Une soirée avec PL Cloutier : des jeunes en admiration, des selfies et la peur de devenir « has been »

On a rencontré le populaire youtubeur après l'un de ses spectacles.

Voulez-vous vous sentir vieux? Voici: 33 % des Québécois âgés de 15 ans considèrent que le youtubeur PL Cloutier est plus connu que Philippe Couillard. C’est du moins ce qu’on apprenait dans un sondage réalisé dans le cadre du dernier numéro du magazine URBANIA. Et on a encore de la misère à dealer avec ça… Pour comprendre ce qui se cache derrière cette petite révolution du star-system, on est allé voir PL Cloutier en show, puis on l’a rencontré pour savoir où il en est avec la gloire, les fans et la pression. Portrait terrain tout en émotions. 

Cet article est tiré du Spécial Nouveau Québécois du magazine URBANIA (en kiosque dès maintenant).

Je me sens vieux. Je me sens vieux et observé. Mon âge, mon genre, le calepin et le crayon que je tiens dans mes mains : tout ça attire probablement l’attention dans ma direction.

Autour de moi, la spectatrice moyenne est une fille. Une ado. Elle traîne avec elle le livre de PL Cloutier, qu’elle lui fera signer plus tard, ou un sac cadeau, qu’elle lui remettra à la fin de la soirée. Parfois les deux.

Nous sommes le 13 décembre 2017. J’attends, dans le hall du Théâtre du Vieux-Terrebonne, le début du spectacle d’un des youtubeurs les plus populaires au Québec.

Je me sens vieux, même si j’ai, en réalité, à peu près l’âge de la tête d’affiche d’aujourd’hui. Pierre-Luc Cloutier – c’est son nom complet – a 31 ans, quoiqu’il aime faire croire à son public qu’il en a 25. Qu’importe. J’ai un article à écrire, alors je pars à la rencontre de quelques «wadawers», le surnom donné par PL aux abonnés de sa chaîne YouTube. («Wadawow» – un superlatif inventé – fait partie du lexique courant de PL.)

J’échange d’abord quelques mots avec la timide Alisoa, 11 ans, qui me dresse la liste de ses youtubeurs préférés : PL Cloutier, Emma Verde, Catherine Francoeur et Tyler Oakley. Satisfaction : j’en connais trois sur quatre! Puis je dérange Sarah et Mégane, 16 et 18 ans, qui m’expliquent qu’elles aiment beaucoup PL, mais qu’il n’est pas leur «idole», parce qu’il ne se situe quand même pas au niveau de Selena Gomez et de Demi Lovato.

Venue elle aussi avec une amie, une autre Sarah de 16 ans m’avoue que PL l’a  beaucoup aidée sur le plan de son orientation sexuelle». Dans ses vidéos, le youtubeur ne s’est jamais gêné pour aborder son homosexualité. Quelques mètres plus loin, je remarque deux gars, 14 ans peut-être, qui se tiennent par la main. La scène me réjouit et me fait me dire que j’aurais aimé voir ça dans mon temps, au secondaire.

Y penser me fait me sentir vieux, mais ce n’est pas le moment de philosopher sur le temps qui passe. Les portes de l’amphithéâtre sont ouvertes, le spectacle va bientôt commencer.

Je me choisis une place dans la rangée K, et me retourne pour estimer l’ampleur de l’auditoire. Surprise. La moitié de la salle est vide. « C’est ça, la célébrité web ? », me dis-je avec perplexité.
Il ne faut pas se fier à sa première impression.

Vedette, version YouTube

Quelques jours après son spectacle, je m’assois avec Pierre-Luc Cloutier dans… la foire alimentaire de la Place Bonaventure. Pas très glamour pour jaser célébrité, mais il doit être au Centre Bell dans une heure et demie, invité à la première médiatique de la nouvelle création du Cirque du Soleil. (Ça, c’est déjà plus jet-set.)

Pierre-Luc est de bonne humeur, mais un peu exténué. Dans les dernières semaines, il a lancé « Toute va ben été » : mon récit réconfortant, livre de réflexions et d’anecdotes sur «des étapes de [sa]vie, de l’adolescence à l’âge adulte». Un marathon de séances de dédicaces a suivi. Point de départ : le Tim Hortons de Gatineau. Lieu d’arrivée : Bordeaux, en France. L’itinéraire d’une vedette d’ici qui a percé en Europe francophone.

