Tourisme sexuel en Thaïlande  :  l’éléphant dans la carte postale

« Huuugo, you don't have to put on the green light. »

Nous sommes une famille montréalaise plutôt sympathique, ayant décidé de tout sacrer là pour faire le tour de l’Asie durant environ sept mois. Nous ne sommes pas des hippies (sauf ma blonde qui porte encore des bijoux en bois), ni des gens riches, nous avons seulement décrété que ce projet supplantait en importance tous les autres. Voici le récit de notre voyage.

Il fait chaud à Bangkok, très chaud.

Une chaleur moite qui transperce les vêtements. C’est le cas ce soir avec ma nouvelle camisole grise de Rambo trempée à la lavette, pendant que j’arpente les allées du marché de nuit de Patpong, le légendaire Red light de la capitale thaïlandaise. Le greenlight, devrait-on dire, puisque les néons verdâtres marquent leur distinction par rapport aux halos européens.

Mais bon, vert, rouge ou multicolore, l’idée reste la même : planter dans le décor un endroit consacré à toutes les débauches, un safe space pour les hordes de touristes sexuels en visite en Thaïlande, Mecque du mononcle cochon. Ils sont particulièrement légion à Pattaya au sud, Patong à Phuket et ici à Patpong. Le journaliste Michel Jean en avait dressé un triste portrait dans un dossier-choc diffusé à TVA il y a quelques années. J’ai moi-même témoigné des horreurs du tourisme sexuel en République dominicaine avec mon camarade Martin Tremblay il y a quelques années pour La Presse

À Bangkok, le quartier chaud se décline en deux longues artères d’étals de gugusses contrefaits entourées de bars d’effeuilleuses et salons de massage coquins, à l’ombre de gros hôtels, d’un McDo, d’un KFC et autres symboles de la puissance occidentale.

Une troisième rue parallèle s’adresse à une clientèle homosexuelle, trans, fétichiste, etc. En gros, c’est comme si tu passais dans le blender la rue Sainte-Catherine, Crescent, le Village et la portion glauque du boulevard des Laurentides, où l’on dénombre un bar de danseuses par habitant.

Il doit savoir que c’est rare qu’un honnête père de famille va se faire faire une branlette à l’huile pendant que maman et les enfants se partagent un pad thaï devant l’entrée.

Ça se veut festif, mais c’est à pleurer.

« Good Massage sir look », m’interpelle justement d’un ton vicelard un type avec un carton plastifié, sur lequel apparaissent de jeunes Thaïlandaises en train de simuler le fun noir concupiscent dans des bains exagérément moussants.

En guise de réponse, je pointe ma famille qui trottine à quelques pieds derrière moi. Le gars n’insiste pas. Il doit savoir que c’est rare qu’un honnête père de famille va se faire faire une branlette à l’huile pendant que maman et les enfants se partagent un pad thaï devant l’entrée.

Mais inutile de me signaler à la DPJ, je me doutais bien que le redlight puait l’attrape-touriste et que les enfants ne verraient pas grand-chose de traumatisant. Au pire, il n’est jamais trop tôt pour le cours #tourismesexuel101.

Sollicitation extrême

Comme je suis un journaliste d’infiltration et qu’URBANIA a dû retarder l’embauche d’un barista tatoué ironiquement pour se payer un correspondant à l’étranger de renom, j’ai parqué femme et enfants au Burger King pour expérimenter Patpong dans la peau d’un néo-quadragénaire blanc élevé à l’hétéronormativité un peu douchebag (j’ai grandi à Saint-Eustache), un profil répandu.

Hors du cocon familial, l’expérience est complètement différente. Les rabatteurs, bargirls et vendeurs de camelotes me sollicitent de tout bord tout côté. Je me sens comme le chanteur du groupe Kaïn improvisant un bain de foule pendant Embarque ma belle en 2005 au Festival de la Poutine de Drummondville. 

Les gens ne se gênent pas pour se planter devant moi, m’agripper par le bras, me suivre ou me chuchoter 1000 propositions salaces.

Je suis un signe de piastre ambulant et je ne dois pas avoir l’air d’un gars qui vient se dealer une imitation de sacoche Louis Vuitton.

