.jpg.webp)
On nous chante son requiem depuis l’invention de la puce électronique : le billet de banque, ce mince rectangle de polymère, serait une relique. Un anachronisme sale que les banques tentent d’euthanasier à coups de frais de gestion et de terminaux omniprésents. Dans certains commerces, on voit fleurir ces petits panneaux « Paiement par carte seulement », comme si le simple fait de toucher de l’argent papier était devenu un acte de barbarie médiévale.
Malgré tout, il refuse de mourir. Selon la plus récente enquête sur les modes de paiement de la Banque du Canada, les paiements effectués en argent comptant depuis 2020 représentent encore environ 20 % du volume des transactions au pays, mais seulement 11 % de leur valeur totale.
L’ACEF (Association coopérative d’économie familiale) de l’Est de Montréal le confirme : « Le recours à l’argent comptant est une situation de plus en plus rare. Lorsqu’il persiste, il est souvent motivé par des enjeux bien réels et compréhensibles, notamment aux habitudes de certaines clientèles ou encore à des préoccupations en matière de contrôle budgétaire ou de confidentialité. »
Lincoln* (nom fictif), travailleur de 25 ans qui préfère garder l’anonymat, reçoit environ la moitié de ses revenus en argent comptant grâce aux pourboires qu’il accumule comme livreur de pizza.
« C’est vraiment plus facile de me budgéter comme ça. Quand je paie cash, je vois ce qui reste pour vrai. Avec une carte, tu fais juste taper, puis tu réalises après coup. »
Vivant à quelques heures de la métropole, Sylvain-Claude Filion vit lui aussi dans un monde où la liberté est encore caractérisée par l’odeur du papier neuf. À 70 ans, le romancier se définit comme« un homme de lettres et non de chiffres », qui souhaite rester incognito, commercialement parlant.
Dès que c’est possible, il paie comptant et possède un mini coffre-fort où il entrepose ses économies. À l’heure où un simple clic suffit pour geler un compte, Sylvain-Claude, lui, dort sur ses deux oreilles.
Pour Sylvain-Claude, être écrivain, c’est en quelque sorte faire « vœu de pauvreté ». Les revenus arrivent parfois au compte-gouttes et leur gestion se doit d’être chirurgicale. Puisque rien n’aide mieux à gérer sa propre réalité qu’un portefeuille qui s’amincit, sa première motivation est de l’ordre de la gestion budgétaire.
« Quand on fait ses courses avec de l’argent cash, on sait exactement quel est l’état de nos finances. L’idée, c’est de voir où part notre argent, en temps réel », explique-t-il. Pour des transactions par carte, on peut évidemment ouvrir son application bancaire, mais pour lui, c’est une déconnexion entre l’acte d’achat et la réalité du manque, en plus d’ajouter une démarche supplémentaire.
Sa méthode est simple : à chaque dépôt dans son compte, il retire un montant en argent sonnant. Une fois le cash en main, il sait exactement ce qui lui reste.
Selon Sylvain-Claude, un autre avantage lié au fait de payer comptant est celle de demeurer invisible, plutôt qu’une suite de données qui compilent ce qu’il achète pour lui présenter des publicités ciblées. « Je ne pense pas que ce soit être vieux jeu que de vouloir préserver ses données », lance-t-il.
Sylvain-Claude semble avoir raison. Lincoln, un livreur de 25 ans a le même réflexe, pour des raisons étonnamment similaires.
Chaque semaine, il garde ses pourboires sur lui ou dans sa chambre, et pige dedans pour ses petites dépenses du quotidien : essence, take-out, etc.
« Si je veux “augmenter mon salaire”, il faut juste que je dépense moins. Je le vois direct dans mon portefeuille », déclare-t-il.
Comme Sylvain-Claude, Lincoln évoque aussi la question des traces. « J’aime ça payer sans que ça soit tracké », mentionne celui qui se décrit comme un « frugaliste des finances ».
Cependant, s’il apprécie son milieu de travail et ce qu’il lui rapporte, il annonce qu’il compte bientôt voguer du côté… des milieux bancaires. Est-ce qu’il utilisera autant l’argent comptant? « Je vais en utiliser moins, c’est sûr. Mais pour les dépenses du quotidien, ça reste le plus efficace. […] Je conseille à tous les étudiants de fonctionner comme ça. »
Lincoln admet cependant que ce système a ses limites. « Si tu gardes 20 000 $ dans ta chambre, pendant ce temps-là, ton argent ne s’investit pas et ne fructifie pas », lance-t-il.
Payer comptant est toutefois une liberté qui a un prix : celui d’avoir l’air suspect.
Il y a quelques années, Sylvain-Claude a soulevé un tollé chez les employés d’un magasin d’électroménagers en payant sa laveuse-sécheuse avec des billets de cent. « Ils ont essayé de cacher leur malaise », s’amuse-t-il.
Pour Sylvain-Claude Filion, l’argent comptant est une valeur refuge, un espace de liberté et la garantie qu’il pourra toujours trinquer au jour de l’An, peu importe l’humeur des serveurs informatiques.