Dominique Vigneau

Ville de la semaine : Schefferville

Découvrir ou redécouvrir une ville, un village, un quartier par le biais d’une personne qui l’aime.

En disant Schefferville, il y a toujours deux réactions. La plus commune étant: «Schefferville, c’est où sur une map ça dans vie…?!». L’autre étant: «Aaaaah ouin, pense j’ai un oncle/une cousine/un voisin qui a travaillé là dans le temps. Pas loin de Forestville, hein?». Ben oui mon petit pogo pas trop dégelé, c’est presque ça, y resterait juste 800 km à faire vers le Nord. Wewi, nord avec un N majuscule, parce que rendu là, le Nord y own solide tout ce qui y vit (ou tente d’y vivre).

Le Nord dans sa nordicité qui te guide et qui t’avale en même temps

Là je raconte ça, je n’irai pas dire des affaires qui se Googlent sur les internets. Pas non plus ce que les anthropologues de notre époque savent de nous. Je vais vous parler de ma vision de cette ville. Et quand je dis “nous”, c’est en tant qu’habitants d’une ville qui a été oubliée plus souvent qu’autrement durant sa courte existence.

C’est la présence d’une mine qui a fait que Schefferville est devenue une ville.

Ça va faire 62 ans cette année que la ville existe officiellement. En 1982, la compagnie IOC qui a créé la ville, a cessé ses opérations et tenté de fermer la ville. Je dis «tenté» puisque les gens qui dirigeaient, n’avaient apparemment pas pensé au fait que des familles bien établies dans cette ville quand même assez su’a coche avec sa piscine semi-olympique et son hôpital fraîchement rénové, auraient voulu y rester malgré la fermeture de la mine. Ben oui, c’est la présence d’une mine qui a fait que Schefferville est devenue une ville.

Comment préserver une ville en gang

Le monde s’est senti pas mal mis à porte de la ville – et c’était ça qui se passait. Les maisons, quand elles se vendaient, c’était au coût d’une piasse, le reste était placardé et abandonné. La minière IOC ne voulant pas des frais d’entretien reliés aux bâtiments sur place, et pensant que tout le monde partirait, a pris la décision de tout raser.

On peut les appeler «les oubliés».

L’hôpital flambette, la piscine, l’allée de bowling, la banque, et pas mal tous les espoirs des habitants étaient disparus, quand les familles autochtones, voulant récupérer ce que les autres laissaient derrière, ont pris action afin de sauver ce qui pouvait encore l’être. Entourant l’aréna, ces familles ont pu au moins la sauver et enfin faire réaliser à ceux qui prenaient les décisions – sans doute quelque part dans un tour du centre-ville de Montréal – que des habitants allaient demeurer en ville. On peut les appeler «les oubliés», ou certainement ceux à qui on n’a pas pensé, mais ce sont eux qui ont fait en sorte qu’aujourd’hui, Schefferville existe toujours.

Un des bâtisseurs

Un jeune homme, fier de sa valise dont la poignée a été réparée avec de la corde, et que dire de ses bottes trop grandes, empruntées (à long terme sans doute) à son grand frère… Ce jeune homme vient de fêter les 50 ans de son arrivée à Schefferville. Bref, ce jeune homme, c’est mon père. Arrivé comme tant d’autres vers cette terre promise qu’était Scheffer en 1967. Un des rares qui y est resté après la fermeture de la ville, avec ma mère évidemment. Lui pis son caractère à la Steve Jobs, il a tout racheté ce qu’il pouvait. Peut-être aussi avait-il acquis les derniers espoirs que IOC n’avait pas écrasés au bulldozer, qui sait.

Ces années de latence ont donné naissance au restaurant Bla-Bla, dont la réputation de la poutine n’est plus à faire et l’auberge le Guest House, revenu à la vie après que Duplessis y soit mort, en 1959. Le temps lui a donné raison; le tournant des années 2000 a ramené les rumeurs d’exploitation minière, amenant du même souffle un peu de baume sur les plaies laissées par le passage des années 80, où presque la totalité de la ville a finalement été poussée dans un trou de mine (et ce n’est pas imagé tant que ça…).

Le resto de la place, mes hommages au Guest House

En 1992, ouvre le restaurant Bla-Bla. À l’époque, l’idée n’était que de nourrir les employés; élargissant sa clientèle peu après son ouverture, c’est rapidement devenu un incontournable, autant pour la bouffe que pour les jasettes autour d’un café.

C’est sans doute son côté rustique qui lui confère son charme! Ça ou la bonne bouffe des cuisinières.

C’est pas mal là en fait qu’on lance les rumeurs, pis qu’on attend, le temps qu’elles reviennent. La place a été récemment rénovée, mais les photos qui décoraient déjà les murs à l’ouverture y sont toujours. Ceux qui reviennent sur place s’amusent à trouver les nouveaux cadres parmi ceux qui sont devenus familiers. Photos du quotidien, d’incidents d’avion ou à la mine, de trophées de pêche ou de chasse, des disparus… tout y passe.

Le Guest House, quant à lui, ne change que très peu. C’est sans doute son côté rustique qui lui confère son charme! Ça ou la bonne bouffe des cuisinières, dont Clara qui vient “faire des runs dans le Nord” depuis 24 ans. Impossible de sortir de là sans être complètement plein; du comfort food – avant que le terme soit à mode -, avec une petite touche locale.

