Fred Gingras

Tout ce qui s’ouvre

À 12 ans, quand je suis arrivé à l’école secondaire, j’ai dû m’acheter un cadenas pour mon tout premier casier.

Avant, au primaire, on laissait nos effets à vue, dans le corridor. On faisait confiance, pis on se faisait pas voler. Peut-être que personne volait rien parce qu’y avait pas de challenge?

Au secondaire, la game a changé. Fallait mettre à l’abri, barrer son casier. Gérer mon cadenas était une grande source de stress. J’avais toujours peur de tourner dans le mauvais sens la petite roulette, mais surtout d’oublier ma combinaison : 09-29-16 (je vais m’en rappeler toute ma vie). 09-29-16 : trois numéros qui résonnaient pas pantoute en moi. Pas de chiffre chanceux, pas de date d’anniversaire de personne que je connaisse, pas de code mnémotechnique. J’aurais pu exiger un cadenas qui se déverrouille avec une clef, mais j’ai toujours eu un problème avec ça, les clefs. Je trouve que ça pue. Ça sent le métal tout plein d’empreintes digitales peu rassurantes. La première fois qu’une prof m’a donné la clef pour aller débarrer son local, comme une faveur, j’ai laissé tomber le trousseau dans un grand fracas de dégoût. Je voulais pas qu’elle me touche, cette clef sale là, je voulais pas de cette répugnante faveur-là. La première fois que ma mère a mis la clef de la maison entre ses lèvres, parce qu’elle avait les mains pleines de sacs, je me suis vomi dans la bouche. Et non, c’est pas une métaphore, pas une hyperbole : je me suis sincèrement vomi dans la bouche. Donc, tout ça pour dire qu’un cadenas à clef était pas vraiment envisageable.

J’avais donc eu le brillant réflexe d’écrire ma combinaison sur la semelle de mes chaussures! Pas pire bright, hein?

Sauf qu’un jour, je suis arrivé à l’école avec une nouvelle paire de godasses, dans lesquelles je me trouvais ben beau. Des vêtements neufs sur moi me magnifient presque toujours, mais juste de l’intérieur – c’est pas un sentiment nécessairement partagé par les témoins de ma garde-robe, malheureusement. Toujours est-il que devant ma case, ma beauté a crissé son camp : je me trouvais juste cave. Pas de 09-29-16 sur ma semelle neuve. Donc pas capable d’ouvrir ma case. Un bon samaritain – Luc – a senti mon désarroi. Il m’a dit qu’un cadenas, ça avait un cœur, une respiration. Qu’il fallait laisser rouler son doigt jusqu’à ce que la roulette fasse un déclic. Trois coups à droite, tic, deux coups à gauche, tic, un dernier à droite, tic. Il fallait de la patience et de l’écoute pour réanimer un cadenas en arrêt respiratoire.

Luc m’a permis d’apprivoiser les cadenas. J’ai pu eu à remettre mes vieilles chaussures pour ouvrir ma case. Alléluia.

Dernièrement, j’ai appris comment était décédé Jack Daniel, le créateur du célèbre whisky. Le savez-vous? Non? Écoutez ben ça. La légende veut qu’un jour, Jack ait oublié la combinaison du coffre-fort de son entreprise. Y s’est alors énervé (j’imagine qu’y avait beaucoup d’argent dans c’te coffre-là!) et y a donné un gros coup de pied su’l coffre. Tellement fort qu’il s’est cassé le gros orteil. La blessure s’est infectée. La gangrène a pogné, pis y est mort. Juste parce qu’il avait pas eu la patience d’écouter la respiration des cadenas.

Ça fait maintenant presque 10 ans que je vis dans St-Henri. Mes parents s’ennuyaient de vivre loin de ma sœur et moi, dans leur grande maison à St-Rémi. Donc ils nous ont demandé à nous, leurs enfants, si on accepterait de se rapprocher d’eux, s’ils achetaient un triplex. On a dit oui. Ensuite, ils nous ont demandé quel coin de Montréal nous intéressait – outre le Plateau, pas achetable. J’ai nommé Saint-Henri. Essentiellement, pour trois raisons :

  • Jésus de Montréal
  • Gabrielle Roy
  • Louis Cyr

J’ai toujours eu une sincère passion pour le métro Place St-Henri. Je trouve la station magnifique. C’est objectivement la plus belle de tout le réseau sous-terrain de Montréal. Et en plus : c’est là que Denys Arcand a tourné une des scènes finales de Jésus de Montréal – un classique pour moi – celle où Lothaire Bluteau meure.

