Pierre-Nicolas Riou

La vie dangereuse d’un recordman de l’insolite

Un athlète qui sacrifie tout pour devenir champion du monde, ça se comprend. Mais pourquoi — pourquoi ? — risquer sa santé pour un record insolite ? On a demandé à Jesus « Half Animal » Villa, un ancien du Cirque du Soleil dont la dernière tentative de record a mal viré.

Il s’appelle Jesus « Half Animal » Villa et il est bien mi-animal, mi-Jésus. C’est ce qui arrive lorsqu’on a six records Guinness et 10 ans de Cirque du Soleil au compteur. Cet acrobate de l’extrême a les muscles et les réflexes d’une bête sauvage, il est persuadé que rien n’est impossible et il fait régulièrement des miracles. Sauf qu’au lieu de marcher sur l’eau, ce Jésus-là parcourt la distance de Las Vegas à Los Angeles sur des échasses à ressort ou exécute le plus grand nombre de push-ups verticaux jamais enregistré…

En 2013, par contre, le miracle n’a pas lieu. En tentant d’être le plus rapide pour défoncer 10 panneaux de verre trempé avec sa tête, Jesus se fracasse le cou. Dans une vidéo devenue virale à l’époque, on le voit, habillé d’un petit casque militaire et de lunettes de protection, prêt à plonger à travers les vitres… avant que le terrible accident se produise. « À ce moment-là, je n’ai pas peur. J’avais déjà fait cet enchaînement des centaines de fois. C’est presque la routine pour un cascadeur professionnel. »

Mais ce jour de juillet-là, l’acrobate s’élance à la course, puis il saute sur un trampoline avant de bondir tête première et… de se casser les vertèbres cervicales en même temps que le tout premier panneau de verre. Il s’effondre au sol, incapable de se relever. Personne ne pensait le voir marcher de nouveau.

C’était mal le connaître.

DU CIRQUE AUX STUNTS

La vie hors norme de Jesus commence par une adolescence difficile en Californie. Placé en famille d’accueil, il est contraint à faire des travaux communautaires de nettoyage dans un gymnase. Par hasard, des auditions du Cirque du Soleil s’y déroulent. Il n’a aucune expérience, mais il a l’énergie de celui qui n’a rien à perdre. Il décide donc de s’entraîner pour s’inscrire aux auditions à son tour. Contre toute attente, après quelques essais, les recruteurs voient en lui du potentiel. En 1997, à 17 ans, il s’envole pour Montréal, où le Cirque lui offre une éducation et une carrière. Aujourd’hui installé à Las Vegas, « Half Animal » est encore nostalgique des Tam-Tams du mont Royal, et il voue toujours une admiration sans borne à celui qui lui a tendu la main : Guy Laliberté…

« Qu’est-ce qui est mieux : concourir aux Jeux olympiques ou participer à leur création ? »

Pour Jesus, cette seconde chance est alors inespérée : il y met toute son énergie. Il s’entraîne d’arrache-pied et acquiert une expertise dans les échasses à ressort, une technologie encore nouvelle à l’époque. Il participe dès lors à la création d’un personnage haut perché, moitié-homme, moitié-animal, pour le spectacle Zumanity du Cirque du Soleil, s’autobaptisant au passage « Half Animal ». À ce moment-là, il est la seule personne au monde à savoir réaliser un double saut périlleux arrière sur des échasses. C’est ainsi qu’il entre pour la première fois dans le Livre Guinness des records. Et qu’il prend goût à voir son nom gravé dans la légende…

Quand le gouvernement chinois l’invite à entraîner 250 jeunes aux échasses et à chorégraphier une partie du spectacle de fermeture des Jeux olympiques de Beijing, il quitte le Cirque et passe deux ans en Chine pour préparer l’événement. Comment voit-il ses records, comparativement à ceux des athlètes olympiques — généralement considérés comme plus « nobles » ? « Qu’est-ce qui est mieux, me demande-t-il avec humour : concourir aux Jeux olympiques ou participer à leur création ? »

Après cette vitrine planétaire, les contrats se mettent à débouler : apparitions dans les vidéoclips de Jennifer Lopez et de P. Diddy, collaborations avec le magicien Criss Angel et le photographe David LaChapelle, tournées de conférences axées sur la motivation personnelle… Et, surtout, commandites de grandes marques, lesquelles lui permettent de poursuivre sa quête de records. Entre 2002 et 2012, il inscrit son nom cinq fois dans la bible des accros à la postérité : plus grand nombre de sauts périlleux avant et arrière sur échasse, plus grand nombre de push-ups verticaux, plus long saut périlleux sur échasse au-dessus d’un véhicule et plus longue distance parcourue sur des échasses.

À LA VIE, À LA MORT

Son accident de 2013 met donc un sérieux frein au rêve américain de Jesus. « Ç’a été la pire année de ma vie. J’ai brisé ma nuque à 12 endroits, des vertèbres C3 à D2. Mais, la même année, j’ai aussi perdu une amie acrobate du Cirque du Soleil, morte en pleine performance. Moi, j’étais paralysé à partir du cou, mais je n’étais pas mort. Alors, j’ai recommencé à faire ce que je fais de mieux : braver l’impossible. J’ai dédié chaque seconde de mon temps à m’entraîner pour retrouver la capacité de marcher et reprendre le travail. »

Contre toute attente, sa détermination a payé. Cinq ans plus tard, après beaucoup de réhabilitation et quelques broches aux vertèbres, il est prêt pour son grand retour dans le monde des records — et ce, même si son accident a suscité bien des railleries. (En ligne, à peu près la moitié des commentaires sous la vidéo montrant son accident, et en réponse à sa campagne de sociofinancement pour défrayer ses frais médicaux astronomiques, se résument à : « Ça t’apprendra à faire des bêtises ».)

« Les gens ne comprennent pas ce que j’essaie d’accomplir, mais lorsque je réalise le plus long saut périlleux du monde sur des échasses, ils me regardent quand même.»

Mais ça prend plus qu’une poignée de « trolls » pour ébranler Jesus dans son désir de dépassement. « Les gens ne comprennent pas ce que j’essaie d’accomplir, mais lorsque je réalise le plus long saut périlleux du monde sur des échasses, ils me regardent quand même. Je sais qu’une partie d’entre eux veulent juste me voir échouer. Lorsqu’on fait ce que je fais, on ne peut pas laisser la négativité nous atteindre. Et puis de toute façon, je ne bats pas des records pour faire plaisir aux autres : je le fais pour le frisson qu’on ressent lorsqu’on réalise l’impossible. Je suis accro à la découverte de la perfection dont le corps humain est capable. »

À ses yeux, ses prouesses sont bien plus que les niaiseries d’un casse-cou en manque d’attention. « Les gens oublient la part de sacrifice et de dévouement que ça prend pour accomplir des exploits sportifs. Mon quotidien, c’est manger et dormir, penser et vivre uniquement en direction d’objectifs physiques clairs. Avant, c’était un numéro du Cirque. Maintenant, c’est un record mondial. »

On devrait donc s’attendre à de grosses nouvelles de sa part en octobre 2018. Il ne veut pas trop en dire, mais il promet de frapper un grand coup. Et moi, je ne peux pas m’empêcher de craindre pour sa santé. Comment ne pas s’attendre à une nouvelle malchance ?

« Je risque de me tuer lors d’une performance comme je pourrais me faire frapper par une auto. Mais ce n’est rien comparé à la chance que j’ai eue tout le reste de ma vie. De décrocheur scolaire, je suis devenu décrocheur de records. J’ai pu atteindre mes rêves plusieurs fois. J’ai eu la chance de frôler la mort, puis de me relever. »

C’est vrai que vu de même… ça donne le goût d’avoir foi en Jesus !

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