contremaître sur un chantier qui s’assure que tout le monde a ses équipements de sécurité. Est-ce qu’on fait la même chose pour la santé psychologique? Est-ce que mon gestionnaire prend de mes nouvelles? Donc, l’importance de faire le tour de ses troupes, spécialement en temps de COVID-19.»
4. La participation
«Il y a encore plein d’organisations où c’est même pas une obligation d’avoir des structures en ce sens. Plusieurs organisations n’ont même pas encore de comité santé et sécurité au travail. La santé psychologique est loin derrière dans de tels scénarios! C’est donc d’y mettre les ressources, le temps et l’énergie. Si on avait un projet qui était très important pour l’entreprise, un projet d’implantation d’un nouveau système, eh bien, on aurait des gens qui travailleraient spécifiquement sur ce dossier-là. On aura un budget, on aura un comité. La même chose doit être faite avec la santé mentale.»
L’impact de la bienveillance
Concrètement, qu’ossa donne? Eh bien, cette formule aurait des impacts directs et positifs sur divers facteurs.
«Quand les gens perçoivent que le soutien social de leur supérieur est faible, 58% rapportent un niveau élevé de détresse psychologique, contre 42% lorsque le soutien est plus fort, c’est quand même une différence de 16%», m’explique la directrice.
Le scénario est similaire avec la reconnaissance. 62% des employé.e.s rapporte un niveau de détresse élevé lorsqu’ils ne se sentent pas reconnus, contre 38% lorsqu’il y a reconnaissance.
Sans compter que la bienveillance aura un réel impact sur la santé globale de l’organisation (et sur sa productivité!).
«Les entreprises vont être gagnantes sur toute la ligne en se préoccupant davantage de la santé mentale de leurs troupes.»
«Les entreprises vont être gagnantes sur toute la ligne en se préoccupant davantage de la santé mentale de leurs troupes. Des employées en bonne santé seront nécessairement plus performantes et conséquemment, nous pourrons réduire le présentéisme (se présenter au travail, malade) dans les organisations», explique Caroline.
Sur le terrain
François Canuel, président-directeur général de l’agence de communication Tam-Tam\TBWA, et son équipe entretiennent cette bienveillance au sein de l’entreprise depuis quelques années maintenant.
Début avril, l’entreprise a fait le choix de garder 100% de son personnel, en diminuant la durée de la semaine de travail et les salaires. Aujourd’hui, l’entreprise retrouve 100% de son équipe et verse l’ensemble des salaires. Basée au centre-ville de Montréal, l’équipe a décidé de poursuivre le télétravail jusqu’à l’automne pour ne pas mettre en péril la santé des effectifs.
«On fait des sondages réguliers afin de voir comment tout le monde se sent. S’il y a des choses à améliorer à mesure que les semaines passent. On a des rencontres one-on-one pour prendre le pouls des employés. C’est quoi le moral? Comment ça se déroule?», m’explique le PDG.
L’entreprise propose aussi des ateliers de révision pour tous les employés avec des enfants d’âge scolaire et offre de débourser la moitié des frais qui y sont associés. L’équipe a aussi envoyé des «paquets cadeaux», de petites attentions à tous les employés.
«La bienveillance envers l’équipe, les êtres humains qui font rouler la boîte, nous mène à l’excellence, justement.»
«On peut perdre cette notion de grande famille en télétravail et on tente de garder cette union-là à travers ces initiatives. Ça fait partie de notre culture d’entreprise depuis longtemps, cette bienveillance-là, en diapason avec l’excellence. La bienveillance envers l’équipe, les êtres humains qui font rouler la boîte, nous mène à l’excellence, justement», laisse tomber François.
La suite
«On est loin de la coupe aux lèvres», m’avoue Caroline Biron, mais elle commence à voir des organisations qui se responsabilisent et qui effectuent une certaine prise de conscience face à l’enjeu que représente le climat de travail sur notre santé mentale collective.
«20 ans plus tard, on se retrouve avec des entreprises qui sont prises dans un contexte de pénurie de main-d’oeuvre et qui réalisent qu’elles pourraient être plus attrayantes. Elles commencent donc à se préoccuper de certaines conditions de travail qui ont une influence sur notre santé psychologique», dit la professeure.
Et pour s’y faire, les organisations devront passer de la parole aux actes. C’est bien beau dire qu’on est préoccupé par la santé de nos employés, il faut agir.
Pour reprendre les termes de François Canuel: «Il faut que les bottines suivent les babines!»
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