En plus : une de mes auteures préférées, c’est Gabrielle Roy. Quand on passe les tourniquets de la station, on peut lire, avec des briques orangées : Bonheur d’occasion, le titre de son premier roman qui se déroule précisément dans le quartier, dans les années 40.

Et troisièmement : la statue de Louis Cyr sur St-Ferdinand. Soupir de désir.

Devant mes arguments (et les prix intéressants), mes parents sont devenus propriétaires d’un beau triplex aux briques orange dans St-Henri. Le même orange brûlé que dans ma station de métro favorite!

À ma sortie de l’école de théâtre, en juin 2007, mon père m’a remis la clef de mon appart, que j’ai prise avec des pincettes et noyée dans du Purell, même si elle était neuve. Mais comme c’était la mienne, j’ai fini par bien la gérer. Je peux la toucher sans me vomir dans la bouche. Suffit de me laver les mains après, c’est tout. Je peux juste faire ça avec ma propre clef.

Pour mettre de la vie dans mon grand 4 et demi sur deux étages, je m’étais déniché une coloc très divertissante : Eve Landry. Je l’ai invitée à aller au front en allant se faire faire elle-même un double de clef chez le serrurier sur Notre-Dame. Trois ans plus tard, elle a déménagé. Elle m’a remis la clef, mais comme j’ai pas voulu la toucher, ni la voir, je l’ai tellement bien cachée que je l’ai jamais retrouvée. Depuis, chaque fois que j’héberge des amis, le même manège se répète. (Je dois ben avoir des dizaines de clefs de cachées dans mon appart! )

Dernièrement, pour des raisons de logistique, j’ai dû piler sur mon dégoût et aller faire moi-même le double de clef avant que mon ami français arrive. Je suis allé chez le serrurier : le repère des clefs et du vomi dans bouche! (J’avais failli m’emmener un petit sac pour prévenir les régurgis.)

Je suis entré chez Boudreau Serrurier Inc.

Je m’étais imaginé que dans un serrurier, c’était pas mal mort. Genre, que le gars au comptoir faisait un double de clef à toutes les heures pour 2, 95$, et se tournait les pouces le reste du temps. Serrurier : métier old school comme cordonnier. Donc déserté, dans cette ère de j’achète/je jette! Que nenni! L’action qu’il y avait ne se dit pas. Tout le monde a besoin de limer leur clef, de lubrifier une serrure. Tout le monde veut toujours rentrer à la maison.

Donc j’ai dû faire la file, parmi la crowd, unie seulement par sa géolocalisation. Du monde, j’en ai vu de tous les gabarits, tous les acabits. Des jeunes, des vieux, des entre-les-deux, des professionnels BCBG, des travailleurs en uniformes sur leur heure de break, des retraités en chemise hawaïenne ouverte sur une toison blanche, des anglos, des francos, des douchebags en manque de ressources financières et linguistiques, des hipsters avec une tendresse ironique… J’ai vu de tout. Tout ce qui constitue Saint-Henri.

Qu’ils achètent leurs saucisses chez Ils en fument du bon, ou en conserve au Dollarama, les gens du quartier ont tous besoin d’une clef et d’une serrure fonctionnelles.

J’attendais mon tour pour rencontrer Madame France. Elle m’a raconté que c’est son père qui avait le commerce, il y a 50 ans. Les matelots se font tatouer une ancre sur l’avant-bras. Les serruriers, eux, se font plutôt tatouer une grosse clef. C’est ce qu’il avait, son père. Ça évoquait pour elle un délicieux voyou, un père hors-la-loi, un bad-ass aimant. C’est comme si de son tatouage émanait l’odeur du métal. Elle a grandi ici, chez Boudreau Serrurier inc., avec l’odeur de ferraille. L’odeur ferreuse des doigts de son père la rassurait. Elle a toujours été attirée par les clefs… Elle a repris le commerce de son père il y a 35 ans. Depuis, elle est celle qui ouvre les portes de tous les habitants de St-Henri. Ceux qui y arrivent comme ceux qui y meurent.