De retour au Québec, Pierre-Luc a conclu, à Terrebonne, sa tournée de 10 spectacles. La première tournée jamais réalisée par un youtubeur chez nous. À chacune de ses représentations, il a attiré en moyenne 300 personnes.

Au moment où je m’apprête à lui parler de son amphithéâtre mi-plein, PL me devance : «T’as dû trouver que ça avait l’air vide mercredi dernier!» Je n’ose pas lui dire oui.

«YouTube est un phénomène jeunesse, m’explique-t-il. Il n’y a pas grand-monde capable de remplir des salles avec des moins de 18 ans. En fait, les diffuseurs n’en reviennent pas que je réussisse à faire déplacer autant de monde!»

Pour mesurer l’immense popularité de PL Cloutier, il ne faut donc pas s’arrêter aux sièges qu’il ne remplit pas. D’autres statistiques ne laissent planer aucun doute. Trente-six millions, par exemple, soit le total de visionnements de ses vidéos depuis ses débuts comme youtubeur en 2014. Ou 290 000, le nombre d’abonnés à sa chaîne YouTube principale (il en alimente une deuxième, dédiée à ses vlogs, qui compte 93 000 abonnés). La comparaison vaut ce qu’elle vaut, mais c’est autant d’abonnés que la page Instagram d’une des actrices les plus en demande actuellement : Sarah-Jeanne Labrosse.

Et puis il y a les anecdotes révélatrices. Lors du spectacle du chanteur canadien Shawn Mendes, auquel il a assisté l’automne dernier, PL s’est caché dans les toilettes du Centre Bell entre la première et la deuxième partie. «Pour éviter qu’un lineup se crée autour de mon siège dans les marches. C’est à pic, ç’aurait été dangereux!»

Pierre-Luc ne peut pas le nier : il est connu. «Ce serait hypocrite de dire l’inverse. Je suis conscient du nombre de selfies qu’on me demande dans une journée ou au Costco!» Mais il insiste sur le fait qu’il n’est pas «Véro ou Ricardo», des «vraies vedettes» selon lui.

Il y a quelque chose de particulier avec les stars du web, avance Pierre-Luc. «Sur YouTube, t’es connu de ceux qui te suivent. Mais t’es totalement inconnu des autres.»

«Prends l’animatrice Anouk Meunier, poursuit-il. Si tu ne regardes pas ses émissions, il se peut que tu la connaisses quand même. Parce qu’elle fait de la télé et qu’elle est là depuis longtemps. Un youtubeur, si tu ne lui suis pas, il… n’existe pas!»

Sa théorie, Pierre-Luc ne peut cependant pas l’appliquer tout à fait à lui-même. Car même pour ceux qui n’ont jamais ouvert une chaîne YouTube, PL Cloutier n’est pas forcément un pur étranger. Avant d’être une star du web, il a en effet été une – modeste, certes – personnalité télé.

Télévision rime avec désillusion

La télévision, c’était son plan A, son rêve d’enfance, sa passion d’étudiant. Et Pierre-Luc les a vécus, un certain temps. En 2013, on l’a notamment vu tenir une chronique à Cap sur l’été.

La suite de l’histoire, il l’a racontée à répétition. Elle fait tellement partie de son récit qu’elle se retrouve sur sa page Wikipédia. À quelques semaines de la deuxième saison de l’émission estivale de Radio-Canada, Pierre-Luc a appris que son contrat n’était pas renouvelé. Durant cet été de sécheresse professionnelle, un ami lui a suggéré de tenter sa chance sur YouTube. Il a pris son conseil au sérieux, passant des jours à étudier les codes et les contenus de youtubeurs déjà populaires.

C’est à ce moment-là que la plateforme de vidéos en ligne est devenue son nouveau plan A. Et que Pierre-Luc, lui, est devenu PL. «Je me disais : “Il n’y en aura pas, de télé, finalement, alors je joue le tout pour le tout. Je vais faire YouTube sans compromis.” Dans mes vidéos, je parle fort, je suis maniéré, il m’arrive de sacrer. Je suis énervant. Des fois, je fais des erreurs de français. Ma shot est ratée? Je la laisse pareil. Tout ce qu’on me disait de ne pas faire en télé, je l’ai fait sur YouTube!»

