The Great Escape

Les carnets d’Anick Lemay.

Il est 6 h 30 et j’ouvre mes rideaux sur une journée radieusement ensoleillée. Une autre qui s’ajoute à cet été qui n’en finit plus d’être beau. Pour une rare fois, ma fille se réveille comme un spring sans chialer qu’il fait trop clair. À presque 12 ans, elle peut dormir 12 heures d’affilée. Mais ce matin, elle ne trainasse pas dans son lit. Ce matin, elle m’accompagne à l’hôpital pour mon dernier jus. Un p’tit dernier pour la route. Mon foie et mon pancréas commencent à en avoir leur voyage, d’après mes analyses sanguines, mais rien d’alarmant au point de pas le faire, le prendre, le recevoir (appelle ça comme tu veux) et le gérer, ce fameux dernier jus.

Ma Wonder fée qui s’est tapé trois chimios avec moi, même si l’odeur de l’oncologie lui vire l’estomac à l’envers et lui ramène chaque fois des souvenirs pas très heureux. Elle est là. Toute là.

À 7 h 30, ma Wonder fée arrive avec son carrosse. Cette fée-là en a vu d’autres, laisse-moi te le dire. Elle est passée par là avant moi (une autre), et elle a accompagné sa plus grande amie jusqu’au bout de sa vie, il y a plus de six ans maintenant. Et elle est là, solide comme un roc, depuis le début de ma ride. C’est elle qui était avec moi au diagnostic. C’est elle aussi qui a embarqué dans le pire manège du monde, le 10 avril, jour où j’ai cru mourir. Elle encore qui m’a accompagné, le lendemain, pour ma chirurgie. Ma Wonder fée qui s’est tapé trois chimios avec moi, même si l’odeur de l’oncologie lui vire l’estomac à l’envers et lui ramène chaque fois des souvenirs pas très heureux. Elle est là. Toute là. Et ça, crois-moi, ça vaut de l’or. Et c’est pas donné à tout le monde.

Je suis nerveuse. Comme un soir de première au théâtre. Je me suis mise belle… Des nouveaux cheveux blonds, une robe, un peu de rouge aux joues. Ma fille me tient par la main, ma perruque rose sur la tête. Wonder fée suit dans le dernier droit de cette série, mon afro sur ses beaux cheveux repoussés. Trois folles aux couleurs de crème glacée napolitaine qui débarquent en oncologie à 8 h du matin, ça fait sourire. C’était le but.

Ma Jacinthe sauve ma veine et c’est parti. Je serre les dents pour une dernière fois.

Elles étaient toutes avec moi, ces belles femmes qui m’ont portée tout le long de mon périple. Toutes avec moi, à me faire de la soupe (j’suis pu capable d’en manger), me laver les cheveux, me bercer, essuyer mes larmes ou me faire rire.

Mes fées m’ont toutes écrit un mot. Mots qui se sont retrouvés sur 21 cartes postales que j’ai lues aux dix minutes pendant les trois premières heures d’injection. Te dire l’amour que j’ai reçu… Ma fille les ouvrait en éventail et j’en choisissais une au hasard. Elles étaient toutes avec moi, ces belles femmes qui m’ont portée tout le long de mon périple. Toutes avec moi, à me faire de la soupe (j’suis pu capable d’en manger), me laver les cheveux, me bercer, essuyer mes larmes ou me faire rire. Toutes avec et pour moi.

Puis, j’ai reçu un bouquet de huit ballons. Quatre rouges et quatre blancs. Concept. J’ai écrit au sharpie un mot qui me rappelait les deux sortes de jus sur chacun des ballons et je les ai laissés s’envoler devant la rivière des Prairies.

Le bouquet est parti doucement puis… s’est coincé dans un arbre. Ça nous a fait rire.

Pas superstitieuses.

Je redoute aussi le « vide » post-chimio. Je veux en finir, comprends-moi bien. Je le veux plus que tout au monde, mais… Ça fait six mois que je suis embarquée dans mon train.

Je commence à être fatiguée. L’avant-dernier jus a été plus difficile que tous les autres. Je redoute donc les effets de cette ultime mise sous tension. Je redoute aussi le « vide » post-chimio. Je veux en finir, comprends-moi bien. Je le veux plus que tout au monde, mais… Ça fait six mois que je suis embarquée dans mon train. Six mois que j’avance les yeux ouverts, la face dans la gravelle, le chest collé sur l’asphalte. Cette vision/impression d’être une figure de proue au front de bœuf sur le devant d’un TGV. Ça roule vite un TGV. Pis comme c’est pas toi qui chauffes, tu comprends assez vite que tu vas absorber les virages serrés, les côtes abruptes et les bibittes en pleine gueule sans pouvoir faire grand-chose.

Quand on va arriver en gare, la force d’inertie ne me tiendra plus debout. Je vais tomber. Je le sais. Et pour être honnête, je te dirais que je suis un peu tannée de tomber. Et pour être sincère, je sais qu’à force d’accumulation, ce dernier traitement va me faire encore plus mal que tous les autres.

Pis c’est pas mal ça qui m’arrive…

Fameux jour #3. Horrible soirée. J’ai mal tellement partout que je suis certaine d’avoir l’air d’un poisson qui manque d’air dans le fond d’une chaloupe. J’espère juste que je n’en ai pas l’odeur… Mais comme y’a personne pour me le dire, on s’en fout.

