Mylène Boudreau

Ville de la semaine : Tracadie

Située à la rencontre de deux bras de mer qui entrent dans les terres, ville d’origine du trop parfait Jean-François Breau, Tracadie est le poumon de la péninsule acadienne, au Nouveau-Brunswick.

Autrefois un petit village, Tracadie a maintenant une population de plus de 16 000 personnes grâce à une fusion avec toutes les petites agglomérations des alentours survenue l’an dernier.

Seize mille fiers Acadiens qui ne laisseront pas Caraquet s’accaparer aussi facilement du titre de “capitale de l’Acadie”, de ça tu peux être sûr!

UN MOT AMÉRINDIEN

Le nom “Tracadie” vient de “Tracadêche”, un mot amérindien qui veut dire “lieu de pêche”. Je n’ai aucune idée de la véracité de cette information, glanée il y près de 17 ans auprès d’un historien amateur de la région nommé Arthave St-Pierre. Le bon Arthave était intarissable, une fois sur sa lancée. Tracadie, c’est comme ça, tout le monde a le cœur sur la main, et se fendra en quatre pour te rendre service. Je m’en suis récemment souvenu avec bonheur en appelant la succursale de ma banque qui s’y trouve toujours. La caissière m’a dit : “M’as t’arranger ça chère” et m’a réglé en un tour de main tous les détails administratifs sur lesquels avaient chipoté la caissière gripette qui m’avait servie à Montréal.

TRADITION UP AND DOWN

Tracadie est le lieu d’une tradition “de fin de semaine” unique et singulière, vieille de plus de 30 ans, appelée le Up and Down. Cette curieuse pratique consiste à prendre son char et sa blonde, à blaster du Cayouche dans la radio, à traverser le centre-ville en empruntant la chic rue principale (très justement nommée “rue Principale”), aller faire un U-turn l’autre bord du pont, retraverser la rue principale jusqu’au stationnement du mythique buffet chinois Great Wall, refaire un U-turn, et répéter la manœuvre jusqu’à qu’on se soit “show-offé” à satiété.

Puisque le gaz est cher, à un moment donné il faut ben se parker le long de la rue, et observer ses concitoyens faire le même manège, afin de repérer qui a un nouveau char et qui est nouvellement en couple avec qui. La pratique est la marque de commerce de la ville dans la région. À preuve, on a donné le nom de “Up and Down” au restaurant qui se trouve au centre de la ville, aux premières loges du phénomène. Par contre, mets le pied dans la rue, et tu te sentiras soudainement tout-puissant, puisque toute la circulation s’arrêtera automatiquement pour te laisser passer.

LA PARLURE

La jolie parlure des gens de Tracadie est l’une des déclinaisons sophistiquées de l’accent acadien, à ne surtout pas confondre avec le chiac de Moncton et Shédiac popularisé par le groupe Radio Radio. Elle se distingue notamment par l’ajout intempestif de “y” devant plusieurs mots et même parfois de “ss” à la fin (“yelle” pour “elle”, “Youss” pour “où”, “y’avont” pour “ils ont”). Par exemple, on dira “Y’avont farmé le Deauville astheure, y’é juss ouvert pour des événements spéciaux, comme quanss que des danseurs ont venu de Toronto”.

AYOUSS QU’ON MANGE?

Le Deauville est un resto-bar culte de l’endroit, mais pas aussi culte que le Pizza Delight, là où l’on mange des doigts à l’ail (une pizza avec seulement du beurre à l’air et du fromage), et les fameux donairs, un plat signature des Maritimes, inventé à Halifax et dérivé du doner kebab turc, qui ressemble à l’enfant improbable qu’aurait eu un gyro grec avec un pita libanais.

Heureusement, la gastronomie de Tracadie ne se limite pas à ces plats difficilement digestes. Un restaurant saisonnier, le Capitaine Frank, vous accueille dans un décor naval incluant laborieusement de vieilles photos de Wilfred Lebouthillier, un autre enfant chéri de la région. On s’y régale de homards frais et de délicieux fruits de mer, entouré de proues de bateau en carton-pâte et de nœuds marins en tous genres.

LA NUIT, QUOISS QU’ON FAIT?

Côté night life, la ville n’est plus ce qu’elle était, depuis l’ouverture seulement occasionnelle du Deauville ainsi que du Célibat, discothèque où dans mon jeune temps tous les adolescents de la région convergeaient pour danser un slow sur du Nickelback et “aller avec” (a.k.a frencher) la plus belle fille ou le plus beau gars de la polyvalente, après bien sûr être passés chez le bootlegger du coin.

Il faut dire que la limite d’âge pour acheter de l’alcool et sortir dans les bars est de 19 ans au Nouveau-Brunswick, ce qui fait que quand j’y habitais 18 ans était l’âge le plus triste que tu pouvais avoir. Étant trop vieux pour sortir avec les “bébés” de 14 à 17 ans qui fréquentaient le Célibat, et quasi-certain de te faire carter au Deauville, les alternatives pour le divertissement et le dévergondage étaient rares…

Heureusement qu’il y avait le club vidéo et les Up and Downs! À cette époque on retrouvait également à Tracadie un bar de danseuses nues nommé le Spot (comme la maison des jeunes dans Watatow!), où l’on annonçait fièrement “danseuses de Montréal”, gage certain de qualité en matière de péripatéticienne (pour les danseuses c’est Montréal, pour les danseurs c’est Toronto, tout le monde sait ça).

Durant cette ère préinternet, la pancarte à elle seule savait satisfaire l’imagination débridée de tous les vieux cochons (et les jeunes pleins d’hormones!) qui passaient par là.

PATRIMOINE ARCHITECTURAL : LE PHARE, LE MUSÉE ET L’ÉGLISE

Côté architectural, Tracadie est une ville tout en contrastes. L’édifice patrimonial de l’Académie Ste-Famille abritant le musée du Lazaret de Tracadie où l’on soignait des lépreux entre 1849 et 1965 (cœurs sensibles, s’abstenir!), de même que la magnifique église St-Jean-Baptiste et St-Joseph (parce qu’un saint, c’est pas assez dans la très catholique Acadie), côtoient allégrement l’horrible Superstore, genre de cube gris géant planté en plein milieu de la ville. On y retrouve aussi une grosse horloge et un petit phare, sortes de vestiges d’une jolie ville qui a vécu sans McDonald’s jusqu’à quelque part en 1998 (ça a été l’événement d’une décennie quand le restaurant a ouvert!).

WATCHER LE COUCHER DE SOLEIL SUR LA MER

Finalement, quand tu es “étcheuré” (y’a pas juste à St-Georges de Beauce qu’on est étcheurés!) des Up and Downs, tu peux prendre ton char et “driver” jusqu’à Val-Comeau, pour prendre une marche sur une magnifique plage, ou pour faire un feu et “watcher” le coucher de soleil sur la mer. Mais si tu trempes un orteil, ce sera au péril de ta vie, étant donné l’eau glaciale et l’abondance de jellyfishs (ou soleils de mer) qu’on y retrouve pendant quelques semaines durant l’été.

Malgré tout, Tracadie est un arrêt incontournable de ton road trip dans les Maritimes (de toute façon, tu n’as pas trop le choix, c’est pas mal la seule route possible).

Ça vaut la peine de s’y arrêter, ne serait-ce que pour constater de visu la gentillesse des gens du coin, même si ça veut dire que tu devras probablement y “déguster” une Alpine (le triste équivalent néo-brunswickois de la Labatt Bleue), et rester pogné une bonne demi-heure dans le trafic du Up and Down.

Pour voir toutes les images de Tracadie, c’est ICI.

Pour lire un autre reportage Ville de la semaine : La Petite-Patrie

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