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Vivre de la récolte d’algues en Gaspésie
Le long des 6000 kilomètres de côte du Québec poussent des tonnes, littéralement, de plantes comestibles. Des cadeaux de la nature qu’on se plaît à découvrir dans nos assiettes, et qui nous rebutent lorsqu’elles s’enroulent malencontreusement autour de notre pied durant une baignade.
Les algues sont encore méconnues au Québec. Pourtant, on en a beaucoup, et d’excellente qualité. Et elles font partie de notre vie beaucoup plus que ce qu’on imagine. Elles sont bien sûr essentielles dans nos plats japonais préférés, comme les sushis et les ramens, mais sont aussi une composante importante dans la fabrication de produits cosmétiques, pharmaceutiques, ou encore comme aide à la filtration des eaux usées.
« On ne travaille que des algues sauvages, mais comme si on avait un champ, et on les récolte de manière durable. Le but c’est qu’il y ait toujours des algues demain »
Malgré l’importante biomasse d’algues dans les eaux québécoises, les compagnies qui les récoltent sont peu nombreuses, avec un peu moins d’une vingtaine d’acteurs, pour la plupart artisanaux. Il faut dire que la province s’est intéressée à cette ressource naturelle sur le tard. La Chine est sans contredit le leader mondial de la filière, avec environ 60% des parts de marché. Bien entendu, le Québec ne pourra jamais réellement atteindre ces sommets, mais on peut certainement espérer un jour en faire une industrie locale importante.
Un terroir tout désigné
Une cueillette artisanale d’algues à des fins alimentaires a toujours plus ou moins existé au Québec. Les colons bretons les connaissaient déjà bien, et les peuples des Premières Nations l’utilisaient autant comme aliment que comme médicament. Mais l’industrie commerciale a vraiment pris son essor avec l’arrivée d’Éric Tamigneaux comme prof au cégep de la Gaspésie et des Îles. En tant qu’enseignant en aquaculture, le Belge d’origine est tombé au cours de ses lectures sur des techniques d’algoculture pratiquées en France.
«Ce qui m’a frappé, c’est que ce sont les mêmes espèces qu’ici, et que ce n’est pas si compliqué au point de vue technique, on avait déjà les équipements nécessaires», explique le Dr Tamigneaux, qui est également chercheur industriel chez Merinov. «En tant qu’enseignant, je me suis dit que ça vaudrait la peine de faire des essais en reproduisant les techniques utilisées en France.»
Comme la vie est faite de coïncidences, une compagnie de Rimouski contacte quelques mois plus tard le cégep pour les aider à développer un projet de culture d’algues à Grande-Rivière. Au même moment, un autre entrepreneur de la région, qui avait une compagnie de cueillette artisanale d’algues par plongée approche l’équipe. Plutôt que d’envoyer des plongeurs, qui est plus compliqué et coûteux, il avait l’idée de les cultiver dans un genre de champ marin; une région délimitée et qui leur serait exclusive, pour la culture d’algues. Très vite, cela a fait de Tamigneaux notre «Monsieur algues» du Québec.
Une forêt sous l’eau
On divise en trois espèces majeures les algues, selon leur couleur : brunes, rouges ou vertes.
Si toutes les algues sont comestibles, elles ne sont pas toutes intéressantes au point de vue gustatif. Au Québec, on exploite beaucoup la laminaire sucrée, la dulce et le nori.
Comme l’explique le Dr Tamigneaux, «si on trouve une molécule nouvelle dans les algues qui est active contre certaines maladies, ça peut devenir un marché principal. Mais pour l’instant, le plus intéressant au point de vue économique, c’est le marché alimentaire.» La plupart des compagnies de récolte et de transformation d’algues au Québec œuvrent dans le secteur alimentaire, tant pour la consommation humaine qu’animale.
Il constate également que les gens s’y intéressent de plus en plus, comme aliment, comme médicament, mais aussi simplement comme élément important de notre biodiversité marine.
«J’aime dire que les algues sont les ingénieurs de l’écosystème», conclut Éric Tamigneaux. «D’une part parce qu’ils nourrissent certains animaux, et leur offrent aussi un abri. C’est un peu comme des forêts tropicales sous l’eau; plus il y a d’algues, plus il y a de biodiversité. Elles aident aussi à la régulation climatique, car elles absorbent le CO2 dissout dans l’eau, et de ce fait jouent un rôle de régulateur de l’acidité de l’eau de mer.»