J’ai eu mal comme jamais dans ma vie. Jamais. Toutes les cellules de mon corps ont mangé une volée. Sans rien enlever au miracle de la vie, je donnerais naissance mille fois à ma fille, à frette, dans l’bois, encore et encore, avant de repasser par là.

Nuit #3. Atroce. Je geins sans cesse en me berçant du mieux que je peux, calculant les prochaines pilules qui, soit vont m’assommer une heure, soit feront rien pantoute. T’sais quand je te dis partout? Ben c’est partout. Une petite bite sur le croquant de l’oreille qui se réverbère jusque dans ma boîte crânienne. Un éclair fulgurant de Goldorak le Grand qui me transperce les fémurs pour aboutir dans les os de mon bassin. Un coup de poing en plein ventre qui me plie en deux et me fait émettre des sons jamais sortis de ma bouche. Et Dieu sait qu’en sont sortis des bruits de cette bouche-là… Bref, ça va mal et ça fait plus mal encore.

Jour#4 au petit matin : Je ne marche plus.

J’ai eu mal comme jamais dans ma vie. Jamais. Toutes les cellules de mon corps ont mangé une volée. Sans rien enlever au miracle de la vie, je donnerais naissance mille fois à ma fille, à frette, dans l’bois, encore et encore, avant de repasser par là. (Pis ça a pris 23 h avant que je vois enfin sa petite face… Mais au bout du compte, il y avait sa p’tite face.)

Mettons que quand j’ai retrouvé mes jambes et mon miroir, ma face à moi était pas top notch. Ça m’a pris presque dix jours à voir le bout. Mais ce qu’il y a de pire avec la douleur c’est que ça te gruge le moral. Cette portion saine de ta tête qui te tient debout, celle qui te donne la force de continuer, elle prend le bord tranquillement. Comme si les hurlements du corps enterraient, petit à petit, cette voix qui fait que l’humain survit.

Jour #5, j’ai pris le bord de Rougemont. Pour sortir de ma maison aux cent pas et quitter ce lit qui, ma foi (!), va prendre le bord des vidanges dans pas long! Une fée y a une piscine au sel, des pommiers et une maison faite de pain d’amour. J’y ai retrouvé ma sœur et on a flotté. Pendant des heures. Pour les souffrances du corps, y’a rien comme l’apesanteur. Pour le cœur, rien comme une sœur. J’ai commencé à guérir.

Mes pieds sont recouverts d’eau. Mes orteils, partiellement engourdis, agrippent le sable. J’ai retrouvé un vieux maillot aux couleurs du drapeau de nos voisins du sud et je suis debout, face à mon lac. Pour la première fois en cet été caniculaire, je peux enfin y plonger. C’est le long week-end de la fête de travail et bizarrement, il n’y a pas grand monde autour du lac. Comme si mes voisins s’étaient donné le mot pour me laisser tranquille. Pour laisser toute la place à cette vulnérabilité qui fait de moi, en partie du moins, une nouvelle personne.

C’est le long week-end de la fête de travail et bizarrement, il n’y a pas grand monde autour du lac. Comme si mes voisins s’étaient donné le mot pour me laisser tranquille.

Je suis debout donc, les pieds dans l’eau, face à mon lac, dans un vieux maillot étriqué qui cache ma poitrine de béton et dévoile mon corps de Gumby et ma tête d’œuf. J’ai déjà été plus en forme, mettons. Ma peau est pas loin d’être phosphorescente tellement je me cache du soleil depuis six mois et mon corps est mou comme de la guenille. Mais j’avance. Dans l’eau fraîche presque froide. L’entre-jambe submergé, vient le ventre. Que c’est bon! Je prends une grande inspiration par réflexe; la poitrine c’est le plus difficile à entrer dans l’eau pour une femme. Enfin, pour moi…

Plus maintenant. Ça se fait tout en douceur parce que je ne sens plus ma poitrine. Tu sais, les « bandeaux » à seins qu’on met sous une robe topless? C’est comme si j’en portais un en métal depuis cinq mois. Ça aide pour se saucer en nature début septembre. ;)

Je nage dans mon lac!

Te dire la douceur de cette eau; le soleil qui se couche tranquillement derrière les arbres; la beauté des nénuphars qui se faufile jusqu’à mes yeux qui se ferment; leur odeur de poudre pour bébé qui se rend à mon nez qui aspire tout avec avidité. À chaque brassée, une caresse. À chaque inspiration, une émotion. À chaque coup de pied, une goutte qui s’échappe de mes yeux avec un sourire de gratitude.

Je m’étais fixé un but, le 12 avril dernier (en plein lendemain de chirurgie) : le week-end de la fête du Travail, je nagerais dans mon lac. J’y suis arrivée.

Je m’étais fixé un but, le 12 avril dernier (en plein lendemain de chirurgie) : le week-end de la fête du Travail, je nagerais dans mon lac. J’y suis arrivée. Petit coco qui flotte sur l’eau. Je suis vivante et je prends la forme de l’eau. Il y a des titres de films comme ça, qui prennent tout leur sens à des moments précis dans la vie. Comme une petite épiphanie. Par contre, j’ai pas trouvé de « monsieur poisson » dans mon lac… N’est pas Sally Hawkins qui le veut. Faut dire, aussi, que je n’avais pas de banane pour l’amadouer…

Bonne rentrée!

Moi, j’suis en vacances.

Le titre est une chanson de Patrick Watson. Définitivement à écouter.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

Grandir, ça fait mal

Les carnets d'Anick Lemay.

Dans le même esprit