YouTube, en contenus et en chiffres

Pierre-Luc a beau se lâcher lousse quand il appuie sur REC, c’est clair qu’il ne fait pas les choses en amateur. Au commencement de sa chaîne, il enregistrait chacune de ses phrases trois ou quatre fois pour obtenir une bonne prise. Aujourd’hui «plus relâché», il filme quand même généralement le double de ce qu’il conserve au montage. Les youtubeurs ont bâti leur succès sur une promesse d’authenticité. Une authenticité qui reste inévitablement (et littéralement) mise en scène.

«Je ne pense pas que je joue un personnage, précise Pierre-Luc. «Mais n’importe qui qui se met une caméra dans la face va changer un peu! Le défi, c’est ça : ne pas changer!»

«Je ne pense pas que je joue un personnage, précise Pierre-Luc. «Mais n’importe qui qui se met une caméra dans la face va changer un peu! Le défi, c’est ça : ne pas changer!»

Qu’il joue un peu, ou pas, un personnage, PL Cloutier plaît largement. Avec ses vidéos humoristiques (lecture de commentaires méchants après avoir aspiré de l’hélium, test de machine à barbe à papa), touchantes (récit de son coming-out) ou instructives (Q & R avec une amie youtubeuse trans), il s’est bâti une vaste communauté d’abonnés. Son public est québécois, français, belge, suisse. Il est enfant, adolescent, adulte.

Adulte, vraiment? Je lui fais remarquer qu’à son spectacle, il n’y avait que des jeunes filles.

Pierre-Luc le sait mieux que moi. Oui, celles qui se déplacent pour venir le voir, celles qui crient, celles qui lui écrivent le plus, ce sont les adolescentes, convient-il. Mais leur présence très évidente cache une réalité bien plus diverse. Il sort son iPhone et m’énumère les statistiques. « i on analyse le total du temps de visionnement de mes vidéos, 61% provient des femmes et 38% des hommes. La tranche d’âge la plus représentée, c’est les 18 à 24 ans, avec 35%! Donc ce sont eux qui passent le plus de temps à regarder mes contenus. Pour ce qui est des 13 à 17, c’est moins que j’aurais cru : 19%. Les 25-34 ans sont à 18%. Et les 35 ans et plus, à 24%. »

Sur la planète YouTube, les stars maîtrisent aussi bien le langage de l’authenticité que celui des chiffres.

Faire des selfies pis toute

De retour au Théâtre du Vieux-Terrebonne, où le spectacle de PL bat son plein.

Le spectacle, comment le qualifier ? Vaudevillesque semble approprié.

À mi-chemin entre l’humoriste et l’animateur de foule, Pierre-Luc livre de petits monologues comiques, s’essaie au karaoké, invite des spectateurs à jouer à une version réinventée de la queue de l’âne : une affiche d’un torse d’homme nu remplace l’âne et une tête en carton de PL fait office de queue. Avec ses invités (la drag queen Barbada, le youtubeur PO Beaudoin, sa mère), il se soumet à une série de défis : le Yoga Challenge (réaliser des postures de yoga absurdes en couple), le Smoothie Challenge (boire un smoothie dégueulasse), le Chubby Bunny Challenge (se mettre le plus de guimauves possible dans la bouche et tenter de dire «chubby bunny»).

Le tout ressemble à un spectacle de fin d’année que la direction d’une polyvalente n’aurait pas approuvé. C’est probablement pour ça que les jeunes semblent autant s’amuser.

Au bout d’une heure et demie, PL regagne les coulisses pour une dernière fois. Ses spectatrices – et quelques spectateurs – l’ovationnent, puis se précipitent vers la sortie. Pas pour reprendre le chemin de Saint-Roch-de-l’Achigan, de Mascouche ou de Blainville. Pas tout de suite. Les jeunes (ou leurs parents) n’ont pas payé une vingtaine de dollars seulement pour voir un show. Ils sont aussi ici pour rencontrer, en personne, un gars qu’ils voient presque tous les jours virtuellement.

