Germain Barre

URBANUIT : l’art discret d’écrire des histoires sexü

Jouissances et complications de la « real person fiction ».

Je suis assis sur un banc coin Brébeuf et Laurier, juste en face du parc à regarder les gens passer. J’écoute rien, je lis rien, j’ai rien à faire. Inévitablement, mon cerveau va s’improviser une activité pour rester actif. Il regarde la grande fille avec le chapeau noir et le chat dans les bras. Il regarde l’homme qui balance huit sacs d’épicerie pleins sur ses bras. Il regarde le couple qui tourne la tête en direction opposée rendu à la rue.

Mon cerveau pense : peut-être que la fille est une sorcière? Il me semble que ce serait génial de savoir qu’elle retrace ses pas pour aller voir si le lieu qu’elle s’est fait entre les arbres est encore visible, car vois-tu, c’était hier était le meilleur moment pour monter un sort au démantèlement du patriarcat. Ça serait le fun qu’il y ait une sorcière dans le parc Laurier, me semble.

Et peut-être que l’homme est un de ces bons samaritains qui cuisinent des pains de viande toute la journée pour ensuite aller les distribuer aux sans-abris. Je suis certain, il a un beau sourire cet homme, en dessous de son regard fixe et sa calvitie. Il dégage de quoi de gentil. C’est clairement un grand altruiste.

Et le couple; des espions Européens, c’est clair qu’avec une technique de repérage comme celle-là qu’ils sont à la solde d’une agence internationale. C’est certain.

Une pratique populaire

Ce que je viens de faire pour combler le vide, ça a un nom, un libellé qui émerge du milieu de la fanfiction. Ça s’appelle du RPF, du real person fiction et ça décrit l’acte d’écrire une histoire fictive autour d’une véritable personne. La pratique est davantage courante en prenant des vedettes comme sujet, mais à chaque fois qu’on regarde quelqu’un dans le métro et qu’on laisse aller notre imagination à s’expliquer où ils vont ou d’où ils reviennent, c’est ce qu’on fait : du RPF.

Le RPF a pris beaucoup d’importance ces dernières années notamment avec les créations entourant le groupe One Direction. Pour le boys band britannique, les textes ont d’abord eu la teneur d’un documentaire inédit de tournée. L’on s’amusait à s’imaginer ce qui se passe quand les garçons ne sont pas sur la scène.

Entrer dans l’intimité et la réinventer

Mais très rapidement la communauté s’est mise à rêver de relations clandestines entre les membres, cachées évidemment des yeux de tous par le gérant du groupe Simon Cowell. L’on ship (acte de mettre en relation un ou plusieurs personnages) Harry avec tous les autres membres du groupe. Harry + Louis pour faire Larry Stylinson, mais aussi Harry + Louis + Zayn = Zourry ou même Zayn + Louis + Niall + Harry = Zourriall. Les fans se sont approprié les personas de ces chanteurs afin de construire une vaste mosaïque de fictions sur eux. Entrecoupé de conspirations, on explore les possibilités qu’offre une telle intimité entre jeunes hommes et conséquemment on ouvre le spectre du vécu imaginé par les membres.

Loin d’accepter le scénario offert par les médias, on imagine ce qui peut bien se passer entre eux, derrière les portes closes. Mais ça ne s’arrête pas nécessairement là parce que jusqu’à présent, la RPF est quelque chose de ludique et léger, mais il comporte aussi son lot de complications.

Intime en *beep*

La majorité des RPF qu’on peut lire sur les sites de fanfiction est à caractère sexuel. Quand on écrit une fanfiction homosexuelle érotique à propos de deux personnes mises en relation (comme c’est souvent le cas avec 1D) on parle de RPS, du real person slash pour reprendre le mot slash qui décrit la fanfiction érotique rédigée à propos de deux (ou plus) personnes. L’on veut imaginer tout ce que nos vedettes font durant leur temps libre, mais on veut surtout raconter avec qui ils baisent. Audrey, mon éditrice pour cet article, me dit : « je me disais que si j’avais été le sujet de ce genre de texte, je me serais sentie extrêmement objectifiée, utilisée, abusée même. » Et c’est vrai, la RPS est un domaine de création assez contestée et pour une pluralité de raisons tous plus fascinantes les unes que les autres.

Ça doit pas être évident de tomber par mégarde sur un texte de quinze-mille mots décrivant avec amples détails licencieux les expressions faciales que tu fais quand un collègue joue avec tes *beep* avec une *beeeeep* pendant que tu *BEEEEEEEEEP*

Il y a d’abord et avant tout la réaction du sujet lui-même (parce que c’est majoritairement des hommes qui sont portants en RPS) qui doit gérer avec cette atteinte à la vie privée. Effectivement, ça doit pas être évident de tomber par mégarde sur un texte de quinze-mille mots décrivant avec amples détails licencieux les expressions faciales que tu fais quand un collègue joue avec tes *beep* avec une *beeeeep* pendant que tu *BEEEEEEEEEP*. Si vous êtes curieux, on peut même voir la réaction de Daniel Radcliffe quand on lui a expliqué ce type de fanfiction ici.