En effet, les cuisinières viennent souvent de la Basse-Côte-Nord et sont habituées d’apprêter perdrix blanches, truites, caribou, lièvre… avec des carottes pis du navet. Située sur une presqu’île, l’auberge est un emplacement de choix pour observer le coucher de soleil ou lancer la ligne à l’eau, en quête du prochain souper de truite.

En saison, les aurores boréales dansent sous les yeux ébahis.

Une trail plus qu’une route…

Ceux qui sont déjà venus savent qu’il n’y a pas de route pour se rendre. En effet, les seuls moyens sont le train ou l’avion (quoiqu’on ait déjà vu un crinqué en motocross qui est monté par le chemin de fer, mais bon). En fait, j’ajouterais la motoneige puisque de plus en plus de gens relient Fermont à Schefferville l’hiver (hello, destination tendance 2017!). Le train est lent (ça prend 12h se rendre, quand ça va bien…), mais permet de savourer la vue, quelque part entre la forêt boréale et la toundra.

Se sentir complètement perdu par l’immensité du paysage blanc.

Le paysage change tranquillement tandis que le chemin longe la rivière Moisie, puis s’enfonce vers le barrage Menihek. En saison, les aurores boréales dansent sous les yeux ébahis, les chemins de brosse s’étirent sur des kilomètres et des kilomètres, reliant ici des lacs, là d’anciens lieux de prospection minière… L’hiver, en quelques minutes de motoneige, il est possible de se sentir complètement perdu par l’immensité du paysage blanc, presque désertique (et saisissant, surtout à -40).

Et toujours revenir pour la fraternité et la grande bouffée d’air frais au top d’une montagne

Dans un endroit aussi isolé, l’entraide et la coopération sont de mise. L’échange de services est donc monnaie courante. Il n’y a peut-être pas grand monde de souriant le matin, mais la fraternité et l’esprit de corps se développent rapidement. Juste tantôt, au Bla-Bla: “J’te prête mon coupe-vent, tu me ramènes une truite, deal? – Deal.” Ça ne s’invente pas.

La possibilité de faire un peu ce que tu veux (quand tu ne travailles pas indeed), pis de réaliser que c’est ça la vie, dans le fond, de faire ce que tu veux avec ton temps. Un genre de yolo mais sans les hashtags pis les douchebags du Beachclub.

Comprendre ce que ça fait dans la tête, l’absence de bruit.

Ben Scheffer, c’est ça. Sans savoir pourquoi, on a envie d’y retourner. Il y a même un groupe facebook “les anciens de Schefferville”, des gens sans doute un peu nostalgiques, qui se revoient à chaque année et qui reviennent une fois de temps en temps dans le coin. Pis même sans n’être jamais allés, à force d’en entendre parler par des ami(e)s/cousin(e)s/voisin(e)s, ben du monde ont envie de faire leur tour.

Comprendre ce que ça fait dans la tête, l’absence de bruit, les aurores boréales, les chemins de brosse qui ne mènent nulle part pis partout en même temps. Les «œuvres d’art» qui ont sans doute été permises par un maire su’a brosse (euh allô, le bonhomme à pissette? Pis dans les internets, ça ne dit pas qu’avant, ladite pissette était reliée à un mécanisme qui la faisait monter lorsqu’un chaudron attaché au bras du bonhomme se remplissait. La pissette a été soudée et le chaudron enlevé, mais ça reste drôle.

La possibilité de faire un peu ce qu’on veut, dans les limites du possible, pis de réaliser que c’est ça la vie, dans le fond, de pouvoir partir en quatre roues n’importe quand et rouler pendant des heures en croisant absolument fuckall à part des ours à dompe (autre saveur locale). 

Bref, la nordicité (pis là fais pas chier avec le mot, c’est des instruits de l’institut nordique, en fait Louis-Edmond Hamelin si je ne me trompe pas, qui est arrivé avec ce mot-là, pis y’a l’doua.), guide pis avale.

Faut avoir crié devant des milliers de kilomètres carrés de désert blanc pour comprendre ce que c’est, le néant.

Guide parce que y’a pas si longtemps, venir faire un run dans le nord était soit pour oublier, soit pour se faire oublier. Y’a pas meilleur guide de vie. Avale parce que c’est loin de toute, après 8h de char pis 12h de train, en partant de Québec, sans être relié au réseau routier. Avale parce que c’est impossible d’oublier. Oublier les visages durcis par le vent, les odeurs (dude à Montréal, impossible de savoir comment ça pue avant d’avoir senti le rien), le néant (faut avoir crié devant des milliers de kilomètres carrés de désert blanc, au milieu de nulle part, assis sur un ski-doo à -40 pour comprendre que personne ne va entendre, même pas le néant, même pas ta mère.), oublier le vrai. Le Nord remet le monde à sa place en esti dans vie (mais y’aura toujours des têtes dures qui ne comprennent rien). T’sais, un genre de tough love.

Scheffer, c’est comme l’armée, on sait quand tu rentres, mais on sait jamais quand on sort. Pis on reste surpris quand on constate que ça ne nous sort jamais de la tête.

PS: Plein de beaux chiens errants se cherchent une famille, pis y finiront pas à la SPA. Contacte-moi si t’es game d’adopter!

Pour découvrir une autre ville de la semaine: «La Ville de la semaine : Petite-Vallée».

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