The Disaster Artist : le mystère Wiseau

Mais qui est ce type, d’où sort-il, d’où lui vient son accent à trancher au couteau et tout cet argent qui va lui permettre de se payer un film au budget de 6 millions de dollars?

Le cinéma mal aimé, la série B, les vues cultes, le cinéma d’exploitation, les navets, peu importe comment on les appelle, ces catégories de films de mauvaise  réputation, ce cinéma secondaire ou de deuxième classe contient souvent des merveilles qui n’ont rien à envier au cinéma mainstream et qui rivalisent avec le cinéma d’auteur. Certains sont effectivement devenus des classiques, que ce soit par leur côté ludique ou parce qu’ils disent quelque chose sur leur époque, sur l’industrie, ou sur leur public. D’autres sont simplement inclassables, incompréhensibles, d’un autre monde. Ce sont les trophées de certains chasseurs en quête de films pas simplement considérés comme mauvais, mais qui deviennent, par leur étrangeté, des objets de curiosité et de fascination. Parmi eux se trouvent des films comme Plan 9 from outer space (1959), Troll 2 (1990), Birdemic : Shock and Terror (2010), chacun d’une réputation notoire, d’être l’un des pires films de l’Histoire. Mais, aussi objectivement mauvais, incroyables, décalés soient-ils, aucun n’a autant l’air d’avoir été filmé par un extra-terrestre que The Room (2003).

Comme le réalisateur de Plan 9 from outer space avait inspiré Tim Burton pour son magnifique Ed Wood (1994), le périple de Tommy Wiseau, réalisateur, producteur, scénariste et acteur principal de The Room a attiré l’attention de James Franco qui passe derrière et devant la caméra pour mettre en images le projet de tournage le plus étrange qu’ait vu Hollywood depuis longtemps. Greg Sestero, l’acteur qui a eu la « chance » de vivre et de collaborer avec Wiseau, l’a rencontré dans un cours d’art dramatique. Alors que Sestero est figé par la nervosité, son comparse, lui, est de la passion à l’état pur. Les autres, les spectateurs, les passants, ils n’existent pas, seul lui compte. On le découvre dans la deuxième scène du film, alors que les deux acteurs débutants se donnent la réplique en gueulant comme des malades dans un restaurant à déjeuner. « Welcome to my planet » dira Wiseau. Suite à un road trip au site ou James Dead a trouvé la mort, les deux nouveaux amis se font une promesse solennelle (avec le petit doigt, pis toute) : ensemble, à la conquête de Los Angeles, pas le droit d’abandonner avant de trouver la gloire.

Mais qui est ce type, d’où il sort, d’où lui vient son accent à trancher au couteau et tout cet argent qui va lui permettre de se payer un film au budget de 6 millions de dollars? Aussi, d’où lui vient cette fougue, d’où vient l’inspiration pour ce drame sans queue ni tête où sont convoquées des histoires qui ne reviennent jamais, comme un deal de drogue qui tourne mal ou le cancer du sein d’un personnage, maladie qui n’aura aucune conséquence dans la trame narrative? Wiseau, quant à lui, sort des phrases qui n’auraient du sens que dans une parodie sur l’industrie cinématographique, comme « Joue-la Shakespeare, mais version sexy » ou « Ne sois pas Brando aujourd’hui, tu pourrais te faire mal ».

Mais si Franco flirte avec le second degré et joue avec les codes du success-story hollywoodien, il n’embarque jamais totalement dans le mode parodique. Il se perd totalement dans le personnage de Wiseau et si on sent de la moquerie dans son interprétation et dans son scénario, ce n’est jamais trop loin de la compassion et même de l’amour pour cet extra-terrestre qui, faute de comprendre un jour comment fonctionnent les êtres humains, ne désire que d’être accepté et apprécié. Là-dessus, le film est plutôt réussi. Cette ligne mince sur laquelle titube The Disaster Artist, entre la moquerie et la fascination envers un être incompris et incompréhensible, n’est-ce pas cette même frontière entre l’hilarité et le désespoir sur laquelle se maintient un film culte véritablement réussi (ou tellement raté qu’il en devient sublime)? De facture classique, et accessible même pour ceux qui n’ont jamais entendu parler de The Room, le film laisse perplexe, dans le bon sens du terme, et permet de saisir et de contempler, à qui l’osera, le mystère Wiseau.

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