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Un ramadan sous la neige
Décembre 1999
Je marche dans la neige craquante et derrière moi, mes traces de pas sont parfaitement découpées.
Je débarre la porte de l’appartement avec la clé que je porte autour de mon cou, et mon frère et moi nous installons pour écouter Macaroni tout garni. Il va bientôt faire noir, on réchauffe des pizzas pochettes en attendant que mes parents rentrent du travail pour souper en famille.
C’est important de souper en famille. C’est mon premier ramadan.
Un ramadan en hiver
Le ramadan est un mois lunaire qui recule chaque année de dix jours. Les journées de jeûne peuvent être courtes ou longues, froides ou chaudes, et avoir lieu pendant l’année scolaire ou les vacances.
Depuis mes 12 ans, j’ai fait le ramadan à chaque saison.
Aujourd’hui, le ramadan a lieu en hiver et c’est maintenant au tour de mes enfants de le vivre pour la première fois.
Bon, le petit de 7 ans prend des collations quand ça lui chante, mais quand même. Ma 10 ans, elle, est très fière de faire comme les grands, même si elle n’est pas encore en âge. Pour ma 13 ans, la question ne se pose même plus.
Tous les trois tiennent à ce qu’on les réveille au Suhoor, le repas spécial de l’aube, qu’on prend pour tenir plus facilement pendant la journée.
À 5 h du matin, la maison a une ambiance de veille de voyage. Les lumières sont tamisées, les voix sont basses (pour ne pas déranger les voisins, mais surtout, ma petite de 2 ans!), on marche en bas de laine. On dirait qu’on partage un secret avec la nuit. Les enfants mangent des œufs, des dattes, des boules d’énergie ou des toasts au beurre d’arachide, et je les regarde, m’émerveillant devant cette transition. Je suis passée de l’enfant qui attendait le coucher du soleil à la mère qui surveille l’horloge et le niveau d’énergie de tout le monde.
COMME UNE PARENTHÈSE DISCRÈTE
Quand j’étais petite, le ramadan se vivait surtout à l’intérieur de nos murs. À l’école, personne ne savait vraiment ce que c’était. Il n’y avait pas de décorations, pas de cartes de vœux, pas de tablettes spéciales au supermarché.
Le mois passait comme une parenthèse discrète dans un Québec qui continuait de tourner au rythme habituel.
Aujourd’hui, mes enfants voient des lanternes dorées accrochées dans les fenêtres des voisins et dans les magasins à grande surface, on retrouve même des calendriers du ramadan. Il y a des livres jeunesse, des bricolages, des lumières, de la musique saisonnière, des chandails à slogan. Certains diront même que ça commence à friser la surconsommation, notre affaire.
Reste que ces belles avancées valent la peine d’être soulignées. Le mot « ramadan » n’est désormais plus suivi d’un point d’interrogation. La communauté est plus grande, plus visible, plus assumée. Les voisins, enseignants et collègues nous souhaitent : « Ramadan mubarak ». Même les milieux de travail ont changé pour mieux nous accommoder : les parents peuvent plus facilement ajuster leur horaire, prendre congé pour l’Aïd, expliquer qu’ils seront un peu plus fatigués pendant le mois. Ce qui était autrefois négocié en silence se dit maintenant à voix haute.
Tout n’est pas rose
Ça ne veut pas dire que tout est rose. Il y a des céréales mangées trop vite au Suhoor parce qu’il ne reste que quelques minutes avant le lever du soleil, des disputes pour savoir qui met la table, puis des disputes sur le fait que se disputer pendant le ramadan, ça ne se fait pas! Sans parler du café dont on doit désormais se passer et qui était pas mal la seule chose qui me motivait à me lever du lit…
Heureusement, il y a aussi des invocations murmurées avant de dormir, des soupers festifs, des mosquées décorées, des discussions sur la gratitude, la faim, la chance d’avoir plus que le nécessaire.
Dans un monde à vitesse grand V qui carbure à l’individualisme, il y a aussi le côté rassembleur. Les soupers deviennent des rendez-vous. La première gorgée d’eau à la solennité d’un rituel ancien. On rompt le jeûne avec une datte, comme des millions d’autres à travers le monde, reliés par un geste minuscule.
Le ramadan recule d’une dizaine de jours chaque année, mais dans le monde, il avance. Il prend plus de place, plus de lumière. Et maintenant, ce sont mes enfants qui marchent dans la neige pour aller manger en famille, en traçant leurs propres pas.
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