Trump le monde – Partie 3

3. L’administration et son programme

(Lorsque les Pixies se sont séparés, leur chanteur Frank Black a lancé l’album solo Teenager of the Year qui est bon du début à la fin! Voici Speedy Mary).

«The graveyard of world empires—Sumerian, Egyptian, Greek, Roman, Mayan, Khmer, Ottoman and Austro-Hungarian—followed the same trajectory of moral and physical collapse. Those who rule at the end of empire are psychopaths, imbeciles, narcissists and deviants, the equivalents of the depraved Roman emperors Caligula, Nero, Tiberius and Commodus. The ecosystem that sustains the empire is degraded and exhausted. Economic growth, concentrated in the hands of corrupt elites, is dependent on a crippling debt peonage imposed on the population. The bloated ruling class of oligarchs, priests, courtiers, mandarins, eunuchs, professional warriors, financial speculators and corporate managers sucks the marrow out of society.»

Chris Hedges – The Dance of Death – 13 mars 2017

Dans le premier texte de cette série, j’ai d’abord présenté les coulisses du pouvoir Trump et présenté le réseau d’influence du milliardaire américain Robert Mercer et de son lieutenant idéologique Steve Bannon, sans qui le clan Trump n’aurait pu l’emporter.

Le deuxième texte vise à circonscrire le concept d’État profond en précisant que celui-ci n’est pas homogène et ne se résume pas à un groupuscule de quelques milliardaires qui tirent les ficelles des agences de renseignements. L’État profond constitue un système hétérogène à l’intérieur duquel plusieurs factions se livrent à des luttes d’influence, dont certaines batailles sont réverbérées dans la sphère publique via le vecteur CIA – Média.

Même si ce système profond est transnational, l’État profond américain joue encore un rôle prépondérant en agissant comme régulateur en chef des partenariats public-privé et criminels qui prennent forme entre agences gouvernementales, compagnies multinationales d’extraction des ressources fossiles et naturelles, forces armées, banques privées et organisations criminelles. Les essais de Peter Dale Scott cités dans mes textes précédents décryptent ces partenariats.

Dans cette optique, Trump et son «administration» représentent les parfaits mercenaires pour restructurer le système profond à l’image de leurs parrains. Ainsi, contrairement à ce que les médias traditionnels suggèrent, Trump n’est pas en guerre contre l’État profond, il n’est que la marionnette (consentante) d’une faction de l’État profond, un groupuscule militaro-industriel entretenant des liens étroits avec Big Oil et Wall Street et qui cherche à «rationaliser» le fonctionnement de l’État profond.

Plusieurs chercheurs et journalistes attribuent à Mussolini une définition du fascisme se résumant à une fusion entre l’État et le pouvoir des compagnies multinationales (corporate power). Il est difficile de prouver que le Duce ait réellement dit ça, mais nous vivons quand même depuis les années 90 dans un système qui ressemble à cette définition du fascisme. Une fusion observable par le phénomène des portes tournantes entre public et privé. Nommez-moi plus de deux politiciens qui n’entretiennent aucun lien avec le privé pendant ou après leur mandat?

Selon le journaliste Brendan O’Neill, les lois sont rédigées par les multinationales qui paient de vastes sommes d’argent pour s’assurer que le Congrès et le Sénat les passent et les adoptent. Ce système est en place depuis longtemps, mais Trump semble l’incarner plus clairement qu’avant. O’Neill poursuit en disant que: «Les rages de colère réactives contre Trump m’énervent parce qu’elles promeuvent une fureur émotive au lieu d’une réflexion historique et critique et qu’elles minimisent les fautes du passé, préférant détester le présent. C’est malsain pour les jeunes qui veulent devenir des citoyens plus responsables parce qu’inconsciemment, on leur signale qu’entre Hitler et Trump, tout allait relativement bien».

Le war room médiatique de Trump récupère habilement cette perception en trompetant via les médias de ses parrains (Fox, Breitbart) que le brave président est en guerre contre l’État Profond et ses mécanismes de pouvoir occultes, dont la CIA représente le tentacule le plus évident.

Rien ne pourrait être aussi éloigné de la réalité, alors que l’administration Trump compte un nombre record de milliardaires dont les fortunes ont été amassées par la peur, la destruction et le casino-capitalisme.

Au cours des prochaines années, le programme de «l’équipe Trump» sera très probablement de faire voter plus de dérèglementations de tout genre, plus de baisses d’impôts pour les super-riches, plus de sabotages des conventions collectives des travailleurs, bref de livrer une guerre sans merci à la classe moyenne et aux classes pauvres en leur faisant croire que le gouvernement veut les protéger du libre-échange et des travailleurs chinois qui viennent leur voler leurs jobs.

Regardons donc de plus près qui formera l’État américain et réfléchissons à la définition que Mussolini aurait donné du fascisme…

Filliale Wall Street:

Betsy DeVos: Secrétaire à l’Éducation. Milliardaire mariée à un milliardaire encore plus riche qu’elle qui contrôle l’empire Amway.
Wilbur Ross: Secrétaire au Commerce. Milliardaire. Vétéran banquier de Wall Street qui a fait fortune en gérant des fonds pour le Rothschild Group puis en achetant et en vendant des compagnies dont les finances étaient en péril.

Steven Mnuchin: Secrétaire au Trésor. Milliardaire. Ancien actionnaire partenaire chez Goldman Sachs, banquier manager de fonds d’équité, puis membre du conseil de Fortune 500 financial holding company. Aussi membre de la société secrète de l’Université Yale, Skull and Bones. Mnuchin vient tout juste de nommer un autre directeur des finances de chez Goldman Sachs pour le seconder dans ses nouvelles fonctions publiques.

Vincent Viola: a refusé le mois dernier sa nomination à titre de Secrétaire aux armées. Milliardaire. Ancien directeur de la New York Mercantile Exchange (NYMEX), et actuel PDG de Virtu Financial, une firme de trading à haute fréquence. Voyons voir qui Trump nommera à sa place.

Linda McMahon: Administratrice des PME. Mariée au milliardaire promoteur de la WWE Vincent McMahon. Cofondatrice et co-PDG de la WWE.

Gary Cohn: Conseiller économique en chef et directeur du National Economic Council de la Maison-Blanche. Pour accepter ce poste, Cohn a laissé son poste de PDG chez Goldman Sachs.

Anthony Scaramucci: A été conseiller privé de Trump et était sur le conseil exécutif du comité de transition. Actionnaire et cofondateur de la firme d’investissement SkyBridge Capital. Comme Steve Bannon, il a commencé sa carrière chez Goldman Sachs.

Walter Jay Clayton: Directeur de la Securities & Exchange Commission (SEC), la fameuse instance «chien de garde» des transactions financières. Clayton est lui-même avocat de Wall Street devenu spécialiste des fusions entre grandes banques, comme l’acquisition de Lehman Brothers par Barclays Capital, la vente de Bear Stearns à JP Morgan Chase. Sa femme, Gretchen Butler, travaille pour Goldman Sachs à titre de conseillère de fortunes privées.

Filliale Big Oil:

Rex Tillerson: Secrétaire d’État. Ancien PDG de ExxonMobil. Tillerson entretient des partenariats d’affaires avec le président russe Vladimir Poutine et a dirigé la filiale russo-américaine Exxon Neftegas. Si un rapprochement entre les États-Unis et la Russie a bel et bien lieu, il semble évident que ce sera pour des raisons de partenariats énergétiques entre oligarques américains et russes. C’est aussi peut-être le seul espoir des Syriens de voir poindre la fin des bombardements qui ont ravagé leur pays.

Tillerson est un ami proche d’Igor Sechin, qui est à la tête d’une faction militaire privée du Kremlin – Siloviki. Sous Rex, ExxonMobil a aussi entretenu des liens privilégiés avec l’Arabie Saoudite, le Qatar et les Émirats Arabes Unis. Intéressant de noter que 91% des dons versés aux candidats présidentiels par le ExxonMobil’s PAC sous Tillerson sont allés aux Républicains. Aussi, révélateur de constater que le jour même où le Sénat a confirmé la nomination de Tillerson comme Secrétaire d’État, le Congrès a fait voter une loi pour anéantir les règles de transparence pour les compagnies pétrolières, un travail de lobbying que Tillerson avait mis en place lorsqu’il était PDG d’Exxon.

Rick Perry: Secrétaire à l’Énergie. Ancien gouverneur du Texas. Perry siège sur les conseils d’administration de Energy Transfer Partners LP et Sunoco Logistics Partners LP, qui ont conjointement développé le très controversé Dakota Access Pipeline. Le PDG de Energy Transfer Partners, Kelcy Warren, a versé 5 millions à un super-PAC qui supportait Perry, dont les deux campagnes présidentielles ont reçu plus de 2.6 millions des industries fossile et gazière.