À tour de rôle, les «wadawers» échangent quelques mots avec PL et se font photographier avec lui. Le youtubeur se fait offrir des cadeaux, qu’il déballera dans quelques jours en vidéo. En retour, il donne à tout le monde un magazine Cool, qui inclut ce mois-ci une affiche de lui.

Dans la file d’adolescentes qui s’étend tout le long du hall, deux hommes trentenaires se distinguent. «Félicitations d’avoir affronté la peur d’être les plus vieux!», leur lance Pierre-Luc quand vient leur tour. Après eux se présente un petit garçon qui a le tiers de leur âge. Jérémie, 12 ans, rencontre son «idole» pour la deuxième fois. La première était «le 17 novembre à Laval», me spécifie-t-il, avec la connaissance factuelle qui caractérise les vrais de vrais fans.

Jérémie aimerait être un youtubeur lui aussi. «Parce que c’est toujours le fun d’être connu, d’être reconnu dans la rue, de faire des selfies pis toute.»

Le pionnier et les aspirants

PL Cloutier a fait partie des premiers youtubeurs québécois à défoncer le palier des 100 000 abonnés. C’était en 2015, un an et quelques mois après le lancement de sa chaîne. Sa croissance, alors «fulgurante», s’est depuis stabilisée.

«Là, une deuxième gang de youtubeurs arrive», note PL. Des Gloria-Bella, Jessibouu, Alicia Moffet et Émile Roy, tous plus jeunes que lui, ont sauté avec confiance et ambition dans un train en marche. Sur un chemin déjà tracé.

Pierre-Luc reçoit aujourd’hui «souvent» des offres de producteurs télé. Et «souvent», il refuse. Parce qu’il sent parfois qu’on vient le chercher d’abord pour mousser une émission. Mais surtout, parce qu’il peut maintenant s’en passer.

Inquiet, le pionnier? Il dit que non. Qu’il aime, au contraire, cette relève «décomplexée». Lui qui s’est tourné vers YouTube après avoir été désenchanté par la télé voit débarquer des jeunes pour qui YouTube est une fin en soi. «Ils n’aspirent pas à autre chose que ça. Ils n’ont pas besoin de plus.»

Les jeunes youtubeurs n’ont peut-être pas besoin de la télé, mais la bonne vieille télé, elle, semble tout à coup leur trouver des attraits.

L’an passé, TVA a programmé un Banquier Ados. Parmi les «beautés» porteuses de valises, quelques youtubeurs populaires, dont PL. Sur VRAK, une série documentaire s’est penchée sur la vie de six influenceurs. Dans le lot, une youtubeuse, bien sûr. Ici et là, des talk-shows invitent dans leurs studios des vedettes du web.

Dans ce qui est sans contredit un revirement ironique, Pierre-Luc reçoit aujourd’hui «souvent» des offres de producteurs télé. Et «souvent», il refuse. Parce qu’il sent parfois qu’on vient le chercher d’abord pour mousser une émission. Mais surtout, parce qu’il peut maintenant s’en passer.

Le temps qui passe

«C’est chaud», dit Pierre-Luc en parlant de sa carrière sur YouTube. C’est chaud comme dans : il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.

Le livre qu’il vient de publier, la tournée qu’il vient de compléter… Il ne s’en cache pas : tout ça a vu le jour parce que «c’était le temps», maintenant. Autrement dit, plus tard aurait pu être trop tard.

Ce qu’il fera dans cinq ans, PL est incapable de le dire. Après tout, il y a trois ans, il n’aurait jamais pu prévoir son destin. Ce qu’il sait bien, par contre, c’est que le cycle de la popularité sur YouTube est rapide. Très rapide. «C’est pas une affaire de saisons, mais de semaines!», pense-t-il.

Avant de me saluer pour prendre le chemin de sa soirée VIP au Centre Bell, Pierre-Luc me pose une question.

-Il sort quand, ton article?

– Quelque part au printemps.

– Ah, mon dieu, je vais déjà être un has been rendu là !

Il rit, mais je ne sais pas à quel point il est sérieux.

Pour lire d’autres reportages aussi éclairants, procurez-vous le Spécial Nouveau Québécois du magazine URBANIA, en kiosque ou en ligne.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

Sauver les chats de Montréal, un minet à la fois

Portrait de Céline, fondatrice de Chatons Orphelins Montréal.

Dans le même esprit