Dans son article Real Person(a) Fiction l’autrice V Arrow déclare que : « RPF is something even other fanfiction writers often mock and deride as being “creepy” and often “juvenile”[1]. » Ça donne le ton pour cette communauté, ils sont souvent dénigrés et exclus des cercles plus nobles de la fanfiction, mais ceci ne semble pas freiner la création de telles œuvres. Ce qui donne du poids à l’opinion que les gens qui font du RPS le font par véritable nécessité d’extérioriser ces scénarios aussi inquiétants que ceci puisse sembler pour une personne externe au phénomène.

Mais le fait que ce soit inquiétant n’empêche pas que ce soit un phénomène fascinant.

Voyeurisme satisfaisant?

Anne Jamison dans son introduction au livre Fic explique que : « Writing and reading fanfiction isn’t just something you do; it’s a way of thinking critically about the media you consume, of being aware of all the implicit assumptions that canonical work carries with it, and of considering the possibility that those assumptions might not be the only way things have to be. »[2]

La RPF interroge notre rapport à la célébrité de manière à sculpter non pas les « vraies » personnes qui jouent dans les films et qui font de la musique, mais plutôt les constructions médiatiques de ces personnalités. Il n’y a aucun doute qu’il y a une différence fondamentale entre la « vraie » Beyoncé et la Beyoncé médiatique, ce qui fait en sorte que l’on peut produire un texte comme The Lemons, une fanfiction de type RPF qui imagine le déjeuner en tête-à-tête chez les Carters, le lendemain de la sortie de l’album Lemonade.

Que je ne vois personne me dire qu’ils n’ont jamais voulu être présents lors d’un moment précis dans la vie d’une célébrité, je ne vous crois pas.

Cette histoire s’insère dans ce qu’on pourrait qualifier de fiction type « mouche sur le mur » celle qui satisfait une forme de curiosité par rapport aux vies personnelles des célébrités. Et que je ne vois personne me dire qu’ils n’ont jamais voulu être présents lors d’un moment précis dans la vie d’une célébrité, je ne vous crois pas. La différence ici se situe dans le fait que l’artiste de fanfiction, au lieu de vivre cette curiosité de manière passive, s’est investi du devoir de recréer et de rédiger cette scène, tout en sachant que le niveau de véracité de la fiction était absent, l’important c’est d’imaginer et de partager cet imaginaire.

De plus, je ne crois pas que ce soit un hasard que cette pratique émerge en popularité dans un pays dans lequel les tabloïds et les paparazzi sont aussi présents. Cette technique journalistique s’apparente aussi à de la RPF. Dans ces périodiques à contenu parfois risible, l’on crée des relations fictives, des enfants illégitimes et des conspirations autour de célébrités. Car chaque magazine de file de caisse d’épicerie fait essentiellement de la RPF, l’on fignole avec la vie des gens, proposant des scénarios créatifs sur leur vie quotidienne tout en entretenant le mythe de la vedette épanouie qui s’avère la plupart du temps une fiction elle-même.

Quand les réalités s’empilent

Mais j’aimerais aussi revenir sur cette idée de vrai et de faux dans la célébrité. Nous sommes à l’âge de la construction identitaire, une époque dans laquelle nous savons parfaitement bien que les comptes Instagram d’influenceurs nous mentent sans cesse. Et cela ne dérange pas, nous sommes conscients de la construction derrière ceux-ci, encore plus dans le cas des célébrités qui ont les firmes d’images personnelles pour construire une identité de marque autour de la célébrité.

Conscients de ceci, le RPF vient utiliser cette construction pour en faire un outil de fiction. C’est de la grande créativité, à mon avis, tant que l’on respecte certaines limites bien sûr. C’est dans la détermination de ces limites qu’on se trouve parfois dans l’embarras, ou dans l’ambiguïté, comme ça a été le cas avec la lecture publique d’une fanfiction de Sherlock aux deux acteurs, en public, sans leur consentement. Là où la majorité peut voir la RPF comme une entreprise malhabile ou même malheureuse (car nous avons des exemples bien actuels de dérape entre l’identité publique et privée), mais il est possible aussi d’y entrevoir un acte de résistance original envers la déferlante médiatique que représente le star system actuel.

L’acte de créer du RPF serait donc percevable comme une recherche de la vérité, ou le plus près de la vérité possible, dans ce lot de faussetés que l’on attribue au vedettariat.

Sachant tant bien que les récits qui entourent nos vedettes préférées sont parfois aussi préfabriqués que les films dans lesquels ils jouent ou les chansons qu’ils performent, la RPF est une saine subversion de cette fiction à fins créative. Si l’on croit V Arrow : “…the biggest difference between what RPF is and what détractons tend to Think RPF is : the readers and writers of RPF want their work not only to be respectful of its subjects but also to find and create an inter truth about them, rather than sensationalize or shame them.[3]

L’acte de créer du RPF serait donc percevable comme une recherche de la vérité, ou le plus près de la vérité possible, dans ce lot de faussetés que l’on attribue au vedettariat.

[1] Fic : Why Fanfiction Is Taking Over the World, p 323

[2] Fic : Why Fanfiction Is Taking Over the World, p xiii

[3] Fic : Why Fanfiction Is Taking Over the World, p 331

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