Tu ne paies rien pour attendre

L’autre jour, quelqu’un m’a dit ça. «Tu ne paies rien pour attendre». En fait, il me l’a même écrit. C’était le rédacteur en chef d’un magazine à qui je venais de proposer une collaboration et, en toute humilité, je dois vous avouer que je me suis demandée longtemps si sa réponse était positive ou négative.

J’avais vaguement souvenir d’avoir entendu cette expression. Probablement dans Tintin. Mais jusqu’à ce qu’on me la serve à moi, je ne m’étais jamais vraiment questionnée sur sa signification.

L’expression qu’aurait dû m’écrire mon ami rédacteur en chef est plutôt «tu ne perds rien pour attendre». En fait, il n’est pas le seul à être confus par le «r» de «rien» qui pourrait laisser croire que l’on paie en faisant la liaison sur le mot suivant. Lorsque j’ai parlé à ma sœur de ma difficulté à comprendre cette expression, nous étions deux à nous demander s’il fallait «payer» ou «perdre» pour attendre. En googlant le morceau de phrase, j’ai compris que nous étions peut-être un million de francophones à nous poser la question. J’ai cru Larousse sur ce coup. C’est perdre, qu’il faut dire : «Tu ne perds rien pour attendre».

Mais qu’à cela ne tienne, qu’il faille que je perde ou qu’il faille que je paie, je ne comprends toujours pas cette expression. Perdre quoi, payer quoi, pour attendre quoi? De collaborer à son magazine? Est-ce que ça veut dire que je devrai attendre longtemps, mais que je n’aurai pas à payer pour le faire? Est-ce un genre de prix de consolation? De toute façon, attendre, c’est gratuit, non? Sauf quand on est pigiste et qu’on a un loyer à payer, mais ça, c’est une autre histoire.

Quant à ne rien perdre pour attendre, en fait, c’est mauvais. Selon Larousse (j’ai vraiment ouvert le dictionnaire, ne trouvant pas d’explication fiable dans Google) ça veut dire que je n’échapperai pas à «une punition ou une revanche».

Je demeure confuse. Normalement, quand on m’explique des expressions même complexes, je les comprends. Par exemple, tout le monde a éprouvé un peu de difficulté avec un «tiens» vaut mieux que deux «tu l’auras», ne me dites pas le contraire. Jusqu’à ce qu’on comprenne qu’un «tiens» correspond à un impératif entre guillemets pour signifier la citation, la phrase est incompréhensible en plus d’être grammaticalement incorrecte.

La phrase «tu ne perds rien pour attendre», pour sa part, est incomplète. Voilà. C’est dit. On ne saura jamais, à moins d’ouvrir le Larousse, qu’est-ce que l’on devrait perdre pour attendre quoi. Parfois, on croirait que les locutions anciennes ont échappé des bouts quelque part, entre deux bâillements de moine copiste. L’une a perdu ses guillemets, et l’autre, sa raison d’être. Et nous, pauvres contemporains, devons feindre de comprendre pour ne pas avoir l’air trop inculte, ce que signifient ces maximes qui ne veulent plus rien dire. Et nous les utilisons à tort et à travers, mais au travers de quoi, on ne le sait pas.

Ce billet, c’était un peu pour remonter le moral à mon ami Steve, qui croit que nous, la jeunesse, ne sommes plus assez curieux pour tenter de comprendre ce que signifient les expressions «Parler français comme une vache espagnole» ou «Se fendre le cul en quatre». Je voulais lui montrer que certains d’entre nous ouvrent encore le dictionnaire. Et que non, notre curiosité ne se résume pas à cliquer sur des liens de vidéos intitulées «Couple baise en public» ou «Quelle conne, cette animatrice». Ceci dit, je n’ai toujours pas compris si Xavier voulait que j’écrive ou non pour son magazine, et surtout, dans combien de temps. Stp, Xavier, si tu lis ce billet, pourrais-tu préciser ta pensée? Merci.

Judith Lussier est journaliste, chroniqueuse et auteure. En plus de ses collaborations pour Urbania, elle est chroniqueuse au journal Métro et dans plusieurs autres médias.

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