D’ailleurs, quand une personne âgée décède derrière une porte barrée, c’est elle ou son adjoint qui se rend sur les lieux, avec les policiers. Voilà la vraie trinité surprenante, quand il y a des odeurs inquiétantes dans un appart ou une maison : le policier, le coroner, et le serrurier!

Elle déverrouille ou démantibule la serrure, c’est selon. Mais elle réussit toujours à se faufiler. Madame France en a vu de toutes les couleurs, derrière les portes closes.

La fille du serrurier m’a aussi parlé des coffres-forts.

Elle m’a dit que souvent, les enfants de gens décédés lui en emmènent, le cœur battant. Des héritiers remplis de ferveur. Ils espèrent tous un héritage supplémentaire, des sommes faramineuses et insoupçonnées dans un bas de laine, en sûreté dans la boîte en métal bien verrouillée. Ils souhaitent des bijoux rares et dispendieux, des legs non prévus et non répertoriés dans le testament. Mais France m’a révélé que c’est fou à quel point que les personnes âgées cachent dans leur coffre-fort leur vieux pot! La face que font les héritiers de marijuana séchée ne se dit pas.

Je lui ai parlé de Jack Daniel. De sa mort percutante et ridicule. Elle m’a assuré que si Jack était venu la voir avec son coffre, elle lui aurait ouvert ça en lui évitant de chopper la gangrène. Parce que Madame France aussi est capable d’avoir la patience d’écouter la respiration des cadenas.

Pendant qu’elle taillait ma clef, elle s’est amusée à décrire mon appartement. Madame France m’a raconté qu’elle peut reconnaître le type de voiture et le type de logement qu’on a juste en jetant un coup d’œil rapide à un trousseau. Montre-moi tes clefs et je te dirai ce qu’elles débarrent, oui.

Il y en a qui lisent dans les lignes de la main ou dans le marc de café; Madame France, elle, lit dans les dents de clefs. Elle a passé l’index sur la dentition de métal et a deviné la serrure. Oui, je vis dans un triplex. Oui, je suis à l’étage. Oui, je suis sur St-Jacques, à deux pas de la caserne de pompiers. D’ailleurs, ça participe à mon sentiment de sécurité, ici, dans St-Henri. La proximité des pompiers me rassure. Je me dis que si y’a un feu, y’a un pompier en chest de calendrier qui va venir me sauver. C’est ben fait, la vie, quand même.

Madame France-la-devineresse est aussi une psychologue.

Elle m’a dit : « T’as pas idée comment y a du monde de Saint-Henri qui vienne pleurer sur mon comptoir. Après des morts, oui, mais surtout des ruptures, quand c’est le temps de changer les serrures. Moi je les écoute, pis je les recrinque pour les repartir à neuf avec des nouvelles clefs et de nouvelles serrures, pour une nouvelle vie. »

C’est là que je me suis dit que je devrais peut-être abréger. J’étais là à la questionner comme si j’étais son unique client. J’ai regardé derrière moi : y’avait une file. Encore des gens diversifiés. Madame France dit qu’ en dix ans, elle a vu la crowd changer. « Plus de jeunes. Tous courtois. Il y a peut-être des petits-bourgeois dans le lot, mais tout le monde est fin! Mes vieux clients comme les nouveaux. Et ici, tout le monde s’entend bien. »

Et la voilà qui s’est mise à nommer les clients dans son commerce : Pierre-Paul, Antoine, Mustapha, Maryse, Flavie et Valentina. La petite boutique de Madame France s’ouvre sur un paysage de citoyens voulant tous rentrer à la maison en sûreté.

C’est ce que j’allais faire, d’ailleurs. J’ai payé ma clef de spare et laissé les clients suivants faire leur demande, et obtenir l’attention de la Fée des clefs.

Avant de partir, j’ai fait le baise-main à Madame France juste pour prendre une sniff de ses doigts. C’est vrai, que c’est réconfortant. Presque autant que de vivre à mi-chemin entre la statue de Louis Cyr et une caserne de pompiers. Je suis rentré avec mes deux clefs et j’ai souri à tous les passants.

« Je suis en sûreté, ici. »

C’est ça que je me suis dit. Que je suis en sûreté.

Pour lire un autre texte de Simon Boulerice: « Nouvelle fiction de Simon Boulerice : La solitude champêtre ».

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