Les rabatteurs, tenaces, tentent de m’attirer dans Ping pong show, dans lequel les jeunes Thaïs exécutent toutes sortes de prouesses avec leurs muscles pelviens. C’est un piège. On propose l’entrée pour seulement 100 bath (4$), mais on doit finalement réhypothéquer sa maison pour en sortir.

Je passe mon tour. Le spectacle me rendrait de toute façon aussi mal à l’aise que la fois où je me suis retrouvé avec Marc-André Coallier comme voisin d’urinoir dans une salle de bain déserte.

Les bars à go-go commencent à s’animer. Sur chacune des scènes, une dizaine de filles légèrement vêtues se trémoussent sans conviction devant une poignée d’hommes blancs solitaires, la plupart nettement plus âgés que moi. Probablement parce que je ressemble vaguement à Brad Pitt dans Sept ans au Tibet, plusieurs filles me sollicitent du regard.

Après tout, la danse n’est qu’un moyen de contempler la « marchandise » avant de passer aux choses sérieuses dans les chambres à l’heure et salons de massage éparpillés autour.

J’ai vu ce que j’avais à voir et j’ai donc récupéré ma famille au Burger King. On ne le répètera jamais assez, leur bouffe est mille fois supérieure à celle du McDo.

La prostitution thaïlandaise au musée

C’est bien beau le journalisme de terrain, mais plusieurs questions continuaient de me trotter en tête.

Comment sont perçus les touristes sexuels dans la population? Ceux de passage et aussi ceux qui s’accrochent, fondent des familles. Même chose pour les jeunes femmes, nombreuses à s’afficher aux bras des touristes, dont la plupart pourraient être leur père.

Où trace-t-on la ligne entre l’amour et la prostitution?

En quête de réponse, je me suis donc rendu à Nonthaburi, une ville au nord-ouest de Bangkok, où se trouvent les locaux de l’Empower Fondation, un organisme dont la mission est de réhabiliter socialement et éduquer les travailleuses du sexe thaïlandaises.

Situé en bordure de l’autoroute, l’organisme abrite aussi le musée This is us, où l’on raconte chronologiquement leur histoire.

Le musée n’est pas ouvert au public. Quelques courriels et mon chapeau de journalisme me permettent de franchir la porte. L’endroit est d’ailleurs fermé lorsque je sonne. Une jeune femme m’ouvre et m’escorte à l’étage sans dire un mot, avant d’allumer les lumières et démarrer la climatisation.
Une bonne chose, on crève.

S’amorce alors un voyage dans le temps remontant il y a plusieurs siècles, lorsque les dirigeants d’Ayutthaya (la capitale de l’époque) imposent pour la première fois des tarifs précis pour les services sexuels des 600 employées d’un bordel de luxe réservé à l’élite. Les prix varient alors entre 50 satang (valeur de 15 kilos de riz) à 4 bath (120 kilos de riz).

Environ 200 ans plus tard, au milieu du 19e siècle, les immigrants chinois composent environ la moitié de la population de Bangkok. Comme les femmes chinoises n’ont pas le droit de travailler légalement, elles ouvrent massivement des tea house où, en plus du thé, le bain et les services sexuels sont offerts. C’est à cette époque que les lumières vertes apparaissent pour les désigner.

Le Québec contribue à sa façon, puisque c’est l’influence montréalaise qui aurait mené à l’apparition de poteaux de chrome dans les bars d’effeuilleuses thaïlandais. Bravo Montréal.

La prostitution acquiert une réputation internationale durant la guerre du Vietnam, lorsque Bangkok devient la destination des troupes américaines en permission. 

Après la guerre, les touristes remplacent les soldats. Le Québec contribue à sa façon, puisque c’est l’influence montréalaise qui aurait mené à l’apparition de poteaux de chrome dans les bars d’effeuilleuses thaïlandais. Bravo Montréal.

Aujourd’hui, la prostitution demeure illégale, mais est tolérée, voire ancrée dans les mœurs et le folklore. Dans le dernier Houellebecq, le psychologue recommande justement au narrateur dépressif d’aller profiter des travailleuses du sexe thaïlandaises, une façon d’éviter le suicide durant la période des fêtes.