Ryan Zinke: Secrétaire de l’Intérieur. Représentant républicain du Congrès pour le Montana. Apparemment grand défenseur des parcs nationaux, mais pas nécessairement opposé à de nouveaux projets d’exploitation pétrolière et gazière…

Mike Catanzaro: Assistant exécutif pour l’énergie et l’environnement. Lobbyiste pour Koch Industries, America’s Natural Gas Alliance (ANGA), Halliburton, Noble Energy, Hess Corporation, et plusieurs autres. A aussi été Deputy Policy Director de la campagne présidentielle Bush-Cheney de 2004.

Filiale Forces spéciales:

Erik Prince: Conseiller privé du président pour des questions de sécurité et de renseignements pendant la transition. Prince est le fondateur de la firme de mercenariat privé Blackwater, maintenant Academi, dont une brigade avait massacré 17 Iraquiens en pleine rue de Bagdad. Prince vit à Dubai et dirige aussi la firme Frontier Services Group. Il est d’accord avec la proposition du Président Trump pour s’accaparer les réserves pétrolières iraquiennes et recommande de déployer plus de troupes de mercenaires privés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Prince est le frère de la secrétaire à l’Éducation et milliardaire Betsy Devos.

Le général «Mad Dog» James Mattis: Secrétaire à la Défense. Emploi précédent: membre du conseil d’administration de General Dynamics, le 5e plus important entrepreneur de défense au monde. Mattis est aussi membre du conseil d’administration de Theranos, une firme de biotechnologie reconnue pour ses tests sanguins éclair douteux. Pour l’instant Mattis semble avoir hérité de la tâche d’anéantir la créature ISIS conçue par les factions précédentes de l’État profond sous Bush et Obama.

Avant d’être remplacé par le général McMaster après avoir démissionné avec éclats, le Lieutenant-General Mike Flynn était le National Security Advisor de Trump. Il fut le directeur de la Defense Intelligence Agency (DIA) sous Obama après avoir été le directeur du Joint Special Operations Command, intelligence for the US Central Command. Même s’il semble avoir été la victime d’une lutte entre factions de l’État profond, Flynn demeure l’un des alliés de Trump les plus solides et il continue de diriger les opérations de sa firme privée de consultation en renseignements.

Le général John F. Kelly devient le secrétaire de la Sécurité intérieure. Général à la retraite de la Marine, il a servi sous Obama à titre de commandant du US Southern Command, responsable des opérations militaires en Amérique du Sud et centrale. Kelly était auparavant le général en charge de la Multi-National Force-West en Irak. Kelly est aussi le co-président du conseil de la firme privée de défense Spectrum Group; et siège sur les conseils d’administration de deux autres contracteurs privés du Pentagone, soit Michael Baker International et Sallyport Global.

Le lieutenant-général Joseph Keith Kellogg est le chef de cabinet de la Maison-Blanche et le secrétaire exécutif du Conseil National de Sécurité. Kellogg est un habitué des conseils d’administration des firmes privées de défense dont Raytheon’s Trusted Computer Solutions Inc, et RedXDefence, Kellogg entretient aussi des liens avec la très controversée agence Defense and Advanced Research Projects Agency (DARPA).

Mike Pompeo est le nouveau directeur de la CIA. Ce vétéran républicain de la chambre des représentants n’a apparemment aucune expérience crédible pour diriger la plus haute agence de renseignements, si ce n’est les liens étroits qu’il entretient avec les frères Koch. Quelques jours après le début de son mandat, dans un geste particulièrement ubuesque, Pompeo s’est rendu en Arabie Saoudite pour remettre au prince héritier du royaume une médaille le félicitant pour son travail en prévention du terrorisme! Le ton est donné.

C’est aussi Pompeo qui devra tenter de sauver l’image de la CIA qui vient d’être ternie une fois de plus par Wikileaks avec «Vault 7». Dans une discussion de fond sur RT qui intéressera probablement Patrick Lagacé, le lanceur d’alertes John Kiriakou, ex analyste de la CIA, et le vétéran journaliste James Bamford, expliquent ce qu’est VAULT 7, la plus récente fuite de Wikileaks rendant publics des détails opérationnels sur la capacité de l’agence de pirater non seulement cellulaires et ordinateurs, mais aussi des voitures, ce qui n’est pas sans rappeler la fin tragique du journaliste d’enquête Michael Hastings.

Les cercles d’idéologues et les habitués:

Steve Bannon est le stratège en chef de la Maison-Blanche et le lien entre Trump et ses principaux parrains (Robert Mercer et l’État profond israélien via son beau-fils Jared Kushner). J’ai déjà présenté Bannon dans le 1er texte de cette série, mais ajoutons que Bannon est des importants théoriciens et promulgateurs de la haine de l’islam. Dans le synopsis d’un documentaire qu’il voulait réaliser, Bannon tire dans tous les sens et accuse la gauche et les universitaires progressistes de vouloir mettre en place une «République islamique aux États-Unis». Le scénario ressemble étrangement au plus récent roman de Michel Houellebecq, Soumission. Bannon est aussi très proche de
Walid Phares, conseiller du président Trump pendant la campagne, et de Robert Spencer, tous deux liés au Center for Security Policy (CSP), un think-tank d’extrême droite dirigé par un ancien haut placé militaire de l’administration Reagan, Frank Gaffney. Ce dernier a des connexions troublantes à des groupes néonazis à travers l’Europe comme le Danish People’s Party (DPP) et le Vlaams Belang (VB) en Belgique. Gaffney et le CSP entretiennent aussi une relation particulière avec plusieurs tentacules du complexe militaro-industriel ayant reçu en 2013 du financement des six plus importantes firmes privées de défense: Boeing, General Dynamics, Lockheed Martin, Northrup Grumman, Raytheon, et General Electric.

Michael Anton est peu connu, mais très influent. Il est directeur des communications stratégiques du National Security Council de la Maison-Blanche. Anton a débuté sa carrière comme scribe et secrétaire de presse du maire de New York, Giuliani, avant de passer en 2001 aux communications du même National Security Council. Il fut ensuite le rédacteur de discours de Rupert Murdoch à News Corp, puis directeur des communications de la banque Citigroup et de la firme d’investissement BlackRock.

Rupert Murdoch a donc maintenant un accès direct à la Maison-Blanche. Le propriétaire de Fox News a été vu visitant la Trump Tower en novembre 2016 et semble avoir une influence majeure sur Trump. Via Murdoch, de nouvelles ramifications alarmantes sont révélées puisque depuis 2010, Murdoch est partenaire de la firme énergétique Genie Oil & Gas. L’autre partenaire important étant Lord Jacob Rothschild, PDG de Rothschild Investment Trust (RIT) Capital Partners. Murdoch et Rothschild sont aussi membres du strategic advisory board de Genie, avec nuls autres que Larry Summers, James Woolsey, Dick Cheney, et Bill Richardson. Genie Oil & Gas détient deux filiales don’t Afek Oil & Gas, dont les activités de forage ont lieu en Israël et sur le plateau du Golan, qui selon les lois internationales, appartient à la Syrie. L’autre filiale, American Shale Oil, est un projet commun avec la multinationale française Total SA.

Terminons cet exercice en beauté en mentionnant que depuis décembre 2016, l’infâme Henry Kissinger, ancien secrétaire d’État, régulièrement accusé de crimes de guerre, conseiller de Bush et d’Obama, mais aussi d’Hillary Clinton, membre du Council of Foreign Relations, est en train de devenir le conseiller non-officiel du président Trump sur des questions de politiques étrangères vis-à-vis de la Russie et de la Chine. Sa firme privée, Kissinger Associates, facilite depuis des décennies la communication entre hauts placés chinois et compagnies américaines qui convoitent des contrats en Chine.

C’est d’ailleurs le tabloïd allemand Der Bild qui publia des documents obtenus de l’équipe de transition de Trump confirmant le rôle de Kissinger dans l’effort de reconstruction et d’amélioration des relations avec la Russie. Le plan Kissinger consistait à lever les sanctions économiques et reconnaitre que la Crimée est maintenant partie intégrante de la Russie, afin de faciliter des partenariats entre compagnies pétrolières américaines et russes.

Après ce tour d’horizon, peut-on vraiment dire que Trump s’attaque à l’establishment et aux oligarques? Peut-on réellement penser que cette équipe de milliardaires capitalistes est en guerre contre l’État profond? Ces nouveaux oligarques au pouvoir articuleront-ils vraiment une politique avantageuse pour la masse de travailleurs qui les a propulsés au pouvoir?

Je termine cette série de trois textes en saluant une fois de plus le travail de recherche inépuisable du journaliste Nafeez Ahmed dont je recommande les enquêtes et analyses qui nourrissent souvent les miennes.

Je vous laisse digérer tout ça tranquillement et vous reviens prochainement avec une série de textes et de photos depuis l’Inde, que je parcours depuis plusieurs mois.

Pour lire un autre texte de Mathieu Roy: «Dissonance cognitive».

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