Voici pourquoi l’UNESCO a fait de Vaudreuil-Dorion une ville-modèle pour l’intégration des communautés

Portrait de Michel Vallée, matchmaker communautaire

La municipalité de Vaudreuil-Dorion a été sélectionnée par l’UNESCO en tant que ville-modèle pour l’intégration des communautés. On avoue qu’on l’ignorait avant de faire ce magazine. Et on avoue qu’on name-drop sans cesse l’homme derrière cette nomination depuis qu’on l’a rencontré. Michel Vallée, directeur du Service des loisirs et de la culture de cette ville qui compte 37 000 habitants, transforme le monde grâce à sa passion, ses idées « weird » et la médiation culturelle. Portrait d’un matchmaker communautaire.

TEXTE MARIE MELLO
PHOTOS NICOLAS DUFOUR LAPERRIÈRE & JULIEN DISCRIT

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Cet article est tiré du magazine Spécial Extraordinaire, disponible sur notre boutique en ligne.

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Favoriser les rencontres entre des inconnus, valoriser la différence et créer un sentiment d’appartenance grâce à l’art, c’est joli sur papier, mais ça ne doit pas être si simple que ça. Michel, on doit t’avoir déjà dit que tu rêvais en couleur? «Souvent. C’est sûr que j’ai toujours été un extraterrestre. En début de carrière, je me sentais parfois tout seul à rêver», admet le directeur, dont les projets de médiation étaient autrefois perçus comme «trop sociaux» pour le ministère de la Culture, et «trop culturels» pour le ministère de la Santé. Disons que huit ans à la Ville de Vaudreuil-Dorion — et un prix international du Réseau mondial des villes, gouvernements locaux et régionaux — plus tard, il a un peu moins de misère à convaincre les gens de la pertinence de ses idées folles.

On parle ici d’une quarantaine d’activités phares et d’environ 600 ateliers participatifs, tous basés sur une valeur pourtant simple: le respect.

Non, Michel Vallée ne fait décidément plus alien seul. Il est bien entendu appuyé par ses collègues de l’administration municipale, mais aussi par d’innombrables associations, entreprises, gens d’affaires, artistes et résidents de sa collectivité. Bref, tous ceux qui croient en ses initiatives culturelles pas banales du tout. On parle ici d’une quarantaine d’activités phares et d’environ 600 ateliers participatifs, tous basés sur une valeur pourtant simple: le respect.

Créer des rencontres improbables

«Si on part du respect, c’est fou ce qu’on peut accomplir! On ne peut pas respecter ce qu’on ne connaît pas. Donc, le défi que je lance à ma communauté, c’est d’aller à la rencontre de l’autre et de ses différences. Le respect va venir automatiquement.» L’ensemble de ces rencontres sont fondées sur la «mixité», un terme que Michel préfère à «intégration» parce qu’il vise autant la communauté d’accueil que les nouveaux arrivants (qui représentent aujourd’hui pas moins de 48 % de la population de Vaudreuil-Dorion, une ville située 30 km à l’ouest de Montréal).

Toutes les rencontres proposées par le programme de médiation culturelle «Je suis…» (inauguré par Michel en 2010) ont pour but de réunir des groupes qui ne travailleraient pas nécessairement ensemble — elles rapprochent les personnes d’origines diverses, mais aussi celles de différentes générations. «On crée des rencontres improbables. Tout ce qui fait qu’on peut être différent, on le célèbre», souligne-t-il.

«Par l’art, on sort les gens de leur zone de confort et on les emmène à se découvrir autrement».

L’offre s’étend des grands événements destinés à des milliers de personnes (le Festival international de cirque et son défilé d’ouverture Mozaïk) jusqu’aux petits ateliers réunissant un artiste et une poignée de résidents. Michel et son équipe ont par exemple créé des activités poétiques dans les épiceries, à la salle de bingo et auprès d’une équipe de football. Pendant cinq mois, ils ont aussi réuni 22 parents en deuil périnatal pour ériger une œuvre visuelle collective avec des créateurs établis. «Dans le fond, par l’art, on sort les gens de leur zone de confort et on les emmène à se découvrir autrement», résume l’homme, qui ne manque décidément pas d’exemples pour illustrer la popularité de ses activités.

Des outils et un «petit» rêve

Plusieurs choses ont changé à Vaudreuil-Dorion depuis l’entrée en poste de Michel Vallée, en 2009. Mais son rêve, sa mission culturelle, date quant à lui de bien avant sa vie de fonctionnaire (qu’il a entamée à Salaberry-de-Valleyfield, sa ville natale). Dès l’enfance, il a su que les arts feraient partie de son existence. À sept ans, il était déjà un minigestionnaire culturel et le commissaire des expositions de dessins des enfants du voisinage.

«Je suis né dans un quartier défavorisé, et je fais partie des milliers d’enfants qui se font tabasser ou enlever le linge de sur le dos. Je me suis ramassé dans la rivière je ne sais combien de fois, avec mon linge mouillé et mon sac d’école vide», révèle-t-il, avant de marquer une longue pause. «Vers la fin de l’adolescence, je me suis dit que j’allais tout faire, avec les outils que j’ai en main — les arts et la culture —, pour que les autres enfants après moi vivent ça le moins possible. Pour essayer d’enrayer ça complètement, même. On a toujours un p’tit rêve, quelque part.»

J’ai expliqué ce qu’était la médiation culturelle en trois minutes. Pis je leur ai dit: si ça vous tente, génial; sinon, je ne suis pas votre homme.

Arrivé à Vaudreuil-Dorion, avant son entretien d’embauche, il a parcouru la ville pour s’entretenir avec les résidents et comprendre ce qu’ils ressentaient. Parmi les commentaires les plus mémorables qu’il a recueillis: «L’ONU est en train de pousser dans ma cour.» La population se multipliait, des ghettos se créaient, les personnes âgées ne reconnaissaient plus leur ville, et… les gens ne se parlaient tout simplement pas. «En entrevue, j’ai expliqué ce qu’était la médiation culturelle en trois minutes. Pis je leur ai dit: si ça vous tente, génial; sinon, je ne suis pas votre homme.» Ça prenait quand même des balls, mais la Ville y a cru. Et on pense qu’elle ne le regrette pas.

Depuis, le fonctionnaire combat la violence, la méconnaissance de l’autre ou la peur à grands coups de culture. Il est de plus en plus sollicité par des villes et des associations du monde entier pour parler de son travail — et il aime tellement ça qu’il utilise souvent ses journées de vacances pour le faire. Après Longueuil (où il a participé à la création du programme local de médiation), de nombreuses régions du Québec, le Brésil, le Mexique et plusieurs autres pays, le coach municipal participera bientôt au Sommet de la culture en Corée du Sud. Même pour les Vaudreuillois-Dorionnais les plus sceptiques, les instances gouvernementales avides de stats, l’UNESCO et les journalistes culturelles plutôt cyniques (allô!), ses projets culturels pour rendre le monde meilleur génèrent un intérêt contagieux.

Preach, Michel.

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J'ai longtemps été amoureuse de Gilles Latulippe.

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