Un travail de moine en eaux froides
Un des anciens étudiants du programme dirigé par Éric Tamigneaux est Antoine Nicolas. Entrepreneur et PDG d’Océan de saveurs, spécialisée dans la cueillette et la transformation d’algues biologiques.
«Je suis arrivé au Québec en 2011 pour faire un complément de formation en aquaculture. Je suis breton d’origine, et on récolte des algues là-bas, explique-t-il. J’avais eu un job d’été comme cueilleur quand j ’étais plus jeune, donc je savais les récolter et les identifier. En arrivant ici, j’ai embarqué sur un projet d’algoculture, en plus de ma formation en aquaculture.»
les algues étaient dures à trouver en supermarché il n’y a encore pas si longtemps, alors que maintenant presque tous les supermarchés du Québec ont un stand à sushis!
Toute l’année, le jeune entrepreneur plonge pour récolter à la main ses algues, qu’il fasse 25 degrés ensoleillé, ou -25 avec une tempête de neige. Le niveau de qualité et de précision avec laquelle il choisit les algues qu’il vend ne serait pas possible avec une méthode de récolte mécanique. «On ne travaille que des algues sauvages, mais comme si on avait un champ, et on les récolte de manière durable. Le but c’est qu’il y ait toujours des algues demain, et qu’elles se reproduisent naturellement, à la différence d’aller les planter.» La récolte de certaines algues, comme la nori ou la laitue de mer, est plus chronophage, pouvant demander jusqu’à deux heures de plongée par kilo récolté.
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Les algues fraîches sont vendues aux chefs de certains des plus grands établissements de la province, comme le Toqué! ou encore le Café Boulud du somptueux Ritz-Carlton, à Montréal. Pour les produits offerts dans des points de vente partout au Québec ainsi que sur le site d’Océan de saveurs, ce sont les mêmes algues cueillies avec soin à la main, mais elles sont séchées dans le séchoir à morue d’une entreprise gaspésienne avec qui ils font affaire. Les algues sont ensuite vendues en flocons, ou intégrées à divers mélanges d’assaisonnement, des condiments, ou même à des gâteries pour animaux.
Lire le futur dans le fond de la mer
Si c’est l’aquaculture qui a amené Antoine Nicolas ici, c’est sa région d’adoption, ses habitants, ses côtes et sa nature pittoresque qui l’ont poussé à construire une vie ici.
«Même si on est relativement petits, on est le plus gros producteur alimentaire au Québec en ce moment. J’ai parti mon entreprise au Québec parce que je vis au Québec», explique-t-il. «C’est loin d’être la meilleure région du monde pour le faire. Par exemple, je dois cueillir par plongée, parce qu’on n’a pas de marée ici, on est trop dans le golfe du Saint-Laurent, ce qui laisse moins de place pour le développement des algues. Il y a plus de marées à Québec qu’à Gaspé! L’avantage du Québec, c’est le nombre de kilomètres de côtes à notre disposition.»
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Malgré les défis auxquels fait face l’industrie québécoise des algues en ce moment, comme les limites sur le nombre de cueilleurs que peuvent engager les entreprises qui récoltent, ou encore le manque de représentation commerciale auprès du gouvernement, Tamigneaux et Nicolas se disent tous deux confiants pour l’avenir de l’industrie. Après tout, on a des milliers de kilomètres de côte à exploiter de manière artisanale et durable, et dans des conditions idéales vu la qualité et la température froide de l’eau, qui profite aux algues.
Selon Antoine Nicolas, l’essor de l’industrie des algues dans la province passera par un travail d’éducation, un peu comme ce fut le cas pour les bières de microbrasseries. Comme le rappelle le Dr Tamigneaux, les algues étaient dures à trouver en supermarché il n’y a encore pas si longtemps, alors que maintenant presque tous les supermarchés du Québec ont un stand à sushis, voire quelques sachets d’algues séchées sur leurs tablettes.
«C’est sûr qu’on part de loin, dit Antoine Nicolas. Quand c’est pas dans la culture, il faut l’intégrer. Il y a un travail d’éducation et d’accompagnement qui doit être fait, c’est logique. Mais le Québec a une grande capacité d’adaptation.»