Mais au-delà du cliché et de l’histoire, ma visite au musée n’a pas répondu aux questions que je me posais sur la perception populaire.

Je les adresse donc à Pirapa, la fille qui m’a ouvert tout à l’heure, dont la mère dirige l’organisme. «C’est très mal vu chez les gens et la plupart ne l’acceptent pas», répond d’emblée la jeune femme. «Mais c’est d’abord un travail et une manière de faire de l’argent», nuance-t-elle, soulignant que même si le gouvernement ne reconnait pas les travailleuses du sexe et leur impact économique (200 000 travailleuses et des revenus annuels de 4,3 milliards américains, soit environ 3% du PNB de la Thaïlande selon un article publié en 2003), les filles ne sont au moins pas jetées en prison. «Il y a parfois de l’amour. Des familles et des mariages, mais c’est d’abord une façon d’avoir une vie meilleure», insiste Pirapa, qui déplore la mainmise du crime organisé tant que le métier ne sera pas encadré.

Dans la rue, les Occidentaux d’âge mûr et jeunes Thaïes se baladent partout. Certaines jeunes filles sont très jeunes, sans doute mineures, un fléau en Thaïlande (elles représenteraient 40% des prostitué(e)s selon les études).

Pas étonnant dans ce contexte de voir notre hôtel de Bangkok distribuer aux clients des dépliants rappelant que le sexe avec les enfants constitue un crime. 

« C’est jamais assez! »

Les touristes sexuels sont surtout des hommes, mais il y a les femmes aussi. Il y a deux semaines, à Krabi au sud, j’ai pris un tuk tuk avec Eve, une retraitée danoise qui confiait s’être prise d’affection pour un jeune thaï et sa famille. Quelques années plus tard, elle explique le soutenir encore financièrement même si je n’ai pas trop compris si leur relation allait au-delà du mécénat. «Je viens de lui payer un lave-vaisselle et lui donner 9 000 baths (375$), mais c’est jamais assez!», se lamentait-elle dans la boîte de pick-up, à côté d’une jeune employée d’hôtel thaï qui s’est mêlée à la conversation. «Les touristes deviennent une façon supplémentaire de faire de l’argent, puisque le salaire moyen mensuel est d’environ 12 000 bath (500$)», soulignait la jeune femme de 24 ans, qui venait de quitter sa famille à Phuket pour travailler à Krabi.

Évidemment, j’aurais aimé parler à un des nombreux hommes qui viennent ici pour se payer des services sexuels ou, qui sait, trouver l’amour, afin de connaître leur motivation. Je ne l’ai pas fait. Peut-être parce que je me doute de leurs réponses ou simplement parce que ce n’est pas de mes crisses d’affaires. 

Enfin, la ligne semble mince entre la prostitution et le filet désert amoureux. Je suis trop cynique pour croire au bonheur facile, mais il est clair que plusieurs spécimens – vieux et moches – ont ici la possibilité de jouer au-dessus de leur ligue. Ça se voit dans leur face quand ils se pavanent sur la plage et dans les marchés, l’air d’avoir même oublié à quel point le rêve est trop beau pour être vrai.

Ce n’est pas si différent chez nous, lorsque ce même rapport de force s’exprime aussi de 1000 autres manières. Mais au final, les somptueux mariages avec des animaux exotiques, l’argent, le pouvoir et la célébrité ne sont-ils pas seulement une version occidentale du modèle thaïlandais?

Mais bon, on ne changera pas le monde en un voyage.

Promis, la prochaine fois je vais laisser la philosophie à cinq cennes un peu de côté. J’aurais eu plein de choses intéressantes à vous raconter en plus : notre amour de la Thaïlande, la méduse qui a attaqué Simone, nos poutines au shack à Bruno Blanchet et comment j’ai réussi à arracher médiévalement un acrochordon.

Là, tantôt, on part à vélo souper pendant qu’un soleil de feu se couche au bout de la route à Sukhothai, au nord du pays. Un spectacle à couper le souffle, vraiment.

Là-dessus, pas le choix de donner raison aux milliers de mononcles cochons qui viennent ici chaque année : tant qu’à encourager le plus vieux métier du monde, aussi bien le faire dans une carte postale.

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