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Tout quitter pour vivre de sa passion : fantasme bourgeois ou aspiration réaliste?
Il y a des personnes qu’on stalke et qui nous trottent dans la tête parce qu’on aime les vies qu’elles mènent. Il semble y avoir du cœur, du mouvement, quelque chose d’authentique et de vivant qui contraste avec tellement d’existences modernes ancrées dans une sorte de résignation. On ne comprend pas trop comment elles paient leur loyer ni comment elles meublent leurs journées, mais elles paraissent portées par une impulsion sincère et irrésistible qui nous inspire.
Ces dernières années, j’ai espionné quelques-unes de ces personnes alors qu’elles disséminaient les intrigues de leur vie à droite et à gauche sur Internet. Celles qui captaient le plus mon attention avaient toutes un point en commun : elles s’étaient écartées d’une trajectoire plus conventionnelle pour se consacrer à leurs intérêts. Et ça me touchait particulièrement parce que j’occupais un emploi salarié dans un milieu traditionnel – que j’ai fini par lâcher – en entretenant des projets secrets.
Personnellement, je n’osais pas faire le saut, me disant : « meh, c’est bourgeois, essayer de se consacrer à sa passion ».
La vie et certaines de ces personnes dont je suivais le parcours m’ont forcée à ravaler mon jugement. Parmi elles : Frédérique Vanier Perras, co-propriétaire de la boutique Inedit.e et Audrey Aubertin, une femme qui touche à tout ce qui tourne autour du vin.
Afin d’évaluer si, avec le recul, tout quitter pour vivre de sa passion relève de la promesse romanesque, je les ai rencontrées.
Casser avec le 9 à 5
« Il faut s’assumer dans un nouveau style de vie, ce qui est super difficile », m’a dit Audrey Aubertin lorsque je l’ai rencontrée au Cafe Aunja.
Audrey, c’est une femme au charme irradiant. Il y a quelques années, elle a quitté son poste d’analyste en politiques publiques environnementales. Le monde du vin l’appelait trop fort, surtout après avoir vécu une aventure magique de vendanges en France. Elle avait le sentiment que les vignes, l’agriculture et la terre apporteraient plus de sens à son quotidien que les plans long terme sur lesquels elle planchait.
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Il y a donc eu ce moment où elle a donné sa démission. Elle a renoncé à sa paye stable et à ses avantages sociaux béton pour planter une tente à Austin, dans les Cantons-de-l’Est. Elle a passé l’été sur une ferme maraîchère proposant un menu fixe. Un magnifique endroit nommé Parcelles.
Au fil de notre discussion, on a réalisé qu’après avoir quitté nos emplois respectifs, on a toutes les deux vécu une période durant laquelle on consultait frénétiquement des offres d’autres boulots tout aussi sécuritaires. Comme pour trouver des façons d’insérer nos passions dans un cadre différent, mais similaire.
Peut-être pour apaiser une frayeur financière, pour calmer notre vertige, ou par crainte d’assumer l’aspect définitif de nos décisions.
Nos psys nous le diront.
Éventuellement, Audrey a mis fin à l’exercice contre-productif de recherche d’emplois similaires à celui qu’elle occupait « parce qu’à un moment donné, il faut arrêter de comparer les options et foncer ».
Il a fallu dompter l’anxiété en apprenant à vivre avec l’incertitude. Pour elle, la méditation a aidé. Elle s’est aussi familiarisée avec la gestion du risque en s’inspirant de notions d’entrepreneuriat. Pour moi, ça a été la course à pied et des vidéos de Brené Brown. Chacune son truc.
Apprendre à prendre des risques
« C’est correct que tout ne soit pas toujours parfaitement correct », m’a dit Frédérique Vanier Perras entre deux louches de phô. Frédérique est une femme cinglée au sens le plus affectueux et pétillant du terme. Elle est copropriétaire de la boutique Inedit.e, sur Saint-Laurent, et elle fêtera bientôt les 7 ans de sa marque de vêtements vintage Les gentils bandits.
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« Le but, c’est que tes affaires fonctionnent en général. Chaque décision n’a pas à être la bonne », a-t-elle ajouté en parlant de ses propres apprentissages. Les années lui ont donné confiance en ses capacités de trouver des solutions, de rebondir si tout tourne mal.
C’est ce qui lui as permis de développer cette foi en elle et en la vie qui lui permet de gérer l’anxiété inhérente au risque de se consacrer à sa passion.
Frédérique m’a parlé de la formule qu’elle avait trouvée, au départ, pour arriver à ses fins : travailler à temps partiel chez Sumac tout en vendant des vêtements en ligne. La vie de rêve, selon elle. Sauf que la COVID a éclaté, et Sumac a fermé. Elle a dû explorer d’autres options pour combler ses besoins fondamentaux tout en priorisant son amour du vintage. Sans trop savoir où ça la mènerait, elle s’est associée à d’autres femmes pour lancer une boutique qui s’est avérée un succès. Elle ne vit désormais que de sa passion et remercie le ciel régulièrement.
Quand elle me parle de son cheminement, je réalise qu’Audrey, Frédérique et moi partageons une démarche qui implique de ne pas toujours tirer tous nos revenus de notre passion, mais de s’efforcer de la maintenir au centre de nos vies. Des quotidiens que l’on construit comme un jeu de Jenga, de façon à pouvoir consacrer beaucoup de temps à ce qu’on aime, même si les perspectives mercantiles sont fragiles et de brasser les choses quand ça ne fonctionne pas.
Pour Audrey, sa formule passe par un emploi à temps partiel avec Jean-Martin Fortier, un auteur et jardinier maraîcher développant des programmes de transfert de connaissances en agriculture biologique de petites surfaces. Elle travaille aussi au Gia et passe ses étés à apprendre sur la viticulture et à participer à un projet entrepreneurial au Vignoble de la Bauge.
De mon côté, après avoir dompté ma crainte de passer à l’action devant les revenus médians de 17 500 $ des artistes montréalais et les cachets annuels médians de moins de 3 000 $ tirés de la création littéraire, j’ai décidé de tout organiser autour de l’écriture. Je me réserve de longs blocs pour avancer mon deuxième roman, tout en cumulant les contrats de rédaction et le travail pour une association m’offrant un horaire réellement flexible.
Les formules varient, s’adaptent à différents contextes et besoins, mais dans cette espèce de vie en casse-tête, il semble être possible de transformer un coup d’État existentiel en révolution plus pérenne. C’est plus facile de se consacrer à des activités qui s’élèvent au-delà des logiques de production capitalistes lorsque l’on peut se soustraire à ses impératifs d’exploitation. Bref, en étant un bourgeois.
Malgré tout, c’est possible de vivre une vie qui tourne autour de sa passion. C’est plus périlleux, moins confortable, mais c’est excitant, quand même, d’occuper ses journées de cette façon.