« Désolé », c’est le simple message que j’ai pu lire récemment sur la table de merch lors du concert de lancement d’un album de rock indie. Les invité.e.s qui avaient payé pour un disque vinyle avec l’achat de leur billet devraient repartir à la maison les mains vides.
Le coupable? Des délais de production qui ont explosé.
Au même concert, j’ai rencontré un ami musicien qui m’expliquait le dilemme de son dernier projet fraîchement sorti du mixage sonore : « Si je le veux en format vinyle, il va sortir à l’été. C’est absurde. Je vais le vendre en cassette à la place », mentionnait-il avec déception.
Encore la faute de la pandémie, mais pas que
Ces deux situations renvoient à une seule et même crise installée depuis un moment déjà. En effet, l’industrie du disque sur vinyle est chamboulée depuis quelques années par d’importantes perturbations : déraillement de la chaîne d’approvisionnement, augmentation des coûts, fermetures d’usines, faillites de distributeurs, rareté de la main-d’œuvre. Bref, la structure de production est incapable de répondre à une demande qui, paradoxalement, n’a jamais été aussi grande depuis la renaissance du médium.
La structure de production est incapable de répondre à une demande qui, paradoxalement, n’a jamais été aussi grande.
Plusieurs acteurs du milieu ont déjà sonné l’alarme, mais plus récemment, la chanteuse Adele s’est attiré la grogne populaire lorsqu’elle a annoncé que son nouvel (et très attendu) album 30 serait pressé en vinyle à un demi-million d’exemplaires. Une quantité astronomique alimentant un sentiment d’injustice déjà bien présent dans un contexte d’instabilité où les majors (Universal, Sony, Warner) ont la priorité sur les étiquettes indépendantes.
Pour tenter de mieux comprendre comment la pénurie s’est immiscée dans le marché musical, je me suis entretenu avec un commerçant et un fabricant.
La réalité dans les bacs
Directeur des opérations à la boutique Aux 33 Tours à Montréal, Patrick Chartier révèle d’emblée que le problème ne date pas d’hier : « Les pépins d’approvisionnement avaient débuté bien avant la pandémie. Les usines de production ne fournissaient déjà pas à l’augmentation de la demande. Alors quand la Covid est arrivée, ça a frappé dur. Les manufactures fermaient au fur et à mesure que le virus voyageait : en Allemagne, au Japon, en Amérique du Nord. Les lieux de pressages, mais aussi les fabricants de pochettes, les services de transport, les douanes : tout fonctionnait au ralenti. »
Un enrayement aggravé par l’incendie d’Apollo/Transco en février 2020. L’usine californienne, entièrement ravagée par les flammes, fournissait près de 80 % des matrices destinées aux presses. « Les répercussions se sont fait sentir rapidement et au même moment, le confinement a entraîné un boom culturel : les livres et les disques ont tous vu leur demande augmenter, explique Patrick. Au sixième mois de la pandémie, on a vraiment senti les limites de la structure en place. Des classiques assurant des ventes régulières, comme Iron Maiden, Kiss, Pink Floyd, étaient introuvables ou arrivaient dans des délais impossibles en affichant le double du prix coûtant habituel. »
À titre d’exemple, en 2019, un disque coûtant 17 $ auprès du distributeur oscille aujourd’hui à près de 30 $. La situation est difficile pour le producteur, le vendeur et l’acheteur, tous impuissants devant la flambée des prix.
Patrick abonde en ce sens : « La clientèle et l’intérêt sont encore au rendez-vous, mais malgré tous nos efforts, nous ne pouvons pas toujours assurer des délais raisonnables ni des prix pré-Covid. Nous attendons parfois des commandes pendant six mois et lorsque nous ouvrons les boîtes, il y a seulement 30 % du stock. On ne peut que s’excuser. Ça me rend triste de mettre une étiquette de 56 $ sur un disque grand marché. Le vinyle doit demeurer un format démocratique, mais la situation actuelle limite son accessibilité. On invite donc les mélomanes à s’orienter vers l’usagé, parce que certaines sections auparavant débordantes, sont maintenant vides. On a plus aucun Kind of Blue, t’imagines. »
Plus les majors monopolisent les presses, plus les petits joueurs sont écartés, et à long terme, le risque est de dissuader des formations de faire un pressage.
Je lui demande son avis sur la controverse entourant la diva britannique. « Le cas d’Adele est particulier, parce que 500 000 copies, c’est du jamais vu, souligne-t-il. Un premier gros pressage tourne habituellement autour de 75 000 disques. Cette démesure est à double tranchant, car c’est le signe d’un enthousiasme évident, mais d’un autre côté, plus les majors monopolisent les presses, plus les petits joueurs sont écartés, et à long terme, le risque est de dissuader des formations de faire un pressage. En ce moment, synchroniser une sortie avec un momentum marketing est un réel casse-tête. »
Crise du plastique et délais de production
Pour mieux comprendre le volet production, j’ai joint Pierre-Luc Savard, fondateur de l’entreprise Le Vinylist, un rare presseur québécois installé dans la capitale depuis 2019.
« Quand nous avons produit notre plan d’affaires en 2017, nous envisagions que l’engouement du vinyle n’allait pas dérougir, souligne le jeune homme d’affaires. La demande augmente sans cesse depuis 2003. Quand la Covid est arrivée, l’industrie entière a été affectée, nous compris, mais depuis la reprise en mai 2020, nous n’avons pas arrêté. »
L’augmentation des coûts de la matière première, en particulier le prix du polychlorure de vinyle (PVC), est un obstacle avec lequel Le Vinylist doit conjuguer : « Il y a eu une première augmentation en avril et une seconde en octobre dernier, principalement dû à la rareté et aux frais de livraison en hausse. Mais il y a aussi le prix du papier, du carton pour la pochette. Tout cela joue dans l’équation. Nous suivons les fluctuations du marché. Les délais ont également ralenti partout. Chez nous, c’est passé de 8 semaines à 13 semaines. Et nous affichons complet jusqu’en mai-juin 2022. Nous avons engagé des employés à temps plein. Chaque jour, nous pressons 1000-1200 copies. On pourrait être en activité 24/7. »
Pierre-Luc note que les plus grosses presses peuvent afficher des délais de 12 à 16 mois. Face à l’engorgement, les étiquettes cherchent de nouvelles usines, créant une décentralisation de la production. « Nous avons signé des contrats plus imposants qu’à l’habitude, de pressages allant jusqu’à 10 000 copies au lieu de 500-1000, mentionne-t-il. C’est une situation intéressante pour notre entreprise. »
De l’avis de Pierre-Luc, le cas d’Adele demeure un cas exceptionnel, car sa production, aussi immense soit-elle, a été répartie un peu partout sur la planète. « C’est bon pour l’industrie, ça veut dire que le souffle est toujours bien présent », estime-t-il.
La situation devrait éventuellement se stabiliser au cours des prochaines années selon Patrick Chartier, « mais pour améliorer l’ensemble du tableau, il sera nécessaire que les majors exercent un plus grand rôle d’investisseur dans le développement manufacturier afin d’assurer une meilleure organisation ».
Avec la pandémie, le grand retour du vinyle tant débattu ne fait plus plus aucun doute, mais les embûches sont nombreuses pour assurer la pérennité du médium, sans que celui-ci sombre dans une catégorie de produit de luxe. Avec la pandémie qui s’étire, l’horizon de crise semble pavé d’incertitudes. Mais la musique est éternelle, n’est-